“ Grazia, debout sur le sentier de la plate-forme, était dans un état excessif de trouble et de terreur, tremblante, suffoquée, livide, et les yeux presqu’égarés. Effisio, fort troublé lui-même, quoique d’une façon différente, l’entourait de ses bras, en lui adressant des paroles rassurantes et fout en promenant des regards irrités autour de lui. — Qu’y a-t-il ? cria Effisedda en se jetant sur sa sœur. — Qu’est-il arrivé ? demandai-je. — Il y a ici quelque infâme embûche ! me répondit Effisio. Nous... causions... quand une voix à, la fois menaçante et lamentable, a crié : — Grazia ! Grazia ! ”
Citations sur “Effisio”
“ On a bien raison d’assurer que le secret le mieux gardé est celui qui ne passe point les lèvres... Enfin, puisque c’est ainsi, voilà ! Mais vous savez, don Effisio, c’est de quoi m’envoyer dans l’autre monde — Et comme Effisio ouvrait la bouche pour alléguer la parole donnée : — Suffit, j’ai confiance en vous. ”
“ J’espérais trouver un emploi pour Effisio dans une grande maison de commerce, dont le directeur était de mes amis. Effisio avait bravement supporté l’épreuve. Occuper forcément l’esprit d’autres objets que celui de la douleur, est assurément le grand soulagement, le seul peut-être, qu’on puisse apporter à cette maladie terrible : la privation du bien préféré, qui nous semble en pareil cas le seul existant, le seul digne d’amour, d’où naît en nous le dégoût de la vie. ”
“ Cher Effisio, vous que j’aime plus que moi-même, adieu ! Nous ne pouvons plus être heureux en ce monde. J’ai prié de toute mon âme ; mais la Madonna n’a pas exaucé mes ardentes prières. J’ai osé parler à mon père, et dans sa fureur, il m’a brisée. Oh ! que je serais heureuse de mourir, puisque je ne puis être à vous ! Oubliez-moi ; car je veux que vous du moins vous soyez heureux. Je prierai pour vous Effisio, aussi longtemps que mon cœur battra. Ne vous faites pas trop de peine pour moi, et que j’aie la consolation d’apprendre bientôt que vous êtes guéri. Je salue de cœur votre bon ami. ”
“ Hum !... Et d’ailleurs, elle n’aurait pas eu le temps... Non... je ne sais pas si vous êtes comme moi, signor, mais je n’aime pas ces choses-là. Quand il y a une coutume, elle est pour tout le monde, n’est-ce pas ? Ah !... l’on en cause en ce moment dans Nuoro ! — Où donc est Effisio ? dis-je. — Je ne sais pas ; c’est justement ce que je voulais demander à Sa Seigneurie. Je sortis. Je jetai un coup d’œil en passant dans le café, au cercle, partout où je pouvais soupçonner qu’Effisio pût être allé ; je ne le vis pas. ”
“ Jamais ! s’écria-t-elle, en se levant toute droite ; et son front, émergeant de l’ombre, rayonna sous la clarté des étoiles. Jamais plus je n’appartiendrai à un autre homme, si ce n’est à vous, Effisio ! Je vous le jure ! Et maintenant j’ai un serment de plus à tenir ! Que Pietro de Murgia, si vous lui abandonnez ce soin, venge Antioco. Cela fait, Effisio, je me charge, moi, de nous venger. ”
“ Ne tourmentez pas Effisio ! Il est le plus malheureux des hommes, car il ne peut vivre sans vous, ni sans le respect de sa conscience. Une pareille lutte est au-dessus de ses forces et je tremble pour lui... Elle fondit en larmes : — Ah ! soignez-le bien ! Soutenez-le ! Puissé-je être seule à souffrir ! Effisio, qui avait fait quelques pas dans le sentier, revenait. Voyant Grazia tout en larmes, il se jeta près d’elle à genoux. Oh ! chère ! pauvre chère adorée ! Sans moi, tu aurais été peut-être heureuse ? C’est moi qui te fais tant souffrir ! C’est pour moi que tu pleures ainsi !... ”
“ En même temps que moi, Effisio avait tressailli ; car nous nous croyions les souls ôtres humains dans cette solitude, et c’était bien à ce qu’il semblait, d’une poitrine humaine qu’était parti ce gémissement. Nous nous levâmes et descendîmes dans la chambre du Nur-Hag. Il n’y avait personne. ”
“ Moi, je m’étais promis de le prier, de lui dire que j’aimais Effisio... mais le voyant ainsi, j’ai eu peur et n’ai pu répondre. Il a repris : « Si je le croyais !... » Et il a levé la main comme pour m’écraser. Je me suis enfuie. C’est par Effisedda que j’ai su qu’Effisio s’était trouvé mal. Mon père l’a raconté devant elle à ma mère en disant : « Il est plus malade qu’on ne croit. » Cela m’a brisé le cœur, et je suis venue... — Seriez-vous capable de déclarer à votre père que vous ne voulez point épouser Tolugheddu, et trouveriez-vous la force de lui résister pendant deux années ? ”
“ J’hésitai un instant ; mais j’éprouvais un tourmentant besoin de protester tout haut contre cet arrêt de meurtre, dont il me semblait par mon silence me rendre complice. L’état de prévision et d’expectative où restait Effisio à l’égard d’un tel événement, qui lui devait profiter, me blessait comme une chose, sinon coupable, au moins fort malsaine. Je n’étais pas d’une race où la fréquence de l’homicide en a émoussé l’horreur, où devant le préjugé d’honneur s’efface tout respect de la vie humaine. Effisio se contentait de dire : Je n’y puis rien ! ”
“ Effisio avait changé de couleur. Il tarda quelque temps à répondre, puis dit : — Merci de votre confiance ! j’irai. — Je ne suis pas du pays, dis-je à de Ribas, et je crains que mon avis ne déplaise. — S’il déplait, on ne le suivra point, me répondit-il ; mais à chaque homme son droit de penser. ”
“ Cet homme, qui n’avait donné sa vie qu’aux exercices du corps, et qui menait, j’en étais persuadé, la vie d’un condottiere nocturne, plus grand qu’Effisio, plus exercé, endiablé d’âme et de muscles, devait avoir l’avantage dans une lutte, en quelque sorte corps à corps, contre un homme de mœurs et d’habitudes plus douces, plus lettré que guerrier, et pardessus tout loyal. Mais il me fallut céder, la mort dans l’âme, sous l’impérieuse volonté de mon ami. Un détail pourtant aurait dû empêcher le combat : la dague de Murgia était de cinq centimètres environ plus longue que celle d’Effisio. ”
“ Aussi mon devoir est-il d’avertir don Antonio que vous voulez enlever sa fille, et je le ferai, si don Effisio ne me donne pas sa parole d’honneur qu’il ne parlera plus à Grazia. — Allons donc ! dit Effisio, en haussant les épaules ; secret pour secret ; nous avons chacun le nôtre. — Oui ; mais le mien, après tout, je m’en moque. Si ma femme n’est pas contente, il y a des bâtons chez moi ; tandis qu’avec don Antonio, la chose ne s’arrangera pas si aisément, ni pour Grazia ni pour vous. — Cao, dit Effisio, vous n’imaginez pas que je sois assez simple pour croire à vos contes. ”
“ Il eût été plus humain et plus décent d’attendre le départ d’Effisio pour se livrer à ces sortes de fiançailles ; mais Pietro de Murgia saisit l’occasion qui lui était offerte et se jeta aux genoux de Grazia. Effisio ne s’enfuit pas ; il voulut voir jusqu’où, irait son malheur et l’abandon de son amante. ”
“ Effisio, sans descendre de cheval, l’ouvrit, et nous allons vers le covile [1] , quand nous rencontrâmes le chef des pasteurs. Il eut à l’aspect d’Effisio un mouvement de surprise, puis vint à nous aussitôt. — Soyez le bien-venu ! maître (padrone) . Vous venez voir si tout va bien ? — Oui ; il y a longtemps que je n’ai vu le troupeau. Et qu’y a-t-il de nouveau ? — Il y a, dit le pasteur en se grattant l’oreille, que cette nuit les malfaiteurs nous ont encore volé un agneau. C’est le troisième depuis Pâques ; nous n’avons pas de bonheur. ”
“ Et cette fois, Grazia, plus éclairée, moins timide, eût accepté sans doute. Mais son vœu ! Le vœu fait sur le cercueil d’Antioco ! Si Effisio ne voulait pas agir contre sa conscience ; elle ne voulait pas, elle, se parjurer. Non, pas moyen de sortir d’une telle situation ! Il y a des bêtises aussi fortes que des principes ; il suffit qu’elles soient prises pour tels. ”
“ Effisio fut aussi maladroit qu’honnête ; il exposa les idées qu’il avait, telles qu’il les avait : l’immoralité de la vengeance, éternelle semence de crimes ; son inutilité pour l’apaisement des mânes, qui n’ont besoin, osa-t-il dire, d’ancun apaisement. Grazia l’interrompit, désespérée. — Il est donc vrai qu’il ne croit à rien ! s’écria-elle en joignant les mains. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! Ne croire à rien est, partout et toujours, croire aux êtres vivants, à la grande nature, au monde entier, à l’ensemble immense des faits matériels, moraux et intellectuels, dont fourmille la vie. ”
“ Nous approchâmes ; c’était un homme, la face contre terre ; nous le touchâmes : il était inerte ; Effisio souleva sa tête, et le regardant de près s’écria : — Pepeddo ! Un moment, nous demeurâmes silencieux d’horreur devant le cadavre de ce pauvre garçon, qui, trois heures auparavant, nous exprimait ses terreurs. Puis Effisio me dit : — Il faut ramener ici le char ; nous y poserons ce malheureux et nous nous bâterons vers Nuoro ; peut-être y a-t-il moyen de le rappeler à la vie ? ”
“ J’ai donné toutes les chances à Effisio ; il ne les a pas voulues ; tant pis pour lui ! Qu’il me laisse tranquille maintenant et s’en aille vivre sur le continent, avec ses amis ! Nous sommes Sardes, nous autres ! Nous ne laissons pas toucher à nos traditions d’honneur ! Ma fille est ma fille, et je n’accepte pas de raisons ; je fais ce que je veux !... On ne me mène pas, monsieur le Français ! on n’en fait pas accroire à don Antonio de Ribas ? ”
“ Pendant les jours qui suivirent, ni Effisio ni moi nous ne parlâmes de Grazia ; de partir, pas davantage. L’avenir, même le plus proche, semblait étranger à nos préoccupations. Je finis par déterrer quelques bouquins ; Effisio, qui ne lisait guère, s’occupa de ses terres, de ses colons, de ses dont tel ou tel venait l’entretenir. Nous montâmes chaque jour à cheval. — Un fait que j’ai constaté dans le Midi, un peu partout, même chez des gens très-intelligents, c’est l’absence de goût pour la lecture et l’étude, — j’aurais presque dit le dégoût. — Quant à écrire, c’est différent ”
“ Effisio, vous ne pouvez plus rester ici, ni y revenir. — Je pars, don Antonio, dit mon ami ; mais prenez garde à votre conduite vis-à-vis de Grazia : car je sens en moi plus de votre sang que vous ne croyez, et vous me trouveriez plus d’énergie pour défendre les vivants que pour venger les morts. ”
“ C’est parce que j’ai pitié de vous que je veux vous épargner une vie de honte et de désespoir, Grazia I et de remords. Effisio ne peut vivre sans vous... il souffre mille tortures ! Il ne supportera pas votre mariage avec un autre, Est-il possible que, l’aimant, vous le condamniez à tant souffrir ? ”
“ Lui, il est des nôtres ; pourquoi ne reste-t-il pas avec nous Effisio ! je t’en supplie, laisse-là les idées étrangères et redeviens un fils de Nuoro ! Nous souffrirons encore peut-être ; mais du moins nous nous entendrons, et je serai toute à toi ! Oh ! donne-moi cette joie ! Ne soyons pas séparés ainsi dans notre pensée ; car déjà c’est la moitié de la mort. Mourons, s’il le faut, mais ensemble ! La mort même alors sera douce. Reviens à moi !... ”
“ Malheureusement, la diligence était dévalisée des valeurs assez considérables qu’elle portait ; mais Effisio était arrivé à temps pour épargner les derniers outrages à deux malheureuses femmes à demi évanouies. L’homme qui les accompagnait, leur mari et frère, était dangereusement blessé. On avait laissé ces trois personnes à Silanus ; mais Effisio, au lieu de se faire soigner, avait voulu revenir de suite à Nuoro par la voiture de retour et il avait non sans peine décidé son oncle. — Et peut-être mon bonheur est-il sauvé, ajouta-t-il, les yeux éclatants de fièvre. Le crois-tu ? ”
“ Malgré ses efforts, Effisio avait rougi, il n’en mit que plus de vivacité à se défendre : — Qui s’écria-t-il, qui !... la femme del signor Antioco Tolugheddu ? Voilà ce que tu veux dire ? Eh bien, ce nom-là c’est tout. Est-ce qu’on peut aimer la femme d’un autre ? — Quand on l’a aimée auparavant ? Non ! non !... Tout est flétri ! mon cœur est mort d’une telle blessure et il ne revivra pas ! ”
“ Prends garde ! Quelqu’un veille autour de vous, qui est plein de ruse et sans scrupules. Ce Pietro me paraît fort redoutable, et don Antonio est violent. Fort de ma présence, Effisio vint avec moi chez les Ribas. J’y fus comme toujours bien reçu. Effisedda se jeta à mon cou. — Elle avait tort vraiment ; ce n’était plus du tout une petite fille ! — Grazia m’accueillit avec une effusion qui me prit au cœur. Je la trouvai plus expansive, plus aimable ; son intelligence, dans toutes ces luttes, se développait et s’affinait. ”
“ Nous ne faisons pas plus de mal que d’autres qui sont bien avec la justice. Addio, signor, je ne veux pas me fâcher avec vous. Ne me prêchez pas. Nous nous serrâmes la main, et je partis avec Effisio, après nous être arrachés aux embrassements du chef des pasteurs, que le bon vin d’Oliena avait jeté dans un état d’attendrissement bien concevable chez un homme habituellement nourri de lait et de giunchella. J’avais demandé à Effisio de ne point revenir de suite et de parcourir la montagne, et il me conduisait chez Cubeddu, le vieux pasteur propriétaire, dont il m’avait parlé. ”
“ Il y a en Gallura, comme partout, de simples débauchés, me dit Effisio d’un ton sérieux, mais pas de don Juan ; car le rôle ne serait pas tenu longtemps ici ; on ne séduit pas les femmes et les filles honnêtes, à moins de vouloir en finir avec la vie. ”
“ Nieddu sourit, en haussant doucement les épaules. — Ne songe pas à cela. Un mouvement se fit dans le covile, où nous étions debout les uns contre les autres. C’était le Sirvone, qui, voyant qu’Effisio ne lui avait pas adressé la parole, voulait sortir ; les autres le retenaient. Effisio s’avança vers lui : — Sois le bienvenu, lui dit-il, prononçant la parole sacramentelle de l’hospitalité. Mais le bandito secoua la tête. — Ta parole ne sort pas du cœur. — Tu te trompes ; tu es mon hôte ; je ne repousse jamais un homme qui est fatigué et qui a faim. ”
“ En ce monde, où toute chose a sa croissance, plus ou moins longue, il n’y a point de transformations soudaines. L’esprit comme le corps a ses habitudes, et la pensée même est une semence, qui demande du temps pour fructifier. Effisio m’accompagnait rarement dans ces visites ; car il n’eût pu se présenter plus souvent, sans s’exposer à un affront de la part de don Antonio. Les deux amants eurent un nouveau rendez-vous, qui, pas plus que l’autre, n’amena de conclusion et ne fit que les enfiévrer plus encore. ”
“ Justement, je vais partir. — Pas tout seul, signor ! don Effisio me l’a formellement défendu. — Comment ! C’est fort bien ; mais personne ne me le défend à moi. — Oh ! Elle ne voudrait pas faire cette peine à don Effisio ; et d’ailleurs je Le suivrais. Il est encore de bien bonne heure ; cependant, si Sa Seigneurie veut absolument partir, je vais aller chercher Gavina et les autres, qui sont à danser. — Ah ! Gavina danse ! — Eh ! que voulez-vous, signor ! Il faut bien se consoler ; on ne peut pas épouser les morts. ”
“ Les femmes sont si impressionnables ! Il ne broncha pas davantage, quand Effisio, que je m’efforçais d’entrainer, lui demanda un entretien et ce fut avec un sourire aimable qu’il nous conduisit dans sa chambre. Mon ami m’avait prié de le suivre. — Signor Antioco, dit Effisio, sans autre préambule, votre mariage avec ma cousine me déplaît ; vous allez trop vite. On ne fait pas succéder ainsi, presque immédiatement, les noces aux fiançailles. ”
