“ Ce qui était dans Platon la plus haute des conséquences devient pour Plotin le premier principe. Nous avons comparé la doctrine de Platon, ajoute M. de Gérando, à une pyramide dont la base repose sur la terre et qui va toucher aux cieux. Nous pourrions comparer celle de Plotin à un faisceau lumineux qui descend de l’empyrée en s’épanouissant sur la terre. Platon est un guide qui conduit le faible mortel à une patrie supérieure ; Plotin semble être un prophète qui du sein de l’empyrée révèle aux hommes les mystères de cette patrie qui déjà est son séjour. ”
Plotin
Définition et enjeux
Plotin, philosophe néoplatonicien du IIIe siècle, élabore une métaphysique fondée sur l'unité de l'être et la contemplation divine. Son œuvre, les Ennéades, synthétise et dépasse les doctrines platoniciennes et aristotéliques, en offrant une vision où l'âme humaine peut se joindre directement au Bien suprême par l'extase.
Des auteurs comme Marie-Nicolas Bouillet mettent en avant son éclectisme et son évolution vers le mysticisme, tandis que Charles de Mazade souligne sa démarche contemplative, influencée à la fois par Platon et Aristote. Cette pensée, ancrée dans les traditions pythagoriciennes et platoniciennes, a profondément marqué la théologie et la philosophie médiévale, notamment à travers les thèmes liés au mysticisme et à l'École d'Alexandrie.
Citations sur “Plotin”
“ Il est facile de reconnaître en lisant l’œuvre de Plotin qu’il s’est approprié les principes de la Théodicée de Platon, mais en les complétant ou en les transformant. En effet, il résout plusieurs questions pour lesquelles son maître n’avait pas donné de solution entièrement satisfaisante. Il rattache à Dieu les deux éléments qui constituent tous les êtres, la forme et la matière : la forme est une idée, ou une raison, c’est-à-dire une essence et une puissance [3] ”
“ Pour remonter aux idées, la méthode de Plotin ne consiste plus, comme celle de Platon, à séparer simplement des individus ce qui s’y trouve de commun, à abstraire l’universel de toutes les déterminations particulières. Sa méthode est plutôt celle d’Aristote, subordonnée, accommodée au principe directeur de toute la philosophie pythagoricienne et platonicienne. ”
Charles de Mazade,
Chronique de la quinzaine, histoire politique et littéraire - 14 décembre 1857
“ Qu’il s’avance, s’écrie Plotin, qu’il s’avance dans ce sanctuaire, qu’il y pénètre, celui qui en a la force, en fermant les yeux au spectacle des choses terrestres, et sans jeter un regard en arrière sur les corps dont les grâces le charmaient jadis. S’il aperçoit encore des beautés corporelles, il ne doit plus courir vers elles, mais, sachant qu’elles ne sont que des images, des vestiges et des ombres d’un principe supérieur, il les fuira pour celui dont elles ne sont que le reflet. ”
“ Par intellect en acte [1] , Plotin a entendu l’intellect humain, qui sous un rapport agit toujours et sous un autre rapport agit seulement quelquefois. Il a été induit en erreur par Platon : car, lui ayant entendu dire que l’âme se meut toujours, il a cru que, si Platon a dit que l’âme se meut toujours, c’est parce qu’elle pense toujours, et pour cette raison il croit qu’elle est un intellect qui pense toujours. ”
Charles de Mazade,
Chronique de la quinzaine, histoire politique et littéraire - 14 décembre 1857
“ Au-dessus de lui, c’est-à-dire au-dessus d’une activité qui réalise la variété innombrable des êtres, Plotin conçoit un principe supérieur, savoir l’Intelligence, la Raison en soi, embrassant dans son unité les types éternels des choses. ”
Marie-Nicolas Bouillet, Dictionnaire universel d’histoire et de géographie Bouillet Chassang (1878)
“ Plotin s'était proposé de fonder l’éclectisme en prenant pour base la doctrine de Platon et s'efforçant de concilier avec elle les autres doctrines des philosophes, mais il ne tarda pas à tomber dans le mysticisme. Le but de la philosophie, selon lui, c'est l'union intime, sans intermédiaire, de l'âme humaine avec l'être divin, ce qu'il appelle l’unification ou la simplification (hénosis, haplosis) : on y arrive par la contemplation et par l'extase; Plotin prétendait avoir plusieurs fois joui lui-même de la vue de Dieu. ”
“ Pour peu que l’on soit familiarisé avec la philosophie grecque, on reconnaîtra également que, sauf les difficultés qui tiennent à la négligence de la rédaction [29] , les écrits de Plotin n’offrent rien de plus obscur pour la doctrine que ceux de ses devanciers, d’Aristote surtout ; que souvent même ils peuvent servir à les éclaircir, comme nous l’avons montré pour plusieurs passages de la Métaphysique ou du Timée. Et pour le style même, on reconnaîtra encore que ce style tant accusé n’est réellement pas sans mérite. Souvent en effet il brille d’éclairs inattendus. ”
“ Plotin reproduit ici la doctrine de Platon : « Pose pour certain que parmi les affections que notre corps éprouve ordinairement, les unes s’éteignent dans le corps même avant de passer jusqu’à l’âme et la laissent sans aucun sentiment ; les autres passent du corps à l’âme, et produisent une espèce d’ébranlement qui a quelque chose de particulier pour l’un et pour l’autre, et de commun aux deux... Lorsque l’affection est commune à l’âme et au corps, et qu’ils sont ébranlés l’un et l’autre, tu ne le tromperas pas en donnant à ce mouvement le nom de sensation. » ”
“ La théologie proprement dite de Plotin est extrêmement simple. Comme Platon, comme Aristote, comme toute antiquité classique, il appelle Dieux toutes les grandes individualités cosmiques, le Monde d’abord, ensuite la Terre, puis tous les autres astres considérés comme des êtres doués d’âme et d’intelligence [3] . Mais au-dessus de tous ces dieux règne le Dieu par excellence, le Bien absolu, principe de tout ce qu’il y a de divin, source de la divinité des autres dieux. ”
Alfred Fouillée,
Histoire de la philosophie, par Alfred Fouillée…
(1893)
“ Le Dieu des Chrétiens engendre et crée par amour et par liberté ; le Dieu de Plotin engendre par nature , et par quelque chose de supérieur à la liberté comme à la nécessité : il produit par son existence même . Néanmoins , on a beaucoup exagéré la différence des deux doctrines . Le fond dernier de la pensée de Plotin , c' est que Dieu doit avoir engendré par une raison suprême , qui est à la fois amour , liberté , nécessité , qui par conséquent n' est aucune de ces choses , et qui enfin ne diffère pas de Dieu même . ”
“ Plotin est ce disciple que Platon avait invoqué et qui achève en effet sa pensée, qui se charge d’expliquer ce que Platon lui-même n’avait pas osé dire. Il commence précisément là où son maître a fini. ”
“ « L’intelligence et la sensation ne raisonnent pas. L’intelligence ne raisonne pas parce qu’elle est au-dessus du raisonnement. C’est pourquoi le divin Plotin a dit en parlant d’elle : Elle saisit ou elle ne saisit pas. Dans tous les cas elle est infaillible : car ou elle saisit les choses en les percevant par de simples intuitions ; ou bien elle ne les saisit pas du tout, et alors elle est encore infaillible. Quant à la sensation, elle ne raisonne pas parce qu’elle est au-dessous du raisonnement. » (Commentaire des premiers Analytiques, fol. III.) Voy. ”
Charles de Mazade,
Chronique de la quinzaine, histoire politique et littéraire - 14 décembre 1857
“ C’était de tous côtés un souffle mystique dont la vieille société s’enivrait. Plotin goûta le charme de cette ivresse, et dans son génie méditatif, le mysticisme s’organisa en doctrine. Il fit de l’extase une théorie, l’extase, nom nouveau, inconnu à Platon, et qui annonce pour le genre humain une ère nouvelle, où l’enthousiasme va prendre le pas sur la froide raison. ”
Alexis Pierron, Histoire de la littérature grecque (1850)
“ Plotin laissait un nombre d’écrits considérable. Porphyre son disciple les recueillit, les mit en ordre, et les disposa en six parties, divisées chacune en neuf livres, comme l’indique le nom d’Ennéades, c’est-à-dire de neuvaines, qu’il donna aux grandes divisions du recueil. Les traités de Plotin ne sont point des chefs-d’œuvre littéraires. Le philosophe, tout entier à la pensée, s’est médiocrement préoccupé de la forme. Il manque d’ordre dans la composition ; il n’a pas cette marche ferme et soutenue sans laquelle on n’est écrivain qu’à demi. ”
“ Mais, en faisant cet emprunt, Plotin a complètement transformé la doctrine dont il s’inspirait, non seulement par le génie avec lequel il l’expose, mais encore par les modifications radicales qu’il fait subir aux principes des Stoïciens. En effet, il se sépare d’eux formellement sur trois points : il rejette nettement et combat avec autant de force que de raison leur panthéisme, leur fatalisme et leur matérialisme. Pour le matérialisme, la chose est facile à voir : selon les Stoïciens, la Raison séminale qui anime l’univers est un corps, un feu subtil ”
“ Nous donnons le sens qui s’accorde le mieux avec la liaison des idées. Plotin vient d’expliquer comment une faculté devient dominante en nous. Dans les lignes qui suivent, il fait voir que nous avons pour démon ou pour dieu la faculté qui est immédiatement supérieure à notre faculté dominante, c’est-à-dire notre idéal, comme il le dit p. 110 : « L’amour qui conduit chaque âme à l’essence du Bien, et qui appartient à la partie la plus élevée, doit être regardé comme un dieu. Quant à l’amour qui appartient à l’âme mêlée à la matière, c’est un démon. » ”
Alfred Fouillée,
Histoire de la philosophie, par Alfred Fouillée…
(1893)
“ Ainsi Plotin , comme Platon , place la raison du monde dans la bonté de Dieu , mais dans une bonté qui semble encore tout intrinsèque , identique à la perfection , et qui n' est pas , à proprement parler , la bienveillance , l' amour . Plotin s' approche parfois très-près de cette idée d' une bonté bienveillante et aimante . S' il exclut de son Dieu l' amour , c' est qu' il entend par l' amour un désir et un besoin ; mais il admet en Dieu l 'absence d' envie ; Dieu ne veut pas le mal d' autrui , dit -il avec Platon . ”
Benjamin Constant,
Du polythéisme romain considéré dans ses rapports avec la philosophie grecque et la religion…
(1833)
“ Plotin avait étudié les ouvrages de tous les philosophes anciens. Ce fut lui qui transforma des fragmens en un tout régulier, et quelque opinion que l'on conçoive de son point de départ, de sa route, et de son but, on ne peut, quand on l'étudie, ce dont, à la vérité, se sont dispensés pour la plupart ceux qui l'ont jugé, lui refuser une grande force de méditation, beau coup de pensées originales, et une finesse extrême dans les aperçus. ”
“ Pour Plotin, il y a trois hommes : l’homme intellectuel, qui est un ; l’homme rationnel, qui est doué de trois facultés, l’homme sensitif, qui est multiple et composé de plusieurs principes. Nous sommes le principe qui raisonne et contemple : car nous et l’âme, nous ne faisons qu’une seule et même chose. ”
“ Ficin traduit : « Imaginatio circa materiam non legitima est, sed spuria, partim ex altera non vera, partim cum altera ratione composita. » C’est peu intelligible. Voici quelle est la pensée de Plotin : la matière est l’être qui n’est pas véritable, l’autre, θάτερον (§ 16) , par opposition à l’être véritable qui est le même. Donc l’image que l’intelligence se forme de la matière provient de l’autre qui n’est pas véritable. De plus, l’être véritable étant connu avec la raison, μετὰ λόγου (Timée, p. 51) , l’être qui n’est pas véritable doit être conçu avec l’autre raison. ”
Collectif, Encyclopédie anarchiste
“ Plotin (205-270) est le premier à ne point prendre péjorativement le mot infini. Il attribue, au contraire, l’infini à son Dieu comme une perfection et une réalité il lui accorde l’infini dans l’espace ou omniprésence, l’infini dans le temps ou éternité, la science infinie, la puissance infinie, etc. Quelques-uns des caractères infinis dont Plotin décore son Dieu, ne sommes-nous pas contraints logiquement de les accorder à l’univers ? Plusieurs nient, en effet, que nous puissions concevoir à l’existence une limite dans le temps ou dans l’espace. ”
Frédéric Lefèvre,
Les matinées du Hêtre rouge
(1929)
“ Il est vrai que, s'attardant plus loin sur l'extase — l'extase néo-platonicienne — qui ne diffère guère de l'illumination que vous avez dépeinte comme précédant l'intuition artistique, mais dans la description de laquelle il se révèle plus sensible à son caractère directement religieux, Plotin semble négliger le rôle actif de l'intelligence et oublier qu'on ne contemple vraiment le beau que dans la mesure où on le crée, où on le recrée. La vraie contemplation ne saurait être absolument passive. ”
Charles de Mazade,
Chronique de la quinzaine, histoire politique et littéraire - 14 décembre 1857
“ Quand les sens, dit Plotin, aperçoivent dans un objet la forme, l’idée qui enchaîne, unit et maîtrise une substance, quand ils voient une figure qui se distingue des autres par son élégance, alors l’âme, réunissant ces élémens multiples, les rapproche, les compare à la forme indivisible qu’elle porte en elle-même, et prononce leur accord, leur affinité et leur sympathie avec ce type intérieur. ”
Pierre de Labriolle, La Réaction païenne
“ Ame ardente, aux allures inspirées, qui portait dans ses méditations les plus abstraites une flamme enthousiaste, Plotin a pu faire illusion plus d’une fois aux chrétiens par sa puissante aspiration vers Dieu, par son vœu souvent exprimé que l’âme se purifiât de toute souillure, qu’elle renonçât aux convoitises terrestres, à tout ce qui pouvait retarder son élan et alourdir son essor vers ce Dieu ineffable. ”
Charles Lévêque, Revue des Deux Mondes
“ Il est certain que toutes les fois que Plotin a tenté d’expliquer le passage du premier principe aux êtres qui émanent de lui, il s’est borné à accumuler de brillantes images. C’est tantôt un vase trop plein qui déborde, tantôt le rayonnement d’une lumière qui s’échappe de la cause sans troubler sa quiétude, tantôt quelque chose de pareil à des parfums qui, tant qu’ils durent, embaument de leurs exhalaisons tout ce qui les entoure. ”
“ « Si toute puissance n’a ni figure ni couleur (car Platon dit qu’on ne voit ni la forme ni la couleur d’une puissance) , évidemment toute puissance est incorporelle en soi. En effet, tout corps, étant limité, participe à la figure. C’est pour cela que Plotin dit avec raison qu’il y a de grosses masses qui ont peu de force, de petites masses qui en ont beaucoup, de sorte que la force ou la faiblesse n’est pas proportionnée à la masse matérielle. » (Proclus, Comm. sur la République, p. 425.) Le passage de Plotin cité ici par Proclus appartient à l’Enn. ”
Ém. Saisset, Revue des Deux Mondes
“ Voilà entre Platon et Plotin, entre le bon et le mauvais platonisme, des différences capitales qui ont échappé à saint Augustin. Pourquoi cela ? C’est qu’il ne connaissait que faiblement les Ennéades, Aussi nous le voyons identifier la Trinité alexandrine avec la théodicée de Platon et les rapprocher toutes deux de la doctrine chrétienne. Il assure que Plotin est de tous les philosophes celui qui a le mieux entendu Platon ; partout il identifie ouvertement l’ancien platonisme avec le nouveau. ”
“ A. Méthode d’Aristote. Dans la seconde moitié du § 5, p. 67-68, Plotin fait allusion à la Logique d’Aristote et dit qu’elle est inférieure à la Dialectique : « Il ne faut pas croire que la Dialectique ne soit qu’un instrument pour la philosophie, ni qu’elle ne s’occupe que de pures spéculations et de règles abstraites. Elle étudie les choses elles-mêmes, et a pour matières les êtres réels. Elle y arrive en suivant une méthode qui lui donne la réalité en même temps que l’idée, etc. » ”
Charles Renouvier,
Les Dilemmes de la métaphysique pure
“ Pour le néoplatonisme, l’infinité de l’être en extension s’applique à l’univers renfermé dans l’unité de son principe. Ce n’est pas que Plotin comprenne cet enveloppement comme celui d’un espace où les objets sont localisés et limités les uns par les autres. ”
“ Tout en combattant, comme les auteurs chrétiens de l’Église grecque, la doctrine de la métempsycose [28] , saint Augustin a emprunté à Plotin le fond de sa psychologie. Ces emprunts, dont ce Père indique lui-même quelques-uns dans divers traités [29] , sont faciles à reconnaître, parce qu’ils portent sur des théories qui sont propres à notre auteur. Récapitulons en effet les citations que nous avons faites de saint Augustin dans ce volume, et nous allons y retrouver les idées fondamentales de la Psychologie de Plotin : L’âme n’a point d’étendue (Voy. ci-dessus, p. 127, 255, 443, 444, 447) ”
“ Longin, le plus grand critique de l’époque assurément et peut-être de l’antiquité tout entière, recherche avec empressement les livres de Plotin, se déclare ouvertement son admirateur, et, tout en faisant de prudentes réserves au sujet de quelques-unes de ses opinions, il loue son style serré et plein de force, ainsi que la disposition vraiment philosophique de ses dissertations, et il met ses écrits à la tête de ceux que doivent lire les amis de la vérité. ”
“ Nous pensons que la lecture des Ennéades mêmes et des documents qui les accompagnent ici suffira pour dissiper bien des préventions. Quelque opinion que l’on doive professer sur le fond de la doctrine, on reconnaîtra facilement que la philosophie de Plotin a une originalité, une élévation qui lui assurent un intérêt propre et qui en font un objet digne des études les plus sérieuses. ”
