“ Alors, bien sûre qu’elle a raison, que l’amour est tout son avenir, sa vie légitime, elle se replonge avec passion dans ses exigences. Ce qu’il lui faut, c’est à toute heure la présence de Ferdinand, son sourire, sa voix, son âme, afin que s’opère incessamment le doux échange des impressions et de la pensée, de lui à elle et d’elle à lui. Le bonheur, c’est ce regard, rayon de lumière chargé des forces les plus vives de l’être, qui cherchant l’autre regard s’y mêle, et remonte plein de tout ce qu’il a reçu, libre de tout ce qu’il a donné. ”
André Léo
Élements biographiques
André Léo (1824-1900), romancière, journaliste et militante féministe, incarne une voix audacieuse de la fin du XIXe siècle, associant littérature et engagement social. Sous le pseudonyme d’André Léo, elle prône l’égalité entre les sexes, l’accès à l’éducation pour les femmes et le socialisme, participant à la Première Internationale et à la Commune de Paris.
Ses œuvres, telles que Un mariage scandaleux ou La Femme et les mœurs, dénoncent les inégalités patriarcales tout en abordant des thèmes de liberté et de solidarité. Exilée en Suisse puis réfugiée en Italie, elle demeure une figure centrale du féminisme prémilitant, laissant une production riche et peu connue jusqu’à nos jours.
Citations de André Léo
“ Comment des êtres peuvent-ils mêler le mensonge à l’amour ou plutôt à ses apparences ? Aimer et trahir ! Albert, J’ai l’âme toute meurtrie de ces choses. Elles me causent un étonnement si douloureux !... Il me semble que ma vie en est diminuée, que ma pensée même en est froissée à jamais. Ah ! c’est une chose affreuse, l’impression que falt le mal à pénétrer seulement, dans la pensée ! Puis aussi, pour nous qui aimons, l’amour est ce qu’il y a de plus saint au monde, et nous nous sentons comme frappés dans notre propre cœur n’est-ce pas, Albert ? ”
André Léo,
Musée littéraire, choix de littérature
“ Non, ce n’est pas lui !... Jean ! quoi ? Jean lui-même, avec ces bandits !... Ah ! le misérable !... Le doigt impatient pressait la détente, une crispation de colère la fit partir, et Jean tomba en arrière, les bras étendus... La fusillade, la fumée, puis des ténèbres rouges et de folles oscillations, comme si le monde aussi roulait à la renverse. Brafort sentit qu’il allait tomber ; son instinct le tira hors de la foule et il se trouva, — il ne sut comment sur les marches du Panthéon, près d’un cadavre qui gisait la tête en bas, les cheveux épars, la bouche tordue, les dents hideuses. ”
“ Moi je t’aime pour ce que tu es, Ali, pour toi-même ! Écoute-moi : la jeune fille qui sans doute est la sœur de tes rêves... Ali... elle existe encore en moi, à des profondeurs que nul n’a touchées ; tu verras. Daigne seulement l’appeler à toi ; elle viendra, heureuse, réveillée d’un trop long sommeil, l’apporter des pressentiments semblables aux tiens, se prosterner devant toi, t’écouter et te comprendre. — Non, je ne suis pas celle que tu crois ; la vie m’a posé sur les traits le masque du rire et de la joie, mais j’ai soif de pleurer et de rêver avec toi... ”
“ Cher Effisio, vous que j’aime plus que moi-même, adieu ! Nous ne pouvons plus être heureux en ce monde. J’ai prié de toute mon âme ; mais la Madonna n’a pas exaucé mes ardentes prières. J’ai osé parler à mon père, et dans sa fureur, il m’a brisée. Oh ! que je serais heureuse de mourir, puisque je ne puis être à vous ! Oubliez-moi ; car je veux que vous du moins vous soyez heureux. Je prierai pour vous Effisio, aussi longtemps que mon cœur battra. Ne vous faites pas trop de peine pour moi, et que j’aie la consolation d’apprendre bientôt que vous êtes guéri. Je salue de cœur votre bon ami. ”
André Léo,
Les Deux Filles de monsieur Plichon
(1864)
“ Je rejetais la vie, ne la trouvant pas suffisamment belle, j’attristais ma famille ; j’ai secouru les pauvres sans les obliger. Depuis hier, je sens cela, et tout à l’heure j’en avais le cœur déchiré. Mais je veux être bonne pour les autres, maintenant, William. Je veux aimer de toute mon âme et de toutes mes forces, dussé-je en souffrir... même jusqu’à la mort. Deux larmes limpides, globes de cristal où le ciel se réfléchit, coulèrent sur ses joues. Je les recueillis de mes lèvres avec une adoration égale à celle de ces chrétiens, qui croient recevoir en eux la divinité. ”
André Léo,
Un mariage scandaleux
(1862)
“ À l’est et au midi, c’est un vaste paysage plein de couleur et de vie : fermes, villages, bois, terrains cultivés, de plus en plus confus et vaporeux, jusqu’à des sortes de nuages immobiles et bleuâtres qui sont les montagnes du Limousin. Du côté du nord, c’est la lande immense et morne, entrecoupée çà et là d’une maison blanche et d’un bouquet d’ormeaux, et qui se fond au loin en teintes grises. Dans cette brume, aux confins de l’horizon, la vue perçante des habitants de Chavagny distingue nettement, assure-t-on, les contours vagues et les flèches des édifices de Poitiers. ”
André Léo,
Attendre-Espérer
(1868)
“ C’est de l’exaltation du sentiment que vient la notion de l’éternité. Le vrai bonheur est calme autant qu’immense. Tandis qu’appuyée sur le cœur de son amant, elle s’abandonnait sans réserves, il l’adorait sans désir. Vivre hors du temps et de l’espace est moins impossible qu’on ne l’imagine ; c’est un phénomène qu’accomplissent chaque jour les enthousiastes et les rêveurs. Antoinette enfin releva la tête ; elle n’était plus pâle, mais rosée comme l’aube, et souriait sous ses larmes. Émile se mit à ses pieds pour la mieux voir et pour l’adorer. ”
“ Que ne donne-t-elle pas à un être déjà charmant ? Albert, dans l’éloignement où il était d’un prompt mariage, détournait les yeux de sa jolie cousine, et se gourmandait lui-même lorsqu’il se sentait près de l’admirer trop. Il ne les détourna plus ; il s’abandonna, le cœur palpitant, au plaisir de la trouver ravissante. Maintenant, le regard voilé, il épiait ses moindres mouvements, et il lui semblait qu’il ne l’avait encore jamais vue, qu’elle n’était plus la même. Les étincelles de vie, peut-être d’amour, qu’il voyait briller dans ces yeux autrefois voilés de larmes, le brûlaient au cœur. ”
“ Devant ce beau, ce divin sourire, une folie le prit, et — ce qui d’ailleurs lui était arrivé cent fois déjà — il serra sur son cœur son bien-aimé compagnon, mais avec une violence inusitée, et, au lieu de son front, rencontra ses lèvres. Ce contact l’enivra ; toute la passion qui déjà le possédait s’épancha dans ce baiser ; ivresse aussi courte par sa durée qu’immense par l’intensité, car il se sentit presque aussitôt repoussé avec énergie, et, s’arrachant de ses bras, l’œil éclatant de courroux, Aline alla se jeter sur un siége, où, se couvrant le visage de ses mains, elle fondit en larmes. ”
André Léo,
Une vieille fille
(1859)
“ Ils marchaient silencieux, recueillis chacun dans sa pensée ; mais la nature, mère de l’homme, a le pouvoir d’ouvrir les cœurs et de délier les voix, et, parvenus sur le bord du torrent, ils mirent en commun leur admiration. Au fond de cet abîme touffu où de grandes plaques d’ombre succédaient brusquement à des nappes de lumière, ils ne voyaient, hors les arbres, que le ciel, quand tout à coup, au tournant d’une gorge, une fantastique apparition, qu’ils saluèrent d’un cri, surgit à leurs yeux. C’était le sommet de la Dent d’Oche, dont le blanc dôme semblait poser sur la cime des bois. ”
André Léo,
Musée littéraire, choix de littérature
“ L’amour est un appel des choses infinies, du grand avenir. C’est le progrès dans l’âme. L’abandon, le doute, au contraire, tout l’édifice de lumière s’en va, fond dans la boue. Lui ? Quoi ! cela est possible ! Lui ! Toutes les fibres du cœur se révoltent, elles étaient siennes ! On regarde partout si l’on ne rêve pas, s’il fait jour encore. Il y a dans ce lien, Roger, plus de larmes tombées que de feuilles, et puis tous les rayons d’autrefois, je les garde à part... Hélas ! je les garde trop ; c’est avec cela que je l’écrase et te désespère, pauvre Roger ! ”
“ N’est-ce pas encore du bonheur que de croire et adorer ? Au moins il aura d’elle celui-là. Vouloir, oser davantage serait une impiété. Elle, si belle, si jeune, si divine ! lui, flétri par le malheur, vieux, ridicule et laid ! Tandis qu’il se roulait, désespéré, sur sa couche, depuis longtemps la fumeuse lumière qui l’éclairait s’était consumée, et l’aube était venue, puis le jour. Enfiévré par la douleur, la tête brisée, les yeux rougis par ces larmes courtes qui brûlent les paupières, Louis de Pontvigail se leva, ouvrit la fenêtre et tendit son front à l’air du matin. ”
André Léo,
Un mariage scandaleux
(1862)
“ Plus loin, au moulin des Gouffrières, la roue brune et l’onde argentée miroitaient fantastiquement sous l’horizon boisé du coteau. Pendant que les jeunes filles cueillaient les nénuphars, debout à la pointe du bateau, appuyé sur la longue perche comme sur un sceptre, le front rayonnant, les yeux charmés, la bouche entr’ouverte par un sourire, Michel, enivré par ce spectacle et par la présence de Lucie, représentait bien, dans ce cadre splendide, l’homme roi de la nature, abrégé de la pensée et de l’amour. De temps en temps Lucie levait sur lui son regard timide, promptement abaissé. ”
“ En face de ces splendeurs éternelles, au milieu de cet air si pur, près de votre enfant ! Non ! non ! ne vous enfermez pas ainsi dans une seule pensée qui vous étreint l’âme et l’étouffe ; voyez la vie tout entière ; laissez tomber un regard sur celui qui vous parle, et vous comprendrez que la mort est loin de vous, que tout ce qui vous entoure est plein d’espoir, de force, d’amour !... Vous avez beau être pâle et languissante, Claire, ajouta-t-il d’une voix plus basse et plus douce, on ne peut comprendre, à vous voir, que vous songiez à mourir. ”
André Léo,
Les Deux Filles de monsieur Plichon
(1864)
“ Qu’importe ? j’ai senti sur mes lèvres, tout le jour, leur frémissement et leur parfum. Et quand je ne pourrais ni la toucher ni lui parler même, je savourerais en mon cœur sa pensée qui est à moi. Ne sont-ce pas les plus vraies délices, ces impressions fraîches comme l’aube, jeunes comme le printemps, pénétrantes comme toute sensation nouvelle, et que nous moissonnons peut-être avec trop de hâte ? L’inconnu est l’attrait supérieur de notre âme, et le nouveau la prime fleur de l’inconnu, imprégnée du parfum le plus subtil et le plus suave. ”
André Léo,
Une vieille fille
(1859)
“ Marie le crut sans doute, car elle jeta son nom dans un cri : « Albert ! » Ce cri partait des entrailles de l’âme, et il eût ramené Albert de bien loin. Il revint, se jeta aux genoux de Marie et lui demanda pardon en sanglotant. Suffoquée par tant d’émotions successives et contraires, elle pressait convulsivement les mains de son ami, comme pour s’assurer qu’il était près d’elle ; ses beaux cheveux répandus couvraient ses épaules ; sa pose était pleine d’abandon, et sa physionomie si éloquente, qu’en ce moment elle était d’une beauté véritable. À ses excuses Albert mêlait des reproches. ”
“ Ne vois-tu pas que, tournés l’un vers l’autre comme nous le sommes, notre destinée est de nous unir de l’union la plus complète ? Vivre séparés ! quand toutes les forces de mon être te désirent, quand ton cœur a besoin de moi ! Seuls tous deux, sans famille, abjurer ces joies, qui sont des vertus ! Pour avoir erré, un bandeau sur les yeux, en cherchant ma route, serais-je maudit à jamais ? La science en ce monde ne s’acquiert que par l’erreur, ne le sais-tu pas ? Hélas ! non, tu ne le sais pas ; ton défaut, à toi, c’est d’être sublime. ”
André Léo,
Musée littéraire, choix de littérature
“ Bon Dieu ! est-ce bien Régine, cette jolie personne aux cheveux bruns, sur lesquels la lumière se jette avec amour et resplendit triomphante, et dont les joues, le front, les yeux, n’ont pas moins d’éclat ? Pourtant on dirait que ses yeux craignent de laisser voir tout ce qu’ils renferment, ils évitent de se fixer avec une sorte de gêne ou de pudeur comme s’il y avait dans le salon quelque chose ou quelqu’un qu’on eût peur de voir, et le regard ne brille et s’échappe, sous la paupière abaissée, qu’au travers de longs cils, qui donnent à son rayonnement un ton ineffable. ”
“ Des épisodes charmants qui remplirent l’âme de bonheur, à présent rappelés, la bouleversent de déchirements horribles. Non, aucune douleur sur la terre n’est comparable à celle de l’affection trahie, qu’elle soit amour ou amitié ! Lui ! Ferdinand ! lui ! Cette exclamation se répétait en elle sur tous les tons d’un désespoir qu’aiguisait encore un étonnement profond. Oh ! jamais elle n’aurait cru cela possible ! lui ! Ferdinand ! Cependant, sous les aiguillons de la jalousie et de l’amour-propre blessé, dans les amertumes de l’amour trahi, la colère de la jeune femme s’exalta. ”
“ C’est comme l’impression d’une vérité, d’abord méconnue, qui se dévoile tout à coup, évidente comme la clarté du jour. Ou je serai votre femme ou je ne me marierai jamais. J’ai un chagrin, c’est d’avoir pu croire que j’en aimais un autre, et d’avoir donné à un autre des effusions qui n’appartiennent qu’à vous. Quand je me rappelle cette illusion, et la ferveur de mon âme, ou plutôt les efforts qu’elle faisait pour être fervente. On m’aimait, on le disait du moins, J’avais consenti, je voulais aimer ; j’y mettais toute ma conscience par culte pour l’amour même. ”
André Léo,
Les Deux Filles de monsieur Plichon
(1864)
“ Édith n’est pas de celles qui se donnent une seule fois pour toute la vie ; elle s’appartient, le sent et le fait sentir. Je suis toujours son amant et ne la respecte et ne la désire pas moins que le jour où, devenu libre, et sachant bien qu’elle m’aimait, je l’obtins pour fiancée. Elle est en face de moi comme les délices et le charme de ma vie ; mais aussi comme un être libre et clairvoyant, dont le jugement m’est plus précieux que celui de tout autre, dont l’estime m’est nécessaire autant que l’amour. ”
André Léo,
Une vieille fille
(1859)
“ En face de ces horizons, souvent mon âme s’emplit d’une émotion qui l’oppresse et l’enivre ; puis elle s’endort dans cette exaltation et devient quelque chose comme la plante qui fleurit au soleil en exhalant son parfum vers Dieu. — Chère mystique, dit-il en lui prenant la main, vous ne pensiez pas à votre ami qui vous cherchait. — Regardez ! dit-elle. En ce moment, le soleil venait de disparaître derrière le Jura ; mais les cimes alpestres le voyaient encore et s’éclairaient de magnifiques lueurs. La neige rosée étincelait, les deux tours jumelles, flamboyaient comme deux énormes tisons. ”
“ Bravo ! bien-aimé Ali ! — Amour libre et pur ! s’écria Donato d’un ton persifleur, que signifie cela ? Buvons, s’il vous plaît, à l’oiseau bleu de vos rêves, mais non pas à un non-sens. — Et pourquoi l’amour libre ne saurait-il être pur ? dit Ali en se rasseyant, tandis qu’à son pâle visage montait une lueur pourprée. Est-il donc pur l’amour né de la contrainte ? Et même peut-il exister ? L’amour ne sera pur que lorsqu’il sera libre. Et l’amour libre sera pur si la liberté est l’aile qui nous emporte sur les sommets, et non le poids qui nous attire à la fange. ”
“ Moi, je ris, je chante, je triomphe !... Vos cris sont, à mon oreille, une musique plus douce que le chant de l’alouette ; vos pleurs sont la rosée qui me baigne le cœur ! Val petite chouette des Ribas, oiseau de malheur, va dire à Grazia qu’elle prépare un de ses draps de noces pour linceul ! Effisedda ne jouait plus de rôle. Cramponnée à mon bras, elle sanglotait et courbait la tête sous les éclairs dont l’aveuglait Raimonda. Au dernier mot, elle jeta un cri, comme une enfant à l’imagination vive, aux yeux de qui la menace prend les proportions d’une réalité. ”
André Léo,
Musée littéraire, choix de littérature
“ Messieurs, reprit Brafort, enivré de son succès, sachons donc conserver les grandes choses que nos pères nous ont léguées, et délions-nous de ce funeste esprit de changement qui agite la société actuelle. L’harmonie, messieurs, c’est le repos, c’est le sage accord de tous les incompatibles, la fusion de tous les extrêmes ; c’est le mélange du blanc, du bleu, du rouge et du noir, dans un gris superbe ; c’est le résumé et, si j’ose parler ainsi, le ragoût de toutes les substances ; c’est le juste milieu où tout vient se fondre, se transformer et s’éteindre. ”
André Léo,
Un mariage scandaleux
(1862)
“ Bientôt l’harmonieux froissement de deux robes de soie se fit entendre, et derrière Mmes Bourdon, près de leur oncle, Lucie et Clarisse aperçurent le prétendu de leur cousine. D’un mouvement pareil, après qu’il eut passé, les deux jeunes filles baissèrent la tête, comme pour s’absorber dans la prière. À l’aspect de ce jeune homme beau comme un héros de roman, fier, élégant, et qui réalisa tout à coup devant elles un idéal supérieur à celui qu’elles avaient rêvé, plus le bonheur d’Aurélie leur parut grand, plus leur misère leur sembla profonde. ”
“ Elle se remit à marcher, et Camille la suivit. Claire attachait ses yeux sur la prairie tout en fleurs, où étincelaient et bourdonnaient les insectes, et, respirant à pleine haleine l’enivrant parfum des tilleuls, elle sembla de ses lèvres roses et candides exhaler le bonheur, en disant : — Quelle magnifique journée !... Et quel beau ciel ! ajouta-t-elle encore en regardant les nuages épars sur le vaste fond bleu. — Oh ! je n’aime pas, s’écria Camille, ces ciels d’été avec leur éternel sourire suspendu. Ne trouvez-vous pas qu’ils semblent nous narguer quelquefois ? ”
André Léo,
Les Deux Filles de monsieur Plichon
(1864)
“ Pourquoi m’a-t-elle dit qu’un homme avait osé être amoureux d’elle ? Pourquoi ai-je vu sur ses lèvres ce mot d’amour, et dans son cœur la conception et l’aspiration de l’amour vrai ? Ah ! quel mal elle m’a fait sans le vouloir ! J’ai passé la nuit en d’affreuses colères contre ce misérable qui avait osé prétendre à elle, et surtout contre cette fatalité stupide qui nous mène hors de nos voies, un bandeau sur les yeux. La vie est une marche à tâtons dans les ténèbres, et, comme des enfants, nous nous hâtons de saisir l’objet le plus proche. ”
“ Tu parles à une morte. Je ne vis plus que par la douleur de ce déchirement... par l’inquiétude pour ceux que j’aime. Pour mon fils, je ne puis rien ; pour toi, j’ai cru te devoir la vérité. N’approche pas de l’écueil où je me suis brisée ; reste libre. Se marier, c’est prendre un maître, souvent infâme. Se confier à l’amour d’un homme, c’est vouloir périr dans la plus épouvantable agonie, le cœur en lambeaux, abreuvée de fiel. Ce que je souffre, des mots ne le sauraient dire. Hélas ! et ta jeune espérance ne le pressentira pas. Mais rappelle-toi constamment le récit de ma cruelle vie. ”
“ Puis, aimer une autre que Grazia, vraiment, cela ne lui paraissait pas possible. Passer sa vie avec une autre, non ! ce serait une chaine insupportable, tandis qu’avec elle. Son visage s’enflammait d’enthousiasme et il répétait : — Vrai ? vous croyez qu’elle m’aime ?... Assurément, rien n’est plus doux et plus réjouissant à l’âme que ces belles effusions d’amour ; aussi m’endormis-je le sourire aux lèvres, après avoir vu l’aiguille de ma montre passer minuit. Je fus réveillé par une fanfare ; mais je n’ouvrais pas encore les yeux, quand je sentis une main presser la mienne, C’était Effisio. ”
André Léo,
Musée littéraire, choix de littérature
“ Tout reluit autour de lui d’or et d’élégance meubles, tentures et tableaux ; les glaces qui encombrent le petit salon lui renvoient jusqu’à cinq fois et l’épanouissement de sa propre face, de son ventre et de son thorax, et l’opulente beauté de madame Brafort, dont le corsage de soie mordoré, bordé de dentelles, encadre une gorge éblouissante, et la forme gracieuse et pure de Maximilie, ses dix-sept ans vêtus de mousseline rose, ses cheveux dorés aux boucles charmantes, son sourire, où se fondent la grâce, l’innocence, et cette joie naïve d’être au monde qu’ont les enfants. ”
André Léo,
Les Deux Filles de monsieur Plichon
(1864)
“ Quelle singulière créature ! et comment se fait-il qu’avec cette parole vibrante, ce noble orgueil, ce magnifique regard, ce soit une âme sèche et dure. Cette vie qu’elle mène, toujours seule avec elle-même, ou, ce qui est pis, seule avec les autres, ce silence obstiné, cette lutte constante contre tout ce qui l’entoure, un être bon et sensible en mourrait. Le regard qu’en sortant elle a jeté sur son père, venant d’une fille, était affreux ; elle ne l’aime pas et le méprise. Ces fruits qu’elle jetait aux enfants, est-ce caprice ou bonté ? ”
“ Quand on ne peut disposer que de jours et d’heures, on ne doit pas promettre l’éternité. On trompe ainsi, on dévore, on tue ceux qui avaient confiance et qui croyaient. En regardant à la pendule, elle s’étonne toujours ; car, sous l’empire de l’attente, la notion du temps s’est agrandie chez la jeune femme au point de diviser les minutes en innombrables instants. Les pulsations de son cœur l’étouffent ; son front est lourd et douloureux, et ses larmes tombent larges, chaudes et précipitées sur la petite table vernie, où la lumière de la lampe les fait briller. ”
“ Attentif à ses moindres gestes, adorant tout sans choisir, il saisissait tout prétexte de la servir, inquiet des caresses de l’air, des baisers du soleil, de la rudesse de la terre, au fond ne tendant qu’à l’envelopper de lui-même et qu’à l’absorber en lui ; situation charmante, quand la joie d’être adorée répond secrètement à ce besoin d’adorer ; mais désormais, dans cet attachement si vrai, si profond, existait une secrète discordance. En amour, sous cet émoi qu’on nomme pudeur, la passion se cache, et les paupières ne se baissent que pour la voiler. ”
André Léo,
Musée littéraire, choix de littérature
“ Nous avons l’avenir à faire, mais nous sommes bien plus faits de passé que d’avenir. Et combien même le veulent avec rage, avec dévouement cet avenir, qui sont encore plus que d’autres les hommes du passé ? Aussi mêlons-nous d’une façon bizarre, souvent grotesque, parfois terrible, ce que nous avons d’idéal nouveau aux préjugés dont nous sommes pétris. Nous ne sommes ni d’hier, ni de demain, ni même d’aujourd’hui, puisque aujourd’hui n’existe qu’à l’état de larve ; notre vie est un combat entre les ténèbres et la lumière, où les ténèbres l’emportent. ”
“ Claire, incapable de supporter plus longtemps cette conversation, s’en allait errer dans la prairie, remplie jusqu’aux lèvres de cette tristesse amère que nous avons tous, un jour ou l’autre, connue, et qui fait en nous de la vie comme un breuvage empoisonné. Au milieu de l’atmosphère de l’automne, si pleine de douces choses et si délicieuse pour les cœurs heureux, sous un ciel ouaté de ces blancs nuages qui découvrent çà et là les profondeurs de l’azur, elle allait à pas saccadés sur l’herbe fleurie, ne voyant et ne sentant rien qu’une âpre souffrance. ”
André Léo,
Les Deux Filles de monsieur Plichon
(1864)
“ Notre amour n’y peut perdre ; il s’augmente au contraire par des découvertes toujours nouvelles, par ce besoin profond que nous avons l’un de l’autre, par tant de bonheur échangé déjà, par tant de bonheur que nous nous gardons encore. Nous ne nous sommes point absorbés l’un dans l’autre ; l’absorption est un rêve, un despotisme ; c’est la mort d’une âme. Nous sommes restés distincts et indépendants, autant que l’amour le peut permettre, c’est-à-dire que notre pensée a gardé toute sa liberté et que nos volontés ne relèvent que d’elles-mêmes. ”
“ Une à une, tant d’infamies, qui ont amassé en elle tant de dégoûts, défilent impitoyablement devant elle ; elle pleure, elle souffre ; elle met sa main sur ses yeux pour ne pas voir, elle ferme ses oreilles pour ne pas entendre ; mais en vain, et de tous ces souvenirs, le dernier, le plus odieux, le monstre que surtout elle redoute, et devant lequel sa pensée défaillante recule, ainsi qu’un enfant devant le spectre de sa peur, — celui-là vient à son tour, l’atteint et la glace de son étreinte... Elle entend ces paroles d’amour prononcées pour une autre qu’elle, les mêmes, ô honte ! ”
André Léo,
Musée littéraire, choix de littérature
“ La vie, jusque-là si douce à ses lèvres, lui semblait maintenant sans lui une chose amère ; la lumière lui semblait voilée. Parfois un mot imprévu, quelque événement comique, arrachait un sourire à sa jeune spontanéité ; mais plus souvent, à propos de rien, elle fondait en larmes. Peu à peu ces crises cessèrent, et elle tomba dans une sorte de langueur et de triste résignation qui inquiéta vivement son père. En brisant le cœur de cette chère enfant, il n’avait point prétendu renoncer au charme de sa douce humeur et de sa vivacité. Il ne concevait pas que ce chagrin durât. ”
“ Des larmes silencieuses coulaient sur ses joues. Elle entendait encore les prières désespérées d’Albert et le voyait se traîner à ses genoux, et cela lui causait encore une âpre souffrance ; car son oreille, son cœur, toutes les fibres de son être la connaissaient bien cette voix et n’avaient pu encore se déshabituer de l’aimer. Mais la raison, le sentiment lui-même, n’étaient plus pour lui. Il y avait maintenant des choses que Marianne aimait plus qu’Albert : sa propre pudeur, l’amour vrai, la sincérité, la justice. ”
André Léo,
Les Deux Filles de monsieur Plichon
(1864)
“ J’ai connu déjà les tortures de la trahison ; maintenant les souffrances moins vives mais aussi cruelles du désenchantement. Si l’amour n’est qu’un leurre, où prend-il tant de puissance ? Tous, à notre heure, nous en raffolons, nous en rêvons tous. Les uns lui donnent leur vie, d’autres leur fortune, d’autres leur honneur ; un grand nombre ne lui accordent qu’une étable dans leur palais ; mais, vil ou grand, il mène le monde. Moi, je lui donnais mon âme tout entière, tout mon espoir, toute ma foi, tout ce besoin immense de croire et d’adorer... ”
“ Là, il le fit asseoir sur une causeuse, près de la cheminée, où brûlait un lent feu de hêtres, et, s’asseyant près de lui, l’entourant d’un de ses bras et le regardant avec tendresse, il continua d’épancher la joie qu’il éprouvait de revoir son jeune ami. En écoutant cette voix franche et vibrante, en revoyant ce noble visage, où l’être intérieur se révélait par des expressions supérieures à la beauté, mais en accord avec elle, Ali retrouvait tout le charme de cette affection qui, depuis quelques mois, avait créé dans sa vie un splendide foyer de chaleur et de lumière. ”
André Léo,
Musée littéraire, choix de littérature
“ Régine, je t’aime ! Et qui eût pu voir ses yeux brillants et humides, son front plus haut, ses lèvres murmurantes et passionnées, tout son être transfiguré, l’eût à peine reconnu depuis la veille. Roger venait de grandir subitement, il se sentait plus fort et meilleur ; l’amour le faisait homme. Il connaissait la fenêtre de Régine et s’arrêta en face, à quelque distance. — Elle dort, pensait-il. Elle ne se doute pas que je suis là. Ah ! si elle m’aimait ? L’être ne dort pas tout entier, ses sentiments veillent en lui. Ô Régine ! sens-tu que je l’aime ? ”
“ Tout dormait dans le château ; d’un pas rapide, Aline traversa la chambre... et tout à coup, devant une glace, elle s’arrêta brusquement à se voir dans ce désordre, ces belles épaules nues, ce sein à demi voilé, ce visage éclatant par tant d’émotions, d’une beauté splendide, elle éprouva un frémissement, un émoi mêlé de honte et d’orgueil, et ses paupières se baissèrent. Mais presque aussitôt elle les releva : « Il a raison, se dit-elle ; cela est sublime, la beauté ! Ne suis-je pas heureuse d’être belle... pour lui ? » ”
André Léo,
Musée littéraire, choix de littérature
“ Des siècles de servitudes ont passé sur l’humanité, sans que la servitude ait pu devenir pour elle une seconde nature, puisqu’elle lutte toujours, et peu à peu s’en relève. L’esprit résiste à la mort comme la chair. Soumise en apparence, Eugénie garda au fond de l’âme une sourde et presque haineuse protestation. Tous les rêves qu’en dépit de la vulgarité de ce mariage, sa jeunesse avait formés ; d’ardentes bonnes volontés confuses, mais sincères, tout l’épanouissement d’une âme ignorante sans doute, mais naïve et douce, tout cela, comme des fleurs de pêcher par une gelée subite, fut flétri. ”
“ D’abord tout ce qui l’entourait, cette mer bleue, ces bords admirables, ces accords, se confondit pour elle dans un enchantement vague ; puis, le chant plus accentué, mieux compris, devint la traduction même et la voix de cette immense harmonie, et tout, la mer splendide et la terre fleurie, Sorrente, Caprée, Virgile, Herculanum, le Vésuve, souvenirs historiques, parfums marins, haleines des orangers, brise du soir, tout cela n’eut plus qu’un sens, bégayé ou formulé de toutes parts, et devint comme le trépied mystérieux de cette Pythie, l’âme humaine chantant l’amour. ”
Termes fréquents
Œuvres de André Léo
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Lorsque les civilisations vacillent, l'homme se mue en bête. Mais cette « animalité » que l'on prête à la violence extrême masque un paradoxe troublant — la férocité humaine, nourrie de haine et de domination, dépasse-t-elle la simple régression instinctive pour révéler une cruauté spécifiquement humaine ? Un retour sur les philosophes et écrivains du XIXe siècle éclaire cette frontière poreuse.
La fabrique du sacrifice, l'aliénation féminine au foyer
Pendant des siècles, l'éducation a contraint les femmes au « sacrifice » domestique, les assignant au foyer et au soin des autres. Loin d'être un épanouissement naturel, cette « noble mission » a souvent rabaissé et aliéné l'individu, transformant le sanctuaire familial en un lieu de renoncement et de stagnation. Le combat pour l'autonomie et le droit à une existence pleine est loin d'être achevé, même au XXIe siècle.
