“ Pourquoi t’ai-je aimé, toi, dont l’âme froide ne s’attache qu’aux choses de l’esprit, qu’aux idées du monde étranger ? — Ô Grazia !... Il me manquait donc une torture, puisque je t’entends parler ainsi ! — Qu’y puis-je, moi ? Je dis les choses comme elles sont... Est-ce aimer que de ne rien sacrifier à celle qu’on aime ? Que pourrais-tu me demander, à moi, que je ne t’accordasse avec joie, avec transport ! Il était trop facile de lui répondre : — Grazia, dit Effisio en la rapprochant de lui, Grazia, je t’ai demandé, je te supplie encore aujourd’hui de renoncer à la vengeance. ”
Citations sur “Grazia”
“ Grazia n’est plus une jeune fille timide, mais une femme éprouvée par une expérience cruelle ; elle ne peut se laisser donner deux fois, sans son propre aveu. — Tu te trompes, me répondit-il ; Grazia est toujours la même, c’est-à-dire aussi faible de caractère que généreuse de cour. Elle est toujours dominée par ses parents, et de plus, cette fois, par un devoir qu’elle accepte et un serment qu’elle a fait ; l’obstacle n’est plus seulement extérieur à elle, il est en elle-même. Et cela constitue une situation encore plus contraire, encore plus forte contre moi que la première. ”
“ Mais alors je le vis hausser les épaules, foudroyer d’un regard indigné mes pauvres insinuations, et proclamer que ce qu’il adorait dans Grazia c’était cette ingénuité même, ces croyances aveugles, mais sincères, cet amour du devoir et du sentiment filial, qui la rendaient capable de sacrifier son bonheur... Plus indépendante, il l’eût crue moins dévouée. ”
“ Grazia, lui dis-je, vous ne comprenez ps votre devoir véritable ; c’est commettre un crime envers vous-même et un sacrilége que d’épouser un homme que vous n’aimez pas. Le mariage est une chose sacrée ; il n’est pas dans la loi ni dans le prêtre ; il est dans l’amour. Effisio seul est votre mari ! Les mains jointes de la pauvre enfant se crispèrent, et, tournant la tête à demi vers moi, elle me jeta ces paroles haletantes : Oh ! taisez-vous ! Ayez pitié de moi ! C’est parce que j’ai pitié de vous que je veux vous épargner une vie de honte et de désespoir, Grazia I et de remords. ”
“ Cette fois, Grazia pleurait : — Oh ! j’ai été maudite à ma naissance ! disait-elle en se tordant les mains ; le malheur est sur moi et sur ceux que j’aime ! Il m’enlace comme un rets fatal, et, de quelque côté que je me tourne, je ne puis y échapper. Que faire ? Mon cœur est né pour un seul amour, et sans cesse on m’en impose d’autres, qui sont ma honte et ma douleur ! Oh ! Qu’ai je fait pour être si malheureuse ? — Grazia, dit Effisio, d’une voix tremblante de colère et de jalousie, vous ne savez pas résister à vos parents, je le vois. ”
“ Grazia n’a que vingt ans et six mois, pas d’enfants ; il est bon qu’elle se remarie. Tu n’es pas riche, c’est vrai, et je ne crois pas à tes petites histoires des merveilles que l’on peut faire avec des arbres et de sale fumier. Ce sont là des idées que ton ami, le Français, t’a mises dans la tête ; mais la terre est la terre, et l’on n’en tirera rien de plus que ce qu’elle peut donner. Laissons ça ! Grazia a tant pleuré pour épouser l’autre que je ne veux plus m’en mêler ; car je suis bon père, moi ! Qu’elle choisisse celui qu’elle préfère, toi, ou Pietro de Murgia. ”
“ L’amour aussi la développait, comme une journée de soleil bâte l’éclosion d’une fleur encore en bouton. Son rôle d’interprète vis-à-vis de moi nous créait forcément une intimité dont nul ne s’effarouchait ; la religion de l’hospitalité donnant à l’étranger tous les droits d’un membre de la famille et supposant chez lui une religion réciproque. Ce sentiment était en moi ; je respectais Grazia comme une sœur, et pour cela même avais-je à cœur de venger sa dignité outragée par un commandement brutal et dédaigneux. ”
“ Quand je les regardai, Grazia n’avait plus son noir bandeau de veuve ; la tête nue, les épaules couvertes de ses longs cheveux, que la main amoureuse d’Effisio avait dénoués, les yeux attachés sur son amant, elle souriait d’un sourire indéfinissable, où je crus retrouver de la joie des martyrs. Ainsi coiffée, et baignée par la douce lumière de la lune, cette jolie tête était plus douce et plus charmante que jamais. Leur force factice faillit les abandonner à l’adieu. — Espérons ! leur dis-je. Espérons mes amis ! ”
“ Grazia, debout sur le sentier de la plate-forme, était dans un état excessif de trouble et de terreur, tremblante, suffoquée, livide, et les yeux presqu’égarés. Effisio, fort troublé lui-même, quoique d’une façon différente, l’entourait de ses bras, en lui adressant des paroles rassurantes et fout en promenant des regards irrités autour de lui. — Qu’y a-t-il ? cria Effisedda en se jetant sur sa sœur. — Qu’est-il arrivé ? demandai-je. — Il y a ici quelque infâme embûche ! me répondit Effisio. Nous... causions... quand une voix à, la fois menaçante et lamentable, a crié : — Grazia ! Grazia ! ”
“ Puis, il revint à me parler de Grazia. La glace était rompue, et il ne pouvait s’arrêter, — Quand on aime ainsi, lui dis-je, il faut travailler de toutes ses forces à atteindre le but désiré. Prends les devants cette fois ; parle à de Ribas le plutôt possible ; parle de même à Grazia. — Ils seraient blessés, me dit-il, elle surtout, sans doute, si j’osais formuler ma demande avant plusieurs mois. C’était seulement au nom de la vengeance qu’on eût pu se présenter sur l’heure. L’amour a moins de droits. ”
“ Mon amie, lui dis-je, ma pauvre Grazia, au nom d’Effisio, laissez-moi vous supplier de consacrer toute votre énergie à vous donner à lui, et non pas à lui causer le plus grand chagrin qu’il puisse ressentir. Si vous vous donnez la mort, il se la donnera aussi, j’en suis certain. Ne serait-il, pas cent fois plus raisonnable de vivre ensemble, loin, d’ici, heureux par l’amour. ”
“ O mon Dieu ! mon Dieu !... — Grazia ! dit la voix plaintive d’Effisio, oh ! que ne suis-je fort ! je t’emporterais bien loin d’ici !... — Il faut s’entendre, dis-je, avant de se séparer. Grazia, que voulez-vous ? que pensez-vous faire ? — Je ne sais, répondit-elle. Non ! je ne sais pas !... Si vous savez ce que je dois faire, dites-le moi. J’hésitai. Évidemment, il fallait de la résolution, de la force. Mais la force ne s’inspire pas. Dans un tel milieu, d’ailleurs, la lutte pouvait aller pour elle jusqu’au martyre et de telles choses relèvent de l’inspiration, non du conseil. ”
“ Elle retira sa main de la main de Murgia, voulut parler, et ne fit entendre qu’un sanglot. — Du courage, Grazia ! lui dit son père, d’un ton menaçant. Désormais, tout est fini et je te poignarderais, plutôt que de te voir la femme d’un homme qui abandonne et trahit nos plus saintes coutumes ! Le vengeur d’Antioco se présente ; tu dois l’accepter. C’est un noble et vaillant jeune homme, et tu seras fière de lui. — Grazia, je vous en supplie ! dit Pietro de Murgia, de sa voix la plus langoureuse, fiez-vous à mon ardent amour, consentez à être à moi ! ”
“ Moi, je ris, je chante, je triomphe !... Vos cris sont, à mon oreille, une musique plus douce que le chant de l’alouette ; vos pleurs sont la rosée qui me baigne le cœur ! Val petite chouette des Ribas, oiseau de malheur, va dire à Grazia qu’elle prépare un de ses draps de noces pour linceul ! Effisedda ne jouait plus de rôle. Cramponnée à mon bras, elle sanglotait et courbait la tête sous les éclairs dont l’aveuglait Raimonda. Au dernier mot, elle jeta un cri, comme une enfant à l’imagination vive, aux yeux de qui la menace prend les proportions d’une réalité. ”
“ Grazia, l’orgueil de son père, n’en tremblait pas moins devant lui. L’aïeule, plus respectée, seule avait de l’influence. Peut-être cela tenait-il surtout à la communauté d’idées entre elle et son fils. Cette femme, âgée de soixante-dix ans, qu’on appelait encore l’Effisia, avait une expression d’énergie remarquable, un peu mystique. On la voyait habituellement, absorbée, silencieuse, filer sa quenouille au fond de la chambre. ”
“ Je voyais d’un côté ce couple, qui de lui-même avait soumis con bonheur au besoin de venger un affront ; de l’autre, Grazia, la douce Grazia, qui demandait comme expiation la mort de ces deux amants, et sacrifiait Effisio, se sacrifiait elle-même, à ce vou cruel, servi par le sinistre Pietro de Murgia. Tous ces gens me parurent fous, et je n’avais jamais aussi bien senti que le malheur des hommes est le plus souvent leur propre ouvrage. ”
“ Sous cette injure sanglante, des pleurs jaillirent des yeux de Grazia ; mais elle ne resta point silencieuse. En vain, j’essayais de les apaiser, de les éloigner, ni l’une ni l’autre ne pouvait se résoudre à lâcher pied qu’après avoir atterré son ennemie. — N’est-il pas plus honorable, dit Grazia, de se laisser donner par son père que de se donner soi-même au premier galant qui vient s’amuser de vous ? — Tu mens ! cria Raimonda, tu mens ! Je ne suis pas comme toi ; un seul homme m’a touchée. Ce n’est pas moi qui feins de pleurer un époux que je n’aimais pas. ”
“ Que faire ? Un pas en avant pouvait être la mort de l’un de nous. Et cependant nous ne pouvions laisser l’honneur de Grazia à la merci de l’indiscret, ou des indiscrets, qui avaient surpris l’entretien des deux amants. C’était au moment, me dit Effisio, où il suppliait Grazia de le suivre à l’étranger, en abandonnant ses vains scrupules, et quand, ébranlée par son désespoir, elle semblait sur le point de lui céder, c’était alors que la voix s’était élevée par l’ouverture de la chambre inférieure. ”
“ Merci ! je te dois plus que le bonheur, si le bonheur en ce monde a un nom précis. Oh ! que Grazia ne pense-t-elle, avec nous ! Sa souffrance est la moitié de la mienne. Anéanti par cette crise, il oubliait l’heure ; ce fut moi qui dus la lui rappeler et je le conduisis à la porte de Ribas, où nous nous séparâmes. Effisio trouva dans la salle commune don Antonio, qui se leva en le voyant, avec une solennité mystérieuse, et l’invita à le suivre. Ils montèrent ainsi dans la chambre que j’avais occupée, où se trouvaient l’aïeule et Grazia. ”
“ Vous, don Effisio, vous osez me faire des reproches, quand vous travaillez à déshonorer une famille honnête ! Grazia est ma cousine par sa mère, et je ne souffrirai jamais que vous lui fassiez oublier l’honneur ! J’ai voulu lui inspirer de la terreur, afin de la rappeler à ses devoirs. C’est vrai que j’ai fait une sottise ; je m’imaginais tout bonnement que vous alliez croire à une voix de l’autre monde et vous sauver sans en demander davantage. ”
“ Effisio, vous ne pouvez plus rester ici, ni y revenir. — Je pars, don Antonio, dit mon ami ; mais prenez garde à votre conduite vis-à-vis de Grazia : car je sens en moi plus de votre sang que vous ne croyez, et vous me trouveriez plus d’énergie pour défendre les vivants que pour venger les morts. ”
“ L’amour seul pouvait les sauver ! Ferait-il ce coup de génie ? Mais les dieux ont fait leur temps, et, même sur cette terre de Sardaigne, où florit encore le moyen-âge, il y a des incrédules. C’était Grazia qu’il fallait éclairer, c’était à la déesse Raison qu’il fallait avoir recours. ”
“ Aussi mon devoir est-il d’avertir don Antonio que vous voulez enlever sa fille, et je le ferai, si don Effisio ne me donne pas sa parole d’honneur qu’il ne parlera plus à Grazia. — Allons donc ! dit Effisio, en haussant les épaules ; secret pour secret ; nous avons chacun le nôtre. — Oui ; mais le mien, après tout, je m’en moque. Si ma femme n’est pas contente, il y a des bâtons chez moi ; tandis qu’avec don Antonio, la chose ne s’arrangera pas si aisément, ni pour Grazia ni pour vous. ”
“ Le bonheur que goûte cet amant n’est rien près de celui qui l’attend !... Il était trop facile de comprendre cette allusion cruelle, dont l’ail et le geste de Grazia, fixés sur la terre, rendaient le sens plus terrible. Raimonda frémit et sourit à la fois : — Tel qui croit dompter son ennemi, dit-elle, est dompté par lui. Qui sait si Grazia de Ribas, veuve Tolugheddu, fiancée de Pietro de Murgia, n’aura pas un troisième époux ! elle, qui se laisse donner par son père, avec la même facilité qu’une truie se laisse vendre par son maître ? ”
“ Grazia est pour nous, et l’on peut espérer qu’à force d’instances, de justes observations... Représentez à de Ribas qu’il ferait le malheur de sa fille ; qu’elle-même fasse valoir ses sentiments, sa volonté ; qu’elle prie, pleure, supplie ! On ne peut pas marier une fille contre son choix. Mais le vieillard secouait la tête. — Dans notre pays, on ne s’inquiète guère de ça. Si les fortunes d’Effisio et d’Antioco étaient égales, je ne dis pas ; mais entre un riche et un pauvre... ”
“ Je fis tout cependant pour conserver un peu d’espoir au malade, que la fièvre dévorait et qui s’épuisait en gémissements et en remords. Après tout, puisque de longues fiançailles devaient précéder le mariage, tout n’était pas désespéré ; tant que Grazia ne serait pas mariée, l’espérance était possible. Ces consolations étaient faibles, je l’avoue ; aussi n’avaient-elles que peu d’empire et n’interrompaient-elles guère les plaintes d’Effisio. Rarement, l’Italien contient sa douleur non plus que sa joie ; c’est un torrent qui s’épanche. ”
“ Je comprenais son but maintenant : la pauvre fille, inquiète pour la vie de son amant, était au fond l’alliée des amours de Grazia et d’Effisio. Tout en marchant, elle continuait de répandre son cœur. — Il faut que vous disiez cette chose à don Antonio et à Grazia, n’est-ce pas ? Si aveuglé que soit le père, et si faible qu’elle soit, elle, ils ne peuvent pourtant passer outre à un tel soupçon. Ils ne m’auraient pas crue, moi, ils n’auraient pas même voulu m’entendre. C’est pourquoi je vous ai cherché, Oh ! maintenant que ce Murgia est le fiancé, je n’ai plus une minute de vrai bonheur ! ”
“ Et cette fois, Grazia, plus éclairée, moins timide, eût accepté sans doute. Mais son vœu ! Le vœu fait sur le cercueil d’Antioco ! Si Effisio ne voulait pas agir contre sa conscience ; elle ne voulait pas, elle, se parjurer. Non, pas moyen de sortir d’une telle situation ! Il y a des bêtises aussi fortes que des principes ; il suffit qu’elles soient prises pour tels. ”
“ Pourquoi veux-tu qu’elle ne le soit pas ? m’avait dit Effisedda. Antioco l’aime beaucoup. Du reste, elle ne dit jamais rien, Grazia. Elle a toujours comme cela ce petit air triste que tu lui as connu. C’est son habitude. Mais elle devrait être heureuse, puisque tout le monde dit qu’elle est si bien mariée. ”
“ Ma fenêtre donnait sur le jardin et, justement vers l’heure où arrivait Effisio, Grazia avait à sarcler ses salades, ou à arroser ses fleurs. Nous nous mettions. à la fenêtre ; d’abord, les paroles s’échangeaient de loin, à voix contenue, pleine d’inflexions prudentes, qui signifiaient pour moi comme pour eux : — Prenons garde ! qui sait si quelqu’un ne voudrait pas troubler la joie si grande que nous éprouvons de nous parler ? le mystère est si bon en amour ! ”
“ Il exalta l’amour, ses joies, ses forces, les miracles qu’il accomplit, peignit en traits de feu le bonheur de deux amants qu’un père consent à unir et qui l’en récompensent par le spectacle d’une union parfaite et féconde ; il dit que l’amour était le dieu, l’âme et le créateur du monde, que nul n’avait le droit de toucher, mais d’adorer seulement. Il tendait vers le père de Grazia la seule main qu’il pût mouvoir ”
