“ Ignorant alors ces détails, et mal au fait des mœurs locales, je fus surpris du changement d’humeur qui se produisit chez Effisio, après la visite de Nieddu. Son agitation, ses rages, ses accès de désespoir, disparurent ; il ne lui restait plus que de la tristesse ; on l’eût dit résigné. Quand je l’interrogeai sur le sens de la prophétie de Nieddu : — Ce mariage ne se fera pas ! — Il rougit, balbutia, et ne me fit que des réponses embarrassées. — Oublie cette parole ! ”
Citations sur “Nieddu”
“ Donc, une nuit, que je rodais, de crainte des voleurs, je vois Nieddu dans ma tanca ; il carressait une de mes juments. — Qu’est-ce qu’il veut faire ? me dis-je. Et je l’observait, sans me montrer. Il ne fit rien du tout que lui donner du pain et s’en alla. Trois ou quatre jours après, quand je passai près de cette jument, qui est la meilleure — elle galope comme un chevreuil — je vis qu’elle avait le poil bourru, comme si elle avait été trempée de sueur, et aussi l’œil d’une bête lasse. Il me vint une idée ; je me dis : — Est-ce que Nieddu me la prendrait pour courir la nuit ? ”
“ Elle ne songerait qu’à venger Nieddu, en se vengeant elle-même. — Bah ! quoi qu’elle fasse, ou ait envie de faire, ce n’est qu’une femme. — La Nanedda Sinni a bien vengé son honneur toute seule d’un coup de poignard ! — Il est plus facile de se défendre d’un poignard que d’un fusil. Enfin, que Raimonda soit à craindre, je le veux bien ; mais Nieddu l’est plus encore, et c’est Nieddu qu’il faut tout d’abord supprimer, sans que la justice ait rien à y voir. — Très-bien, Mais comment ? — Ceci regarde Antioco, dit Pietro de Murgia. ”
“ Nieddu lui a répondu : — Non, je veux ma vengeance à moi tout seul. C’est de ma main qu’il doit mourir ! Pepeddo là-dessus est allé trouver le juge et lui a dit : — Voilà ce que je viens d’entendre de la bouche de Nieddu. Et c’est alors que le juge a envoyé les carabiniers. Peuh ! que c’est vilain ! Ces choses-là, de mon temps, ne se faisaient pas. Quand on veut se défaire de son ennemi, ceux qui ont du sang dans les veines, ce n’est pas le juge qu’ils vont trouver, c’est un poignard ou un bon fusil. Ces Tolugheddu font honte au pays, signor, ils gâtent les coutumes. ”
“ Nous allâmes au café pour entendre parler de l’arrestation de Nieddu. C’était la grande nouvelle. Deux des carabiniers, qui en étaient les auteurs, étaient venus goûter leur triomphe, et certains amis des Tolugheddu et des Ribas se disputaient le plaisir de leur offrir des rafraichissements. Ces carabiniers racontaient qu’ils avaient eu l’idée de filer Raimonda, bien certains qu’elle ne resterait pas longtemps sans aller voir son amant. ”
“ Ce n’est pas notre faute à nous ; c’est le bon Dieu qui nous a faits Sardes. Il faut bien être de son pays ; et pourvu qu’on ne meure pas sans confession... L’évasion de Nieddu fut une déception terrible pour les Tolugheddu et pour de Ribas. Nieddu latitante (fugitif) n’était pas moins à craindre ; peut-être l’était-il plus, ayant moins à ménager, et n’ayant qu’à courir la campagne, en proie à des privations qui rendent l’homme plus farouche et plus déterminé. ”
“ Le visage de Raimonda resplendissait d’amour et d’orgueil. Tout à coup Nieddu releva la tête et passa de nouveau les doigts sur la guitare. Ses yeux étaient chargés de rêverie et l’expression de son visage mélancolique plus que jamais. Il changea de ton, par quelques accords plus graves tout à coup, et d’un accent doux et saisissant à la fois, il ajouta : Amour, vie pleine et suprême ! Que deviens-tu dans la mort ? ”
“ De la vengeance est doux à ta lèvre ! La femme aime celui qui la venge ! Sa voix ne s’éteignit qu’à l’entrée du village, où il me quitta, en me saluant avec froideur. Je racontai tout cela à Effisio ; il me dit : — Tu as bien fait ; mais tu ne réussiras pas à ébranler Nieddu. Cela est dans le sang, dans l’atmosphère du pays ; et ce n’est pas une seule voix qui peut balancer une tradition de tant de siècles. Il faut pour cela se trouver seul, comme je l’ai été, devant une civilisation entière ; puis, j’étais désintéressé dans la question, tandis que Nieddu aime Raimonda. ”
“ Là, en causant avec Basilio, Nieddu s’était assuré que jamais Antioco n’avait parlé à son père de Raimonda. Le vieillard avait blâmé son fils ; mais, rejetant vivement l’idée d’une telle alliance, il avait ajouté qu’il venait, le jour même, de s’engager avec de Ribas. Effrayé toutefois de l’attitude menaçante de Nieddu, Basilio offrit de l’argent. Nieddu haussa les épaules. ”
“ Au milieu de la foule sympathique et joyeuse qui entourait Nieddu, son cœur aussi battait du même rhythme humain et joyeux. Et en face de lui, au premier rang, se tenait Raimonda, qui fière et à ce moment heureuse, le contemplait, oubliant ses craintes dans l’orgueil de son amour. Il sourit et respira largement. Ses yeux doux et inspirés s’agrandirent, et il se mit à chanter sur un air simple et monotone, que sa voix variait par la seule puissance de l’accent, les vers suivants, en les accompagnant sur la guitare d’accords simples, mais vibrants. ”
“ J’hésitais, dis-je ; car un tel sentiment n’était pas le seul : au fond, la solution donnée par la mort d’Antioco me paraissait préférable au malheur des deux amants ; au fond, moi aussi, je l’acceptais ce meurtre, et je me disais en outre : dois-je nuire à mon ami, en m’efforçant d’empêcher un acte, qui seul peut le sauver ? Mais la conscience souffrait. Le rire de Nieddu la fit bondir et elle s’exprima : — Nieddu, ce jeune homme vous fait injure ; il vous croit capable de prendre sa vie par vengeance. ”
“ Cubeddu et son fils, chez lesquels Nieddu allait souvent, et qui paraissaient avoir de l’amitié pour lui, les pasteurs d’Effisio, ceux d’une autre partie de la montagne, tous affirmèrent que Nieddu avait l’habitude de sortir du covile, chaque nuit, et de se promener, ou du moins de rester absent, plusieurs heures. Il disait que les nerfs lui faisaient mal, et qu’il avait besoin d’air. Cette nuit-là, du 27 octobre, il avait fait comme les autres nuits, et nul n’avait rien observé en lui d’extraordinaire. ”
“ En général, on regrettait vivement Nieddu ; beaucoup le pleuraient. Mais Pietro de Murgia, s’il n’avait des amis, avait un parti qui le soutenait, et l’influence des Ribas et des Tolugheddu, que l’on sentait derrière lui, retenait bien des paroles, atténuait bien des affirmations. ”
“ Les intentions de Nieddu sont évidentes ; il les avoue. Il ne pouvait les nier, après les avoir ouvertement annoncées, après les folles et furieuses menaces de cette fille féroce, pour laquelle un meurtrier seul peut concevoir de l’amour. Il les avoue donc fièrement, ou plutôt insolemment, devant le sentiment du juste, qui le condamne ; mais sur l’aveu du fait il arrête ; car cet homme si fier, ce prétendu brave, ne veut pas être puni ; il veut bien satisfaire ses passions, mais impunément. ”
“ Il était pourtant invraisemblable que Nieddu parcourût la campagne d’Oliena ; mais Antioco ne l’en eut pas moins rêvé, caché dans les Nur-Hags, ou parmi les rochers de la grotte. La peur, même quand sa cause est tragique, devient facilement grotesque, par l’excès des appréhensions qu’elle engendre. Et c’est ce qui excuse un peu la cruauté des railleries où se plait l’esprit humain contre les poltrons. ”
“ Mais aussitôt le cousin du mort, un Nieddu, se jette sur Emilio et le poignarde. Mario Tolugheddu venge son frère, et tombe à son tour sur les trois cadavres. Sept ainsi ! l’un après l’autre, s’entassèrent dans le bal funèbre. Mais celui qui tomba le dernier fut un Nieddu, et son vainqueur était un de notre maison, Gian-Battista Tolugbeddu, qui resta la dague à la main, toute ruisselante, et que nul n’osa toucher. Hélas ! que sa dague ne but-elle ce jour-là jusqu’à la dernière goutte du sang détesté, qui a fait naître l’assassin d’Antioco ! Elle se tut, les gémissements éclatèrent ”
“ C’est vous qui avez témoigné contre Raimonda ? Quand on fait ces choses... on ne sort pas la nuit, comme cela... — Je ne me défie pas de vous, Nieddu, car je ne suis pas votre ennemi. Je vous ai toujours dit ma pensée. J’ai dit aussi la vérité au juge. C’est un devoir. — Non, dit-il, le juge est l’ennemi ; on ne doit à ses ennemis que le mensonge, quand on est en leur pouvoir, ou la mort, quand on les tient. J’étais votre ami et celui d’Effisio, et vous vous êtes fait mon ennemi ! — Vous vous trompez ; si j’ai essayé de vous faire renoncer à votre vengeance, c’est qu’elle vous perdra. ”
“ La justice ne voit rien, et ne sait que ce qu’on lui dit. Or, ici, les gens ne parlent pas. — Ceux qui ont à venger les leurs parlent. — Il y en a tant qui n’osent pas ! Nieddu n’a qu’un frère, et il est à l’armée. Raimonda n’a d’autre défenseur que Fedele, et ses autres parents ne s’occupent point d’elle. — Raimonda est une de ces femmes hardies, qui ont le cœur d’un homme. Elle ne songerait qu’à venger Nieddu, en se vengeant elle-même. ”
“ Et que nul ne sache ce que nous a dit Nieddu. De telles recommandations d’ordinaire produisent l’effet contraire ; j’eus soupçon de la vérité, ma conscience s’émut et je posai à Effisio le cas du mandarin de Voltaire — Ce n’est pas la même chose, me dit-il ; ton consentement ni le mien n’ont rien faire ici. Tout se passe en dehors de nous. — Mais le silence est une complicité. — Non, quand on ne peut sauver l’un sans perdre l’autre. — Tu diras ce que tu voudras ; vos diables de mœurs ne mettent pas la conscience l’aise, et il faut être né là dedans pour le prendre comme tu fais. ”
“ J’ai appris, nous dit-il, que mon gendre est menacé d’une vendetta. Il faut s’en occuper et le défendre. Si Nieddu veut l’attaquer, il aura affaire à plusieurs. J’ai parlé à d’autres de ma famille, et je n’ai pas voulu te mettre à part, Effisio ; car tu es avant tout un galant homme. ”
“ M. l’avocat général, quoi qu’il en dit, jugeait donc la vendetta au point de vue des mœurs de la Sardaigne, et n’était pas pour elle sans quelque indulgence ? Qu’il fit donc l’effort de pardonner à Nieddu ses intentions homicides, que le fait n’avait point ratifiées, et qu’au lieu de faire appel à la haine, il fit appel à la réconciliation ! C’est de ce côté-là qu’il fallait chercher la pacification et la moralité de cette province ; l’absolution, la clémence y feraient plus que la rigueur. ”
“ Alors je t’apprendrai que les Nieddu sont plus forts et plus respectables que toi ; car ils ne manquent pas à leur parole et ne laissent jamais une injure impunie. Antioco, tu as attaqué l’honneur d’une femme de ma famille : tu l’épouseras ou tu mourras !... ”
“ Un homme égaré par une folle passion, par un point d’honneur aussi faux qu’odieux, et qui a pris soin lui-même de se nommer, de se déclarer d’avance : Fedele Nieddu ! lui qui va signifier au fils et au père ses intentions homicides, qui se joue publiquement des terreurs légitimes de sa victime, qui déclare à Pepeddo qu’il garde sa vengeance pour lui seul, et qui l’accomplit enfin avec des raffinements d’astuce et de barbarie. ”
“ Moi, dit sans vergogne un troisième, j’ai un cousin aux galères..., eh ! qui n’en a pas ? Eh bien ! je dis que c’est dommage ; car c’était un homme de cœur ; il est plus malheureux que celui qu’il a tué. Nieddu a déjà sept à huit mois de prison ; il n’aura pas envie de recommencer. ”
“ C’était le seul moyen de se procurer un alibi, qui valût un peu mieux que le témoignage du Sirvone. Cet homme voulait être assassin, mais sans risques ; il craignait vos rigueurs et voulait les déjouer. Maintenant, il entend vivre en citoyen parmi vous, épouser sa Raimonda, et faire souche d’assassins nouveaux. Vous ne permettrez pas ce scandale et ce danger ! Nieddu, la nuit du 27 octobre, est allé à Oliena, comme il y était allé deux nuits auparavant, pour tendre le piége. ”
“ Puxeddu, le grand et robuste vieillard, prit la parole : — Autrefois, jeunes gens, les choses se passaient plus vigoureusement et plus noblement. Pour celui qui sent l’injure veut se défendre, il n’est pas besoin de conseils. Qu’Antioco re demande à lui-même ce qu’il doit faire. Quant à nous, ses parents, il n’est pas besoin non plus de nous consulter. S’il tombe dans la vendetta qu’il s’est attirée, nous le vengerons jusqu’au dernier, contre tous les parents et alliés de Nieddu, pour son honneur et pour le nôtre. ”
“ Nieddu, il est vrai, n’est pas supérieur en tout ; le préjugé de la vendetta le possède ; mais c’est qu’il y voit le droit chevaleresque de défendre une faiblesse, que trop souvent la loi délaisse, la femme, odieusement abusée par des serments d’amour On a osé flétrir la confiance de cette jeune fille et frapper, comme toujours, sur la victime. Elle est bien noble et bien forte cette Raimonda ! ”
“ Tous ici, comme partout dans le pays, nous savons que Fedele Nieddu est l’auteur du meurtre d’Antioco Tolgheddu et de Giuseppe Calzu, dit Peperido. Nul n’en doute, aussi bien ceux qui le défendent que ceux qui l’accusent : Et voilà pourquoi, messieurs les jurés, vous devez être sévères. L’indulgence n’est jamais permise à l’égard d’un assassin ”
“ Si Nieddu venait à s’échapper de prison-ça s’est-vu — ou si les juges allaient l’acquitter — ils sont capables de tout, — alors, la vengeance reviendrait bel et bien à l’époux de votre fille ; — c’est pourquoi, si elle ne veut point attendre pour se marier après le procès, et ça pourrait être long, puisqu’on vient d’en juger plusieurs qui sont en prison depuis trois ans, c’est pourquoi, il faut que votre gendre s’engage, vis-à-vis de vous et de dona Grazia, à refroidir l’assassin de notre pauvre Antioco, au cas où le maudit redeviendrait libre. ”
“ Le ministère public disait oui, d’autant plus que Nieddu était signalé comme un excellent marcheur ; la défense disait non ; les jurés hésitaient. On entendit comme experts des paysans ; ils furent d’avis que la chose n’était pas possible. Toutefois, le doute subsistait ; car dans ce pays la justice doit se défier de tous ceux même dont elle est forcée de réclamer le concours, experts et témoins. C’étaient là tous les témoignages qui se groupaient autour du meurtre de Pepeddo, y compris celui du médecin. ”
“ Mais un être libre tient à sa dignité et à sa liberté ; elles le rendent exigeant, et capable de choisir. — Cela se peut, dit-il ; mais puisque les choses sont comme ça, et que, pour le moment, vous n’y pouvez rien, ni moi non plus, il faut bien agir selon ce qui est, en attendant mieux. En même temps, il poussa son cheval du pas à l’amble. C’était me prier de me taire, et pourtant je continuai : — Mais une faute commise par un homme ne donne pas le droit de le tuer. C’est un grand crime que de tuer un homme ! — Vos tribunaux le font bien, répliqua Nieddu ”
Joséphine Colomb, La fille de Carilès ; Le petit prince Ulrich… (1878)
“ Comme elle se trouvait heureuse aux jours de son enfance, Nedji la bohémienne ! Alerte et légère comme un écureuil, souple et nerveuse comme un jeune cheval sauvage, elle courait par les campagnes, pieds nus et cheveux au vent, jouissant en liberté des beautés de la terre et des cieux. Point de murs qui l'enfermassent comme une prison; point de limites à ses regards : chaque jour de nouveaux horizons se déroulaient devant ses yeux, et de nouvelles routes devant ses pas. ”
