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De Polybe à l’Afrique blanche : l’histoire générale est-elle un acte de domination?

En Bref

  • La quête d'une histoire générale, en cherchant un principe unificateur, risque d'imposer un cadre hégémonique, comme le montre la tentative de Polybe d'expliquer la domination romaine.
  • Au XIXe siècle, le concept de 'civilisation' (Guizot) est devenu le moteur du progrès humain, érigeant le modèle européen, caractérisé par sa diversité conflictuelle, en standard universel.
  • L'écriture de l'histoire n'est pas neutre : elle est un acte de pouvoir qui hiérarchise les faits et peut servir à légitimer la colonisation en réduisant les cultures non-européennes à la 'barbarie' ou au 'négligeable'.
  • L'unité des opprimés, forgée par l'expérience commune de la douleur (l'esclavage, le prolétariat), constitue une 'contre-histoire' qui résiste aux grands récits unificateurs imposés par les dominants.

L'ambition de rédiger une « histoire générale » est une constante de la pensée historique, animée par la conviction qu'il est possible de discerner une trajectoire globale dans le foisonnement des événements humains. Cette démarche, illustrée par la tentative de Polybe d'expliquer comment la quasi-totalité du monde habité est passée sous la domination romaine [1, 2], repose sur l'idée qu'une histoire globale est nécessaire pour comprendre la portée de conquêtes et de transformations d'une telle ampleur . Plus tard, cette vision est théorisée sous la forme d'une « destinée générale de l’humanité », un flux continu de civilisation dont il serait possible et même nécessaire de retracer le cours [3]. L'objectif est d'identifier le « fait par excellence », le principe unificateur dans lequel tous les autres faits historiques se résument et trouvent leur finalité [4].

Cependant, cette quête d'un sens unifié se heurte à un paradoxe fondamental : comment saisir une unité véritable au sein d'une diversité si complexe et foisonnante [5]? L'acte même de construire un récit général implique une sélection, une hiérarchisation, et bien souvent, l'imposition d'un cadre qui sert des intérêts précis. L'écriture de l'histoire devient alors un instrument de pouvoir, que ce soit pour assurer la gloire d'une patrie et la domination sur l'univers [6], ou pour légitimer une entreprise de colonisation présentée comme une mission civilisatrice visant à sortir des peuples de la « barbarie » [7]. Le projet d'une histoire universelle, en prétendant rassembler l'humanité sous une même bannière de « civilisation », risque ainsi de n'être que le reflet d'une hégémonie qui superpose son propre récit au détriment des réalités particulières, jugées négligeables [8].

La civilisation européenne comme paradigme universel

Au cœur de nombreuses tentatives d'histoire générale, notamment au XIXe siècle, se trouve le concept de « civilisation », érigé en moteur du progrès humain . Cette notion est définie par François Guizot comme un double mouvement : d'une part, le développement de la société, de ses institutions et de sa condition matérielle ; d'autre part, l'épanouissement intérieur et moral de l'individu [9, 10]. Ce double progrès, à la fois social et individuel, est perçu non pas comme une particularité culturelle, mais comme l'accomplissement d'une destinée universelle inhérente à l'humanité tout entière . L'histoire de la civilisation devient ainsi l'histoire par excellence, le récit ultime qui donne sens à tous les autres [11].

La civilisation européenne est présentée comme un modèle singulier et supérieur, précisément en raison de sa complexité interne. Contrairement aux civilisations antiques, qui semblaient dominées par un principe unique et unificateur, la modernité européenne se caractérise par une lutte constante entre des forces diverses — Église, royauté, noblesse, bourgeoisie — sans qu'aucune ne parvienne à écraser les autres [12, 13]. De cette conflictualité permanente serait né un principe de développement particulièrement fécond et énergique, faisant de la diversité et de la lutte une cause de progrès [14, 15]. Cette dynamique interne, qui a vu l'Europe passer d'un état de chaos et de démembrement à une centralisation progressive des pouvoirs et des intérêts [16, 17], est alors érigée en norme.

Dès lors, ce modèle européen, forgé dans une histoire spécifique, est projeté sur le reste du monde comme un standard universel. Les qualités attribuées à la civilisation française, telles que la sociabilité et la clarté, sont perçues comme des atouts lui conférant un rôle de premier plan dans la conduite de la civilisation européenne, et par extension, mondiale [18]. La tendance à la centralisation et à la création d'« intérêts généraux », observée en Europe , devient le schéma directeur d'une histoire mondiale qui, implicitement, juge les autres sociétés à l'aune de leur capacité à suivre cette même trajectoire. L'histoire générale se transforme alors en une validation de l'hégémonie européenne, présentée comme l'avant-garde naturelle du progrès humain.

L'écriture de l'histoire, entre quête de vérité et acte de pouvoir

L'historien se voit investi d'une mission de vérité. Polybe, par exemple, insiste sur la nécessité de dépasser le simple récit pour analyser les causes, les moyens et les conséquences des événements, car c'est cette démarche seule qui peut instruire le lecteur [19, 20]. Il condamne fermement le mensonge volontaire en histoire, le distinguant de l'erreur par ignorance, et souligne l'importance d'une évaluation juste et équilibrée des acteurs historiques, qu'ils soient amis ou ennemis [21, 22]. Pourtant, cette posture d'objectivité coexiste avec un projet politique clair : son œuvre vise à expliquer et, ce faisant, à justifier le succès de l'entreprise impériale romaine, présentée comme un dessein de conquête du monde entier .

L'acte même de composer un récit historique est une forme d'exercice du pouvoir. Il s'agit de démêler des faits généraux dans le désordre apparent de l'histoire, de trouver un « lien secret » entre des événements épars et de les grouper autour d'un centre d'observation choisi par l'historien [23, 24]. Cette organisation narrative n'est jamais neutre : elle impose une perspective, elle hiérarchise les faits et crée un sens qui n'est pas inhérent aux événements eux-mêmes, mais qui résulte de la construction intellectuelle de celui qui raconte . La prétention à l'histoire générale est donc une prétention à ordonner le monde selon une logique particulière.

Cette dimension hégémonique devient manifeste lorsque le regard de l'historien se porte sur d'autres cultures. La découverte de continents comme l'Amérique ou l'Afrique est présentée non comme une rencontre, mais comme l'intégration de territoires « nouveaux » dans une histoire déjà écrite, celle de l'Europe [25]. Les civilisations préexistantes sont soit dévalorisées, leurs monuments étant les vestiges d'une histoire sans annales [26], soit réinterprétées à travers le prisme de l'intervention européenne, qui prétend réunir des tribus errantes et remplacer des usages barbares par des institutions policées [27]. La mission civilisatrice devient la justification explicite de la conquête, avec l'objectif d'« arracher les peuples... à la barbarie » et de les soumettre à une « civilisation supérieure » . Le résultat est la création d'une « Afrique blanche » dessinée sur une carte qui tient la réalité autochtone pour « négligeable » , illustrant parfaitement comment l'écriture de l'histoire peut devenir un outil direct de domination.

Résistances à l'unité : la voix des particularismes et des opprimés

L'idéal d'unité, moteur de l'histoire générale, se heurte à la réalité tenace des particularismes et des volontés individuelles. Pour qu'une société existe, il est nécessaire que ses membres partagent un certain nombre de notions et de sentiments communs, au-delà de leurs existences propres [28]. Cependant, l'imposition d'une unité par la force ou par un principe unique peut être perçue comme une forme de tyrannie [29]. La féodalité, par exemple, fut initialement vue comme un effondrement de toute civilisation générale au profit du chaos et du démembrement , bien qu'elle constituât un ordre social adapté à son époque. L'aspiration à une indépendance individuelle farouche, pleine de périls et d'imprévus, a toujours constitué une force de résistance aux grands récits unificateurs [30].

Du point de vue des opprimés, l'histoire n'apparaît pas comme une marche vers une civilisation unifiée, mais comme une succession d'exploitations de l'homme par l'homme, où l'inégalité corrompt la justice [32]. Dans ce contexte, l'unité n'est pas un idéal abstrait imposé par le pouvoir, mais une condition impérieuse pour le renversement du despotisme [33]. Cette unité se forge non pas dans une culture dominante, mais dans une expérience partagée de la souffrance et une aspiration commune à la liberté [31]. Le prolétariat, par exemple, revendique sa propre place et sa propre mission historique, en opposition à un régime qui cherche à le diviser et à le contrôler [34, 35]. Il s'agit d'une contre-histoire, où l'unité est une arme de libération et non un instrument de domination.

Cette tension met en lumière les limites philosophiques du projet d'unification. L'idée même de « la diversité dans l'unité » est mise en doute, comparée à un habit d'arlequin qui masque mal l'abîme séparant les opinions et les expériences [36]. L'histoire de différentes branches de l'humanité peut être vue non comme une convergence vers un point unique, mais comme une divergence croissante à partir d'origines distinctes [37]. Le mal social, tel que l'esclavage, est décrit comme un principe anti-social si puissant qu'il continue de corrompre le monde même pendant sa dissolution [38]. Tenter de fondre de telles expériences irréductibles dans un seul grand récit peut alors s'apparenter à un effacement, une violence faite à la complexité du réel.

En définitive, la construction d'une histoire générale oscille constamment entre une aspiration légitime à l'intelligibilité et le risque d'une imposition hégémonique. Qu'elle soit romaine ou européenne, l'ambition de synthétiser le destin de l'humanité s'est souvent appuyée sur le concept de « civilisation » comme principe unificateur, mesurant le progrès des sociétés à l'aune d'un modèle dominant . Ce processus narratif, en cherchant à relier les faits et à en dégager une direction générale , n'est jamais neutre. Il établit une hiérarchie entre le centre et la périphérie, le « civilisé » et le « barbare », et peut servir à légitimer des structures de pouvoir, qu'elles soient impériales ou coloniales . L'histoire de la civilisation européenne, marquée par sa propre diversité conflictuelle, a ainsi été érigée en paradigme universel, voilant mal sa prétention à la domination intellectuelle et politique .

La prise de conscience de ce fardeau de l'unité impose à l'historien une responsabilité cruciale. L'objectif ne peut être d'abandonner toute tentative de synthèse, car la compréhension du passé exige de dépasser l'anecdote pour saisir des dynamiques plus larges . Il s'agit plutôt de pratiquer une histoire qui, tout en cherchant des connexions, reste attentive aux divergences, aux voix discordantes et aux expériences des opprimés . La véritable universalité ne réside peut-être pas dans l'imposition d'un récit unique, mais dans la reconnaissance de la pluralité des histoires et dans l'application rigoureuse des principes de justice et de liberté à l'acte même d'écrire le passé [39]. La quête d'une histoire générale doit ainsi se prémunir contre l'usage de la force, de la violence et du mensonge, ces pratiques de l'« Europe barbare » qu'elle prétend avoir dépassées [40].