“Mais, à l’état normal, une incessante mobilité anime les sentiments et les idées : ils sont toujours fuyants dans le courant de la conscience, la personnalité change sans cesse, comme un kaléïdoscope, suivant les impulsions du dedans et du dehors.”
“Ge sentiment de la personnalité est un instinct primitif, qui appa-raît vers l’âge de trois ans, après la peur, la colère, les émotions tendres, l’instinct du jeu, la tendance à connaître, mais avant l’instinct sexuel. Les rêveries de grandeur apparaissent comme des manifestations directes de cet instinct lorsque la tension psycholo-gique, pour parler comme Pierre Janet, ou ratten-tion à la vie, selon l’expression de Bergson, sont relâ-chées, c’est-à-dire, en définitive, lorsqu’il y a désa-daptation momentanée entre le moi et les choses.”
“« Le sentiment de puissance, lorsqu’il s’empare d’une façon soüdaine de rhomme, et qu’il le subjugue — c’est le cas dans toutes les grandes passions éveille une sorte de doute sur la capacité de la personne : riiqmme n’ose pas s’imaginer qü’il est lui-même la cause de ce sentiment — il imagine donc une personnalité plus forte, une divinité, qui se substitue à lui-même, dans le cas donné (i) . » La paranoïa, en défînitive, subit une évolution fatale qui est la suivante : un certain état cénesthé-sique pénible engendre les idées de persécution”
“Rihot distingue trois moments dàns la formation des sentiments : organique, affectif et intellectuel. — Le sentiment fïnit toujours par s’incarner dans une forme, une image, qui parfois sëmble prédes-tinée : Finqiiiétude vague de la puberté vient se cris-talliser autour de l’image de la personne de sexe contraire. Ce procédé est une sugg^stion : le senti-ment suggère des représentations. — La suggestion affective a ses téducteurs : la vie sociale, la logique intellectuelle ; on ne bâtit des châteaux en Espagne que dans la rêverie.”
“Comrne dans la melaricolie, dans la psychosé halluci-natoire chronique, le trôuble intellectuel est eondi-tionné par un trouble de la cénçsthésie, Seulement, ici, le trouble diffère de ce qu’il est chez les mélan-eôliques : ce n’est plüs un sentiment d^aboülie, d’im-priissance mentale, avec la tristesse profonde qui raccoriipagné, c’est rin sentinient vague d’inquiétude qui étonne tejt surprend le malade plus qu’il ne l’at-triste vraiment.”
“La mégalomanie représente la réaction uîtime d’un moi qui tend à persévérer dans son être, parce que « l’âme s’efforce, autant qu’elle le peut, de s’imaginer les choses qui augmen-tent ou facilitent la puissance d’agir du corps (2) ».”
“La vie affective plonge ses racines dans rorganisme : « la conscience affectivc, base primaire et permancnte de notre personnalité, est la synthèse de tous les facteurs organiques et c’est sur elle qu’a-gissent les idées qui sont les stimulus des sentiments supérieurs. »”
“Dans la forma-tion du langage écrit, dit Pierre Marie, il faut avouer que l’Homme, en tant qu’Unité ou parcelle de la Société, a joué un rôle bien effacé. On pourrait, sans paràdoxe, soutenir que ce n’est pas rHomme qui a inventé le langage écrit, ce n’est pas une idée qui a déterminé la formation de celui-ci.”
“Le jeu, qui n’est qu’une rêverie objectivée, orientée vers l’action, est une manifestation du rnême ordre. Dans ie jeu, on peut saisir sur le vif, pour ainsi dire, le véritable caractère de renfant. Jouer, c’est créer des circonstances matérielles qui réaliseront plus ou moins un ensemble de conceptions imaginaires.”
“II y avait là une rêverie et un jeu, dans lesquels on peut relrouver Yattaque et la défense des persécutés hallucinés. L’enfant ne s’adapte que lentement à la vie sociale. Gbacun de nous apporte en naissant un moi très pri-mitif, plus instinctif qu’intellectuel, et qui doit dif-fcrer à peine de ce qu’était l’âme humaine au com-mencement du monde.”
“Prétend être le premier des esprits, existe depuis le commencement du monde,- il est Dieu, créateur, a créé le paradis. Ôri a lancé toutes les fées, tous les morts côntre lui. Ôn signale des cauchemars avec visions d’animaux. En somme, d’après ces observa-tions, on peut faire le diagnostic de paranoïa alcoo-lique, avec délire d’imagination caractérisé par des idées systématisées dë.grandeur, haUucinations audi-tives et visuelles,— Mai 1928 : nous examinons per-sonnellement le malade”
“Cet af-franchissement de|l’individu se produit par instant dans la vie normafè, au cours de la rêverie pàr exem-ple, et au plus haut degré dans la démence, par suite de la destruction de rintelligence : l’euphorie, dans la paralysie générale, suggère à l’individu les idées de grandeur les plus absurdes parce qu’aucune bar-rière ne s’oppoèe plus à leur développement.”
“Débarrassé des réduc-teurs sociaux, l’individu n’est plus dirigé que par ses instincts, par ses appétits. Comme lc psychasthéni-que, le persécuté est désadapté à la société ; mais alors que le psychasthénique a conservé son intelli-gence et sa conscience moraie intactes, lc persécuté en a. perdu toujours plus ou moins l’usage ; alors même qu’un persécuté reste religieux, sa religion s’altère, devient individuelle, imprégnée de prati-ques personnelles ; l’art, chez ceux qui sont artistes, (i) La Psychose hall. chronique, Encéphale, nov., 1911. i i—I— i—I— dégénère.”
“Les rêveries mé-lancoliques semblerit plus rares chez l’enfant ; on les rencontre souvent chez ccux qui seront de grands artistes. Certains ont des terreurs inexpliquées, sur-lout à la tombée de la nuil.”
“I. — On observe chez l’enfant normal des mani-festations pàranoïdes, dans la rêverie et dans le jeu ; les reVes de grandeur lui sont suggérés par une ten-dance affective profonde, le sentimént de ia person-nalité (self-feeling) . II. -— À l’état morbide, les idées de grandeur peuvent résulter également, dans la paranoïa, de la même tendance, sous la forme de sentiment de puissance. Les idées exercent une influence excita-trice ou inhibitriee sur l’état affectif.”
“L’instinCt dé cottsërVàtionj lé self-feelittgj surexcité au plüS liaül dëgfé pàf lës idéës de pefsécütidtt, s’insurge cottife les ennemis imaginaires qne le malade s’attribüe ; le persécuté met toute sa volonté au service de sa propre défense, parfois avec une violence extraordinaire. A certains moments, les malades doivent éproüver Un sentiment de puissance sans limite bien proprc à leur suggérer des idées de grandeur.”
“Les premières et les secondes traduisent la diminu-tion de la tension psychique : dans la perceptidn nor-male, la sensation et l’image coïncident ; dans le rêve, dans l’hailucination, par suite du relâchement de la tension psychique, de la diminution de Yatten-tion à la vie, la sensation et l’image ne sont plus su-perposables, les images viennent se poser sur une sorte de poussière sensorielle, faite de multiples im-pressions périphériques variées (i) , qui sont autant de points de rèpère, selon la théorie de Binet (2) .”
“Voir les travaux cle Durklieim et Lévy-fîruhl. sauver son moi le plus vrai, le plus lort, le plus pro-fond, doit donc examiner soigneusement toute la liste, choisir un numéro et y jouer sa vie. ï) ès lors, tous les autres moi se volatilisent ; toute la réalité est pour le moi ehobi et ses diverses fortunes : ses échecs sont de vi'ais éciiecs qui engendrent de vraies hontes, ses triomphes, de vrais triomphes qui engen-drent de vrais bonheurs (i) .”
“Cette réfraction spé-ciàle explique la genèse de beaucoup de présages, de, superstitions : ce sont là de véritables interprétations délirantes. L’interprétation délirante est une infé-rence effectuée par rinterroédiaire d’une association affective (3) : la Logique des sentiments se substitue à la Logique intellectuelle. —- C’est le sentiment de la personnalité, le self-feeling, ainsi que nous l’avons vu, qui suggère à l’enfant ces rêves et ces jeux de grandeur en lesquels se reflèté naïvement la joie na- (1) na- (1) id., p.”