“ L’être ici n’est pas simple, puisqu’il est à la fois être et unité ; l’unité seule est simple, car on ne peut remonter au-delà d’elle. Et encore, quand nous disons unité, nous la déterminons. La vraie unité absolue doit donc être quelque chose d’absolument indéterminé, qui n’est pas, qui ne peut même se nommer, l’innommable, comme dit Plotin. Un tel principe, qui n’est pas, à plus forte raison ne peut pas penser, car toute pensée est encore une détermination, une manière d’être. Ainsi l’être et la pensée sont exclus de la vraie unité. ”
Résumé
“Du mysticisme”, est une œuvre de Victor Cousin. Des thèmes tels que mysticisme, l'unité ou l'intelligence y sont abordés.
Citations de Du mysticisme (Victor Cousin)
“ Mais il n’y a qu’un être qui soit digne d’être aimé ainsi, et qui puisse l’être sans illusions et sans mécomptes, sans borne à la fois et sans regret, à savoir l’être parfait qui seul ne redoute pas la réflexion, et qui seul aussi peut remplir toute la capacité de notre cœur. Le mysticisme s’attache au sentiment pour l’égarer en exagérant sa puissance. Le mysticisme commence par supprimer dans l’homme la raison, ou du moins il subordonne et sacrifie la raison au sentiment. Écoutez le mysticisme. — C’est par le cœur seul que l’homme est en rapport avec Dieu. ”
“ Le mysticisme va plus loin : il attaque jusqu’à la liberté ; il ordonne de renoncer à soi-même pour s’identifier par l’amour avec celui dont l’infini nous sépare. L’idéal de la vertu n’est plus la courageuse persévérance de l’homme de bien, qui, en luttant contre la tentation et la souffrance, accomplit la sainte épreuve de la vie ; ce n’est pas non plus le libre et éclairé dévouement d’une ame aimante : c’est l’entier et aveugle abandon de soi-même, de sa volonté, de tout son être, dans une contemplation vide de pensée, dans une prière sans parole et presque sans conscience. ”
“ C’est un fait singulier, mais incontestable, qu’aussitôt que la raison a conçu la vérité, l’ame s’y attache et l’aime. Oui, l’ame aime la vérité. Chose admirable ! un être égaré dans un coin de l’univers, chargé seul de s’y soutenir contre tant d’obstacles, et qui, ce semble, a bien assez à faire de songer à lui-même, de conserver et d’embellir un peu sa vie, est capable d’aimer ce qui ne se rapporte point à lui, ce qui n’existe que dans un monde invisible ! Cet amour désintéressé de la vérité témoigne de la grandeur de celui qui l’éprouve. ”
“ Il est un moyen très simple de délivrer la théodicée de toute ombre d’anthropomorphisme, c’est de réduire Dieu à une abstraction, à l’abstraction de l’être en soi. L’être en soi, il est vrai, est pur de toute division, mais à cette condition qu’il n’ait nul attribut, nulle qualité, et même qu’il soit dépourvu de science et d’intelligence ; car l’intelligence, si élevée qu’elle puisse être, suppose toujours la distinction du sujet intelligent et de l’objet intelligible. Un dieu dont l’absolue unité exclut l’intelligence, voilà le dieu de la philosophie mystique. ”
“ Sans l’unité absolue comme objet direct de la connaissance, à quoi bon l’extase dans le sujet de la connaissance ? L’extase, loin d’élever l’homme jusqu’à Dieu, l’abaisse au-dessous de l’homme, car elle efface en lui la pensée en ôtant sa condition, qui est la conscience. Supprimer la conscience, c’est rendre impossible toute connaissance, et c’est ne pas comprendre la perfection de ce mode de connaître où l’intimité du sujet et de l’objet donne à la fois la connaissance la plus simple, la plus immédiate et la plus déterminée. ”
“ Le quiétisme endort l’activité de l’homme, éteint son intelligence, substitue à la recherche de la vérité et à l’accomplissement du devoir des contemplations oisives ou déréglées. La vraie union de l’ame avec Dieu se fait par la vérité et par la vertu. Toute autre union est une chimère, un péril, quelquefois un crime. Il n’est pas permis à l’homme d’abdiquer, sous aucun prétexte, ce qui le fait homme, ce qui le rend capable de comprendre Dieu et d’en exprimer en soi une imparfaite image, c’est-à-dire la raison, la volonté, la conscience. ”
“ Dans la vérité des choses, la raison conçoit l’unité absolue comme un attribut de l’être absolu, mais non pas comme quelque chose en soi ; ou si elle la considère à part, elle sait qu’elle ne considère qu’une abstraction. Veut-on faire de l’unité absolue autre chose que l’attribut d’un être absolu, ou une abstraction, une conception de l’intelligence humaine ? Ce n’est plus rien que la raison puisse accepter à aucun titre. Cette unité vide sera-t-elle l’objet de l’amour ? Mais l’amour bien plus que la raison aspire à un objet réel. ”
“ Le cœur est insatiable, parce qu’il aspire à l’infini. Ce sentiment, ce besoin de l’infini, est au fond des grandes passions et des plus légers désirs. Un soupir de l’ame en présence du ciel étoilé, la mélancolie attachée à la passion de la gloire et de la science, à l’ambition, à tous les grands mouvemens de l’ame, l’expriment mieux sans doute, mais ne l’expriment pas davantage que le caprice et la mobilité de ces amours vulgaires, errant d’objets en objets, dans un cercle perpétuel d’ardens désirs, de poignantes inquiétudes, de désenchantemens douloureux. ”
“ La science et la réflexion engendrent d’abord le doute, l’inquiétude, le dégoût de ce qu’on possède, la poursuite agitée de ce qu’on ignore, les troubles de l’esprit et de l’ame, le dur travail de la pensée, et dans la vie bien des fautes jusqu’à ce que l’innocence, à jamais perdue, soit remplacée par la vertu, la foi naïve par la vraie science, et qu’à travers tant d’illusions évanouies l’amour soit enfin parvenu à son véritable objet. L’amour spontané a la grace naïve de l’ignorance et du bonheur. L’amour réfléchi est bien différent ”
“ Mais il est temps de passer à un autre genre de mysticisme, plus singulier, plus savant, plus raffiné, et tout aussi déraisonnable, bien qu’il se présente au nom même de la raison. La raison, à moins de détruire en elle un des principes qui la gouvernent, ne peut s’en tenir à la vérité, pas même aux vérités absolues de l’ordre intellectuel et de l’ordre moral : elle ne peut pas ne pas rattacher toutes les vérités universelles, nécessaires, absolues, à l’être qui seul les peut expliquer, parce que seul il possède en soi l’existence nécessaire et absolue, l’immutabilité et l’infinitude. ”
“ Le mysticisme brise en quelque sorte l’échelle qui nous élève jusqu’à la substance infinie ; il considère cette substance toute seule et indépendamment des vérités diverses qui nous la manifestent, et il s’imagine posséder ainsi l’absolu pur, l’unité pure, l’être en soi. L’avantage que cherche ici le mysticisme, c’est de donner à la pensée un objet où il n’y ait nul mélange, nulle division, nulle multiplicité, où tout élément sensible et humain ait entièrement disparu. ”
“ Quand la réflexion s’ajoute à l’amour, si elle trouve que l’objet aimé est digne en effet de l’être, loin d’affaiblir l’amour, elle le fortifie ; loin de couper ses ailes divines, elle les développe, elle les nourrit, comme dit Platon [3] ; mais si l’objet de l’amour n’est qu’un simulacre de la beauté véritable, capable seulement d’exciter l’ardeur de l’ame sans pouvoir la satisfaire, la réflexion rompt le charme qui tenait le cœur attaché, dissipe la chimère qui l’enchantait. Il faut être bien sûr de ses attachemens pour oser les mettre à l’épreuve de la réflexion. ”
“ La vérité et la science ne lui suffisent pas ; il ne s’arrête, il ne se repose que dans l’amour de l’être infini. C’est en effet l’être infini que nous aimons en croyant aimer les choses finies, et même en aimant la vérité, la beauté, la vertu. C’est si bien l’infini qui nous attire et qui nous charme, que ses manifestations les plus élevées ne nous satisfont point, tant que nous ne les avons pas rapportées à leur source éternelle. L’homme de génie est bien loin d’être content à la vue de ses chefs-d’œuvre : il leur découvre mille imperfections ”
“ Le mysticisme renferme un scepticisme pusillanime à l’endroit de la raison, et en même temps une foi aveugle et portée jusqu’à l’oubli de toutes les conditions imposées à la nature humaine. C’est trop à la fois et ce n’est point assez pour le mysticisme de concevoir Dieu sous le voile transparent de l’univers et au-dessus des vérités les plus hautes. Il ne croit pas connaître Dieu s’il ne le connaît que dans ses manifestations et par les signes de son existence : il veut l’apercevoir directement ; il veut s’unir à lui, tantôt par le sentiment, tantôt par quelque autre procédé extraordinaire. ”
“ Si toute vérité est dans le général, et si toute individualité est imperfection, il en résulte que tant que nous pourrons généraliser, tant qu’il nous sera possible d’écarter quelque différence, d’exclure quelque détermination, nous n’aurons pas atteint le terme de la dialectique. Son objet dernier sera donc un principe absolu sans aucune détermination. L’abstraction n’épargnera pas en Dieu l’être lui-même. En effet, si nous disons que Dieu est un être, à côté et au-dessus de l’être nous mettons l’unité, de laquelle l’être participe, et que l’on peut dégager pour la considérer seule. ”
“ La conscience dégraderait l’idéal de la connaissance dialectique, où toute division, toute détermination doit être absente pour répondre à l’absolue unité de son objet. Ce mode de communication pure et directe avec Dieu, qui n’est pas la raison, qui n’est pas l’amour, qui exclut la conscience, c’est l’extase (ἔκστασις) . Ce mot, que Plotin a le premier appliqué à ce singulier état de l’ame, exprime cette séparation d’avec nous-mêmes que le mysticisme exige et dont il croit l’homme capable. L’homme, pour communiquer avec l’être absolu, doit sortir de lui-même. ”
“ Nous n’apercevons pas Dieu, mais nous le concevons, sur la foi de ce monde admirable exposé à nos regards, et sur celle de cet autre monde plus admirable encore que nous portons en nous-mêmes. C’est par ce chemin que la raison nous conduit à Dieu. Cette marche naturelle et régulière est celle de tous les hommes, qu’ils le sachent ou qu’ils l’ignorent. Elle doit donc suffire à une saine philosophie, et elle a suffi en effet aux meilleurs génies dans les écoles les plus diverses, à Platon et à Aristote, à Descartes, à Newton, à Leibnitz. ”
“ Il faut que la pensée écarte toute pensée déterminée, et, en se repliant dans ses profondeurs, arrive à un tel oubli d’elle-même que la conscience soit ou semble évanouie. Mais ce n’est là qu’une image de l’extase. Ce qu’elle est en soi, nul ne le sait ; comme elle échappe à toute conscience, elle échappe à la mémoire, elle échappe à la réflexion, et par conséquent à toute expression, à toute parole humaine. ”
“ La richesse des déterminations est le signe même de la plénitude de l’être. La réflexion distingue ces déterminations entre elles, mais il ne faut pas voir dans ces distinctions des limites. Dans nous, par exemple, est-ce que la diversité de nos facultés et leur plus riche développement divisent le moi et altèrent l’identité et l’unité de la personne ? Chacun de nous se croit-il moins lui-même parce qu’il possède et la mémoire et la raison et la volonté, etc. ? Non, assurément. Il en est de même de Dieu. ”
“ On n’avait pas osé admettre l’existence d’un Dieu invisible et infini sur la seule autorité de la raison naturelle, et voilà maintenant qu’on aspire à entrer en communication immédiate avec lui, comme avec les objets sensibles et les objets de la conscience. C’est une faiblesse extrême pour un être raisonnable de douter ainsi de la raison, et c’est une témérité incroyable, dans ce désespoir de l’intelligence, de rêver une communication directe avec Dieu. Ce rêve désespéré et ambitieux, c’est le mysticisme. ”
“ Entre le stoïcisme et le quiétisme, ces deux extrêmes opposés, le premier, à tout prendre, est préférable au second ; car s’il n’élève pas toujours l’homme jusqu’à Dieu, il maintient du moins la personnalité humaine, la liberté, la conscience, tandis que le quiétisme, en abolissant tout cela, abolit l’homme tout entier. L’oubli de la vie et de ses devoirs, l’inertie, la paresse, la mort de l’ame, tels sont les fruits de cet amour de Dieu, qui se perd dans l’oisive contemplation de son objet. ”
“ Quand la raison devient le raisonnement, on distingue aisément sa pesante allure de l’élan du sentiment ; mais la raison spontanée se confond presque avec le sentiment : même rapidité, même obscurité. Ajoutez qu’elles poursuivent le même objet et qu’elles marchent presque toujours ensemble. Il n’est donc pas étonnant qu’on les ait confondues. Une saine philosophie les distingue sans les séparer. L’analyse démontre que la raison précède et que le sentiment suit. Comment aimer ce qu’on ignore ? Pour jouir de la vérité, ne faut-il pas la connaître ? ”
“ Garde-toi d’approcher la redoutable lumière de l’invisible amant qui possède ton cœur ! Au premier rayon de la lampe fatale, l’amour s’éveille et s’envole. Image charmante de ce qui se passe dans l’ame, lorsqu’à la sereine et insouciante confiance du cœur succède la réflexion avec son triste cortége. Tel est sans doute aussi le sens du mythe sacré de l’arbre de la science. Avant la science et la réflexion sont l’innocence et la foi. ”
“ Par un scrupule insensé, il a craint que Dieu ne fût pas assez parfait s’il lui laissait toutes ses perfections. Il les considère comme des imperfections, l’être comme une dégradation, la création comme une chute ; et pour expliquer l’homme et l’univers, il est forcé de mettre en Dieu ce qu’il appelle des défaillances, pour n’avoir pas vu que ces prétendues défaillances sont les signes mêmes de la perfection infinie. La théorie de l’extase est à la fois la condition nécessaire et la condamnation de la théorie de l’unité absolue. ”
“ Il semble que l’intelligence ait aussi son organe intime, qui souffre ou jouit, selon l’état de l’intelligence. Nous portons en nous une source profonde d’émotions, à la fois physiques et morales, qui expriment l’union de nos deux natures. L’animal ne va pas au-delà de la sensation, et la pensée pure n’appartient qu’à la nature angélique. Le sentiment, qui participe de la sensation et de la pensée, est l’apanage de l’humanité. Le sentiment n’est, il est vrai, qu’un écho de la raison ”
“ De ce qu’elle peut s’égarer et s’égare souvent, on en conclut qu’elle s’égare toujours. On la confond avec tout ce qui n’est pas elle. Les erreurs des sens et du raisonnement, les illusions de l’imagination, et même les extravagances de la passion qui entraînent quelquefois celles de l’esprit, tout est mis sur le compte de la raison. On triomphe de ses imperfections ; on étale avec complaisance ses misères, et le système dogmatique le plus audacieux, puisqu’il aspire à mettre en communication immédiate l’homme et Dieu, emprunte contre la raison toutes les armes du scepticisme. ”
“ Les lois qui président à son exercice composent la législation commune de tous les êtres intelligens. Il n’y a pas d’intelligence qui ne conçoive quelque vérité universelle et nécessaire, et conséquemment l’être infini qui en est le principe. Ces grands objets une fois connus excitent dans l’ame de tous les hommes les émotions que nous avons essayé de décrire. Ces émotions participent de la dignité de la raison et de la mobilité de l’imagination et de la sensibilité. Le sentiment est le rapport harmonieux et vivant de la raison et de la sensibilité. ”
“ Dieu est la substance des vérités incréées, comme il est la cause des existences créées. Les vérités nécessaires trouvent en Dieu leur sujet naturel. Nous les apercevons, nous ne les constituons pas. Dieu les aperçoit, et s’il ne les a point faites arbitrairement, ce qui répugne à leur essence et à la sienne, il les constitue en tant qu’elles sont lui-même. Son intelligence les possède comme les manifestations d’elle-même. Tant que la nôtre ne les a point rapportées à l’intelligence divine, elles lui sont un effet sans sa cause, un phénomène sans sa substance. ”
Termes fréquents
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