“ Vous aurez l’amour ; elles le veulent. Emmy sans lui n’avait que faire au monde. On ne l’avait jamais occupée d’autre chose ; elle ne se croyait née que pour cela. Or, ayant une valeur humaine, elle ne pouvait vivre de rien. Olivier ne pouvait plus revenir chez elle. Le verrait-elle ailleurs ? Oh non ! non ! puisque cet amour était coupable, impossible ; l’occasion, l’heure du sacrifice était venue. Mais quel déchirement ! Elle se disait : « Je ne le verrai plus ; je ne l’entendrai plus ! celui qui tout à l’heure me versait du fond de son âme tant d’idéal et tant de bonheur ! » ”
Citations de Le Nain jaune (André Léo)
“ Si vous voulez votre plaisir, vous, est-ce qu’elle a mérité de passer sa vie toute seule, sans autre joie que celle d’élever une petite fille — afin que celle-ci peut-être soit malheureuse à son tour ? Quand on ne veut pas rester attaché à une femme, on ne doit pas se marier ; au moins on ne trompe personne. Belle et charmante comme elle l’est, notre Emmy, la voilà donc, elle aussi, épousée comme pour son argent et tenue à la gêne pour vos affaires et pour vos plaisirs ! Elle n’a rien à elle ! Vous lui avez pris sa dot, son bonheur, sa liberté, tout ! ”
“ Contre le piédestal, un homme était appuyé : c’était lui. De quel air il la contemplait ! Que de choses dans son regard ! C’était bien l’être en qui l’intelligence et l’amour, conscients d’eux-mêmes, rayonnent et aspirent. Dans le regard d’Olivier, dans son attitude, Emmy lisait tout ce que cette âme enthousiaste contenait de souffrance et d’adoration, et les yeux de la jeune femme s’emplissaient de larmes, et son cœur se gonflait de folles tendresses. À la fin, elle rougit d’elle-même, voulut partir, se leva et chercha des yeux Paulette. ”
“ Un veuvage éternel ! Toute la vie à passer ainsi, sans amour, sans joie, sous le joug de cet homme qui ne l’aime plus et qui — elle le pressent — se vengera sur elle de ses propres fautes. Elle arriva chez elle pâle, défaite, éperdue. Mme Denjot, venue pour chercher Paulette, et qui mettait la dernière main à la toilette de la petite, en voyant sa fille, jeta un cri. « Qu’as-tu ? bon Dieu ! qu’y a-t-il ? » Emmy, trop émue pour se contenir, au milieu d’un torrent de larmes dit son malheur. ”
“ Ah ! s’il pouvait l’oublier ! du moins ne plus penser à elle que comme à une amie. Elle se disait cela, mais des lèvres, en pleurant. Puis, elle séchait vaillamment ses larmes en répétant : « Il le faut ! » Elle embrassait Paulette, la faisait causer, lui contait des contes, et déjà s’efforçait de lui apprendre ses lettres. Certaines âmes peuvent vivre d’une souffrance aussi bien que d’un bonheur, pourvu que cette souffrance leur soit chère et sacrée. Emmy ne voyait plus Olivier, mais elle voyait Victorine Levert. ”
“ Tous les mouvements du cœur d’Olivier, qu’elle percevait par une vue nouvelle, étaient les siens ou le devenaient. Elle vivait double, plus encore peut-être, car l’amour a le don de tout agrandir, et les âmes où il entre, et le milieu qu’elles habitent. C’est le grand créateur de l’idéal, matière intarissable, dont l’homme forge sa vie, et c’est pourquoi, sans doute, — bien qu’à tâtons souvent et sans lumière, — l’homme cherche si avidement l’amour. Il entrait, la saluait du regard plus que de la voix, s’asseyait timidement, et prenait tout de suite Paulette sur ses genoux. ”
“ Toutes ces réticences fort claires, le langage de ses yeux, bien plus expressif que des paroles, plus persuasif surtout, cela était plus dangereux pour Emmy que des aveux ; elle n’avait point à y répondre ; elle ne pouvait s’en fâcher. M. Martel l’occupa tant qu’elle s’en effraya. Emmy était faible, ou croyait l’être ; on ne lui avait jamais appris du moins qu’elle dût chercher sa force en elle-même. Jetant autour d’elle des regards éperdus, elle ne voyait que son mari qui lui fût un appui naturel et sûr. ”
“ « Un bouquet ! » demanda Paulette. Emmy envoya la bonne en acheter un, et quand elle eut ces fleurs à l’enivrant parfum, elle les respira longtemps. « Oh ! le printemps ! murmura-t-elle. Est-ce bon ! » Un instant après, elle éloigna le bouquet, pensant qu’il lui faisait mal. Mais son oppression et son malaise persistèrent. Cependant elle voulut s’habiller ; elle passa une jupe de soie grise, garnie de bleu, un corsage blanc, et serra sa jolie taille d’une ceinture bleue, à longs bouts. Au réseau qui soutenait sa blonde chevelure pendaient aussi de longs rubans bleus. ”
“ Le temps est le régulateur de la vie moyenne ; mais on comprend que dans ses rêves d’un autre monde l’homme l’ait supprimé, car au sein des grandes émotions il n’existe plus. L’âme humaine alors, échappant aux lois du système dont elle fait partie, habite le monde absolu de l’idée, où la durée s’absorbe dans l’éternité de l’être. Emmy restait plongée dans ce double malheur : la haine de son mari, qui lui promettait une vie de souffrances, et la douleur de ne plus revoir Olivier. ”
“ L’enfant avait tout à recevoir et rien à donner. Emmy n’avait donc pour consolation que le dévouement ; mais, à vingt et un ans, presque enfant elle-même encore, elle ne trouvait pas que ce fût assez. Cependant, ne pouvant mieux, elle s’était efforcée de se distraire. Elle avait plus fréquemment visité ses amies et sa mère. Celle-ci lui avait assuré que l’amour ne dure jamais qu’un temps, et qu’ensuite il suffit au bonheur d’une jeune femme d’être bien mise, d’avoir une maison convenable, de faire des visites, de recevoir ses parents et d’aller chez eux. ”
“ Cependant, au récit d’Emmy, Mme Denjot éclata en lamentations et en invectives. « Gervais était un scélérat ! Comme il l’avait trompée ! Oh ! les hommes ! Si l’on pouvait se fier à aucun être de cette espèce-là !... Depuis longtemps, elle voyait bien qu’il n’était plus le même. Il ne venait plus chez eux. C’est à peine à présent s’il daignait dire bonjour à sa belle-mère, quand il la rencontrait ; il ne l’embrassait plus et l’appelait Madame, comme si elle ne lui était de rien. Un homme autrefois si attentionné ! si insinuant ! » ”
“ Victorine Levert est une de ces petites femmes brunes, blanches et fluettes, aux traits délicats et réguliers, que vous avez si souvent rencontrées, un peu partout. Elle a de grands yeux, mais ils semblent vides, car la pensée n’y est pas et l’émotion ne s’y peint jamais. L’ovale de son visage est très-allongé ; ses lèvres sont fines et molles. Elle est mise avec goût, et sa taille menue se prête à des enjolivements un peu surchargés. C’est pour elle que semble avoir été faite l’expression : une petite femme... nous ajouterons fort bien, si vous voulez, réservant pour Emmy le nom de charmante. ”
“ Tandis que Paulette, suivant un cerceau, décrivait des routes de papillon, Emmy regardait un coin du ciel bleu, entre deux nuages, qui lui semblait, elle ne savait pourquoi, avoir quelque chose à lui dire. Une rêverie la prit, une de ces rêveries qui nous enlèvent à ce coin de réalité que nous appelons ici la vie. Une sorte d’oubli la pénétrait, comme le sommeil un malade, et son cœur se reposait, comme il n’avait pas fait depuis longtemps. ”
“ Olivier Martel vit ces larmes, ou les devina. Il aimait trop sincèrement pour songer à profiter du chagrin de la jeune femme ; mais il en fut si touché, si malheureux, et chercha si naïvement à l’égayer et à la distraire, que la vérité en ceci — comme toujours peut-être, — lui servit mieux que l’habileté. La tromperie n’a d’autre but que de remplacer par des fantômes les trésors absents ; les cœurs vides en ont seuls besoin. Emmy se sentit aimée. ”
“ Certes, je n’ai pas à me plaindre de mon mari ; mais... la plupart des hommes deviennent si indifférents... — Il t’avait chargée d’une commission pour moi ? demande Emmy, qui n’avait point, elle, perdu le fil du discours de son amie. — Ah ! oui. Il dit qu’il veut un ordre de toi, quelque chose ; il faut que je lui apporte un mot de ta part. Il ne peut vivre ainsi, dit-il ; il attend tout de toi ; il faut que tu lui commandes ce qu’il doit faire. — Qu’il m’oublie et se console, dit Emmy, fondant en larmes. ”
“ Emmy, tombée sur une chaise, tremblait d’un mouvement convulsif, et des larmes s’amassaient à ses paupières. Du coin où elle était, au milieu de ses joujoux, l’enfant, qui avait vu cette scène d’un œil effaré, s’approcha de sa mère : « Papa t’a fait mal ? » La bonne se tourna vers sa maîtresse ; mais en voyant le regard de M. Talmant peser sur elle, elle sortit. ”
“ Il faut bien que je vienne vous voir, Gervais, puisque vous ne venez plus chez nous. — Je suis fort occupé, monsieur, vous le savez. — Sans doute, sans doute ; mais il y a occupations et occupations. Quand on est bon mari et bon père, on s’occupe de ses affaires et puis de son intérieur. On ne peut pas toujours faire le jeune homme... on a des devoirs, et... quand on possède une femme charmante, un bijou d’enfant, eh bien, monsieur, c’est tout ce qu’il faut à un honnête homme et... — Où voulez-vous en venir ? demanda M. Talmant, dont les sourcils se froncèrent. ”
“ Comme elle était jolie ! sa Paulette ! Aux Tuileries, souvent, on se retournait pour la voir. Elle a le cœur bon aussi ; elle est aimante, autant qu’à cet âge on peut l’être. Emmy, du moins, est une heureuse mère. Cependant, plus elle contemple sa fille, plus ses yeux se remplissent de larmes, et elle se demande encore : « Mon Dieu, qu’ai-je donc ? » Paulette partie avec la bonne, la jeune femme alla s’asseoir, toute pensive, dans le salon. Sur le canapé de velours bleu, cette harmonieuse figure, penchée, se détachait idéale ”
“ « Que veux-tu lui dire ? Non. Viens, je t’en prie. Nous causerons. — Laisse-moi, ma petite, c’est une chose que je dois faire ; il faut que ton mari sache que tes parents n’entendent pas que tu sois malheureuse. Ah ! par exemple ! c’est bien pour cela que nous t’avons mariée ! » En même temps il heurtait à la porte du cabinet. « Entrez, » dit M. Talmant. Emmy, tremblante, s’éloigna. Il y avait dans les traits du bonhomme, dans son attitude, et dans les gants noirs qu’il avait mis, quelque chose d’inusité qui agaça dès l’abord M. Talmant. Il offrit en silence un fauteuil à son beau-père. ”
“ Mariée par ses parents à un homme fort amoureux d’elle, elle s’était mise à adorer son mari, comme font en pareil cas toutes les jeunes femmes, avec une spontanéité de décision qui fait certainement honneur à leur bonne volonté, mais plus encore à ce pouvoir surhumain qu’on appelle force des choses. Reconnaissance, devoir, intérêt, tous ces mobiles avaient créé l’illusion dans le cœur d’Emmy, et cette illusion-là peut durer toujours chez une honnête femme, quand son mari le veut bien. ”
“ Il la poussa dans l’intérieur, ferma la porte sur elle, donna l’adresse de sa maison et rentra chez la modiste. Le trouble, la stupéfaction, le chagrin d’Emmy étaient à leur comble. La froide colère de son mari l’épouvantait et brisait d’un seul coup tout son plan d’attaque. Eh quoi ! il ne cherchait pas même à nier, à s’excuser ! De droit, il n’en était nullement question ; mais seulement de force, de pouvoir ! Eh bien, que pouvait-elle contre lui ? Rien. — Et lui, que pouvait-il contre elle ? Tout. ”
“ D’ailleurs, elle sentait qu’à présent c’était fini, qu’elle n’aurait plus de confiance en son mari. À vingt ans, l’âme a trop de vigueur et d’innocence pour savoir tolérer et pardonner. « Maintenant, se disait-elle, je serai toujours malheureuse ! » Et elle pensait ensuite avec terreur combien ce serait long, jeune comme elle était. Emmy passa le reste du jour, rue Saint-Denis, chez ses parents, dont les récriminations augmentaient sa peine, au lieu de la consoler. ”
“ Tenez, à votre place, cher monsieur Denjot, moi, je ne trouverais pas prudent d’irriter comme cela le mari de ma fille, un homme qui peut tout contre elle ; car enfin, dans ce tête-à-tête à huis-clos de la vie conjugale tout est possible : la femme, non-seulement physiquement faible, mais privée de tout droit ; l’homme, non-seulement vigoureux, mais armé de tous les pouvoirs... ”
“ Car enfin, il se vengerait ! Il ne se laisserait pas ainsi désoler et bafouer ; non ! quand il devrait abîmer le monde, se perdre lui-même !... Il était dans un de ces paroxysmes sous l’empire desquels un sauvage saisit sa hache et frappe ; mais Gervais, nous l’avons vu, s’il était violent, savait se maîtriser. La vie civilisée lui avait donné cette somme de prudence qui est la seule conscience de beaucoup de gens. Il ne lui vint pas à l’idée une fois que la faute d’Emmy était la conséquence naturelle, presque inévitable, des siennes ; qu’il était justement puni ”
“ Un beau jour du commencement d’avril, Emmy alla promener sa fille aux Tuileries. Elle s’assit à gauche de la grande allée, sous les marronniers. Le soleil brillait et venait réchauffer sous ses fourrures la pâle jeune femme. ”
“ La bonne dame entra donc dans le magasin de mode, acheta quelques articles, dont elle loua la bonne qualité, observa tout à son aise pendant ce temps la belle modiste, et, d’un air à la fois digne et insinuant, finit par demander à celle-ci un entretien secret. Quand Léocadie, assez intriguée, l’eut conduite dans l’arrière-boutique et l’eut fait asseoir, Mme Denjot, avec autant de douceur que de gravité, lui dit : « Ma chère dame, je suis la belle-mère de M. Gervais Talmant. » ”
“ Deux amants séparés, dont l’un au moins est bien décidé à ne pas renoncer à l’autre, ne peuvent manquer de s’écrire longuement et fréquemment. Chaque lettre d’Olivier se terminait ou par des questions pressantes auxquelles il fallait répondre, ou par des emportements qu’il fallait calmer, ou par des doutes et des désespoirs auxquels Emmy sentait encore plus le besoin de venir en aide. Ces lettres étaient apportées par Victorine, vaincue par les prières de M. Martel, et les réponses d’Emmy étaient jetées par elle-même à la poste. ”
“ Lire n’est pas comprendre. Ce que nous voyons partout et dans tout, en réalité, c’est nous. Aux yeux de M. Talmant, Emmy ne pouvait être qu’adultère. Ses luttes, ses refus, n’étaient que les répugnances d’une femme qui craint le scandale. Elle préférait se donner à l’abri du toit conjugal. Alors, une épouvantable colère s’empara de lui. ”
“ Toujours est-il qu’en pareil cas c’est contre la femme surtout, ou même contre elle seule, que s’exerce la colère des femmes. « On devrait couper le cou à ces créatures-là ! dit en terminant son réquisitoire Mme Denjot. Ah ! si je la tenais ! Mais laisse-moi faire, ma fille ; il faudra bien que je trouve moyen de te rendre ton bonheur. » Cela semblait à Emmy n’être plus possible. Elle s’efforça de dissuader sa mère de parler à Gervais. Elle savait le peu de considération que ses parents inspiraient à son mari. ”
“ Léocadie fit un pas en arrière, mais resta polie pour Mme Denjot. Celle-ci commença par excuser son hôtesse et tout rejeter sur son gendre. Les hommes étaient bien coupables, tandis que les femmes souvent n’avaient pas le choix. Cependant, il valait toujours mieux, dans ces situations-là, avoir affaire à un célibataire qu’à un homme marié. D’abord, on ne sait pas comment les choses peuvent finir, puis, celui-là a bien moins de charges... Elle parla ensuite en mère désolée du chagrin d’Emmy, des mauvais traitements que celle-ci éprouvait, et ne répugna point à la faire plaindre par sa rivale. ”
“ Elle confondait, comme toujours, l’idéalité de l’amour avec l’être par qui elle en recevait la révélation. Il était grand son amant, elle l’adorait. Et quand elle songeait qu’il daignait lui faire le don le plus précieux, le plus complet, le don de son âme, elle se sentait engagée à lui par une reconnaissance immense, enthousiaste. ”
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