“ Souvent la jeune femme, assise, mélancolique et rêveuse, attend l’époux absent, elle entend le pas d’un cheval, le bruit d’un cabriolet au bout de la rue, elle s’élance de son divan, et, d’après son mouvement, il est facile de voir qu’elle s’écrie : — C’est lui !... « Comme ils s’aiment ! » se dit Caroline. À force de maux de nerfs, Caroline arrive à concevoir un plan excessivement ingénieux : elle invente de se servir de ce bonheur conjugal comme d’un topique pour stimuler Adolphe. C’est une idée assez dépravée ; mais l’intention de Caroline sanctifie tout ! ”
H. de Balzac
Résumé
“Paris marié”, est une œuvre de H. de Balzac. Des thèmes tels que Caroline, Adolphe ou le ménage y sont abordés.
Citations de Paris marié (H. de Balzac)
“ Paris est une ville qui se montre quasi nue à toute heure, une ville essentiellement courtisane et sans chasteté. Pour qu’une existence y ait de la pudeur, elle doit posséder cent mille francs de rente. Les vertus y sont plus chères que les vices. Caroline, dont le regard glisse parfois entre les mousselines protectrices qui cachent son intérieur aux cinq étages de la maison d’en face, finit par observer un jeune ménage plongé dans les joies de la lune de miel, et venu nouvellement au premier devant ses fenêtres. Elle se livre aux observations les plus irritantes. ”
“ Caroline en ce moment se livre à une mimique inquiétante, elle a l’air de se trouver mal. « Souffrez-vous ? dit Adolphe pris par où les femmes nous prennent toujours, par la générosité. — Ça fait mal au cœur après le dîner, de voir un homme allant et venant comme un balancier de pendule. Mais vous voilà bien, il faut toujours que vous vous agitiez... Êtes-vous drôles !... Les hommes sont plus ou moins fous... » Adolphe s’assied au coin de la cheminée opposé à celui que sa femme occupe, et il y reste pensif : le mariage lui apparaît avec ses steppes meublés d’orties. ”
“ Et alors Adolphe de continuer comme le général Bonaparte parlant aux Cinq-Cents : — Nous sommes sur un volcan ! — Le ménage n’a plus de gouvernement, — l’heure de prendre un parti est arrivée. — Tu parles de bonheur, Caroline, tu l’as compromis, — tu l’as mis en question par tes exigences, tu as violé le code civil en t’immisçant dans la discussion des affaires, — tu as attenté au pouvoir conjugal. — Il faut réformer notre intérieur. Caroline ne crie pas comme les Cinq-Cents : À bas le dictateur ! on ne crie jamais quand on est sûr de l’abattre. ”
“ Or une femme et son mari sont peu regardés. Caroline a le chagrin de voir la salle toujours préoccupée des femmes qui ne sont pas avec leurs maris, des femmes excentriques. Or le faible loyer qu’elle touche de ses efforts, de ses toilettes et de ses poses, ne compensant guère à ses yeux la fatigue, la dépense et l’ennui, bientôt il en est du spectacle comme de la bonne chère : la bonne cuisine la faisait engraisser, le théâtre la fait jaunir. ”
“ Il y a cette similitude que tout cela se fait dans la Chambre, en gouvernement comme en ménage. Il en ressort cette vérité profonde que le système constitutionnel est infiniment plus coûteux que le système monarchique. Pour une nation comme pour un ménage, c’est le gouvernement du juste-milieu, de la médiocrité, des chipoteries, etc. Adolphe, éclairé par ses misères passées, attend une occasion d’éclater, et Caroline s’endort dans une trompeuse sécurité. ”
“ Une femme est alors tout sucre, elle est trop sucre ! Elle inventerait les petits soins, les petits mots, les petites attentions, les chatteries et la tendresse, si toute cette confiturerie conjugale n’existait pas depuis le paradis terrestre. Au bout d’un mois, l’état d’Adolphe a quelque similitude avec celui des enfants vers la fin de la première semaine de l’année. Aussi Caroline commence-t-elle à dire, non pas en paroles, mais en action, en mines, en expressions mimiques : « On ne sait que faire pour plaire à un homme !... » ”
“ Ils sont seuls, ils peuvent se dire leurs petits mots d’amitié, défiler le chapelet de leurs mignardises secrètes. « On veut donc plaire à sa petite fille ? dit Caroline en mettant sa tête sur l’épaule d’Adolphe, qui la baise au front en pensant : — Dieu merci, je la tiens !... » Axiome. Quand un mari et une femme se tiennent, le diable seul sait celui qui tient l’autre. Le jeune ménage est charmant, et la grosse Mme Deschars se permet une remarque assez décolletée pour elle si sévère, si prude, si dévote. « La campagne a la propriété de rendre les maris très-aimables. » ”
“ Une cuisinière, entrée chez vous sans nippes, sans linge, sans talent, est venue demander son compte en robe de mérinos bleu, ornée d’un fichu brodé, les oreilles embellies d’une paire de boucles d’oreilles enrichies de petites perles, chaussée en bons souliers de peau qui laissaient voir des bas de coton assez jolis. Elle a deux malles d’effets et son livret à la caisse d’épargne. Caroline se plaint alors du peu de moralité du peuple, elle se plaint de l’instruction et de la science de calcul qui distingue les domestiques. ”
“ Adolphe ne fait plus que ce qui lui plaît, il ne se gêne point, je ne lui demande plus ni où il va ni ce qu’il a vu. L’indulgence, ma chère amie, là est le grand secret du bonheur. Vous en êtes encore aux petits taquinages, aux jalousies à faux, aux brouilles, aux coups d’épingle. À quoi cela sert-il ? Notre vie, à nous autres femmes, est bien courte. Qu’avons-nous ? Dix belles années ; pourquoi les meubler d’ennui ? J’étais comme vous ; mais, un beau jour, j’ai connu Mme Foullepointe, une femme charmante, qui m’a éclairée et m’a enseigné la manière de rendre un homme heureux... ”
“ Enfin l’on arrive à Marnes, au-dessus de Ville-d’Avray, où les Deschars se pavanent dans une villa copiée sur une villa de Florence, et entourée de prairies suisses, sans tous les inconvénients des Alpes. « Mon Dieu ! quel délice qu’une semblable maison de campagne ! s’écrie Caroline en se promenant dans les bois admirables qui bordent Marnes et Ville-d’Avray. On est heureux par les yeux comme si l’on y avait un cœur !... » Caroline, ne pouvant prendre qu’Adolphe, prend alors Adolphe, qui redevient son Adolphe. ”
“ Adolphe, qui s’érige lui-même en censeur, ne trouve pas la plus petite observation à formuler. S’il s’habille, il ne lui manque rien. On n’a jamais, même chez Armide, déployé de tendresse plus ingénieuse que celle de Caroline. On renouvelle à ce phénix des maris le caustique sur son cuir à repasser ses rasoirs. Des bretelles fraîches sont substituées aux vieilles. Une boutonnière n’est jamais veuve. Son linge est soigné comme celui du confesseur d’une dévote à péchés véniels. ”
“ Tout va trop bien. Caroline achète de jolis petits registres pour écrire ses dépenses, elle achète un joli petit meuble pour serrer l’argent, elle fait vivre admirablement bien Adolphe, elle est heureuse de son approbation, elle découvre une foule de choses qui manquent dans la maison, elle met sa gloire à être une maîtresse de maison incomparable. ”
“ Mme Deschars avait une bien belle robe hier... — Elle a du goût, répond Adolphe. — C’est son mari qui la lui a donnée, réplique Caroline. — Ah ! — Oui, une robe de quatre cents francs ! Elle a tout ce qui se fait de plus beau en velours... — Quatre cents francs ! s’écrie Adolphe en prenant la pose de l’apôtre Thomas. — Mais il y a deux lés de rechange et un corsage... — Il fait bien les choses, M. Deschars ! reprend Adolphe en se réfugiant dans la plaisanterie. — Tous les hommes n’ont pas de ces attentions-là, dit Caroline sèchement. — Quelles attentions ?... — Mais Adolphe... ”
“ M. Deschars ne sort jamais sans sa femme, ou ne laisse sa femme aller nulle part sans lui donner le bras. Si vous apportez quoi que ce soit à Caroline, ce n’est jamais aussi bien que ce qu’a fait M. Deschars. Si vous vous permettez le moindre geste, la moindre parole un peu trop vifs ; si vous parlez un peu haut, vous entendez cette phrase sibilante et vipérine : « Ce n’est pas M. Deschars qui se conduirait ainsi ! Prends donc M. Deschars pour modèle. » Enfin M. Deschars apparaît dans votre ménage à tout moment, et à propos de tout. ”
“ Caroline devient alors d’un rouge écarlate en comprenant l’école qu’elle a faite, et Adolphe la foudroie d’un regard à trente-six becs de gaz. « Vous le disiez jeune, blond..., » dit à voix basse Mme Deschars. Mme Foullepointe, en femme spirituelle, regarde audacieusement la corniche. Un mois après, Mme Foullepointe et Caroline deviennent intimes. Adolphe, très-occupé de Mme Fischtaminel, ne fait aucune attention à cette dangereuse amitié qui doit porter ses fruits ; car, sachez-le : Axiome. Les femmes ont corrompu plus de femmes que les hommes n’en ont aimé. ”
“ Laisser à sa femme le gouvernail de la barque est une idée excessivement ordinaire qui mériterait peu l’expression de triomphante, décernée en tête de ce chapitre, si elle n’était pas doublée de l’idée de destituer Caroline. Adolphe a été séduit par cette pensée qui s’empare et s’emparera de tous les gens en proie à un malheur quelconque : savoir jusqu’où peut aller le mal ! expérimenter ce que le feu fait de dégât quand on le laisse à lui-même en se sentant ou en se croyant le pouvoir de l’arrêter. ”
“ La vie ne se recommence pas, il faut la bourrer de plaisir. Voici deux ans qu’il ne s’est dit entre Caroline et moi le moindre petit mot aigre. J’ai dans Caroline un camarade avec qui je puis tout dire, et qui saurait me consoler dans les grandes circonstances. Il n’y a pas entre nous la moindre tromperie, et nous savons à quoi nous en tenir. ”
“ Les femmes sont des enfants, présentez-leur un morceau de sucre, vous leur faites danser très-bien toutes les contredanses que dansent les enfants gourmands ; mais il faut toujours avoir une dragée, la leur tenir haute, et... que le goût des dragées ne leur passe point. Les Parisiennes (Caroline est de Paris) sont excessivement vaines, elles sont gourmandes !... On ne gouverne les hommes, on ne se fait des amis, qu’en les prenant tous par leurs vices, en flattant leurs passions : ma femme est à moi ! ”
“ Caroline en a bientôt assez du théâtre, et le diable seul peut savoir la cause de ce dégoût. Excusez Adolphe : un mari n’est pas le diable. Un bon tiers des Parisiennes s’ennuie au spectacle, à part quelques escapades, comme : aller rire et mordre au fruit d’une indécence, — aller respirer le poivre long d’un gros mélodrame, — s’extasier à des décorations, etc. Beaucoup d’entre elles ont les oreilles rassasiées de musique, et ne vont aux Italiens que pour les chanteurs, ou, si vous voulez, pour remarquer des différences dans l’exécution. ”
“ « Tiens, Caroline, amusons-nous. Il faut bien que tu mettes ta nouvelle robe (la pareille à celle de Mme Deschars) , et... ma foi, nous irons voir quelque bêtise aux Variétés. » Ces sortes de propositions rendent toujours les femmes légitimes de la plus belle humeur. Et d’aller ! Adolphe a commandé pour deux chez Borel, au Rocher de Cancale, un joli petit dîner fin. « Puisque nous allons aux Variétés, dînons au cabaret ! s’écrie Adolphe sur les boulevards en ayant l’air de se livrer à une improvisation généreuse. » ”
“ Vous êtes un soir seuls, après dîner, et vous vous êtes déjà tant de fois trouvés seuls, que vous éprouvez le besoin de vous dire de petits mots piquants, comme ceci, donné pour exemple : « Prends garde à toi, Caroline, dit Adolphe, qui a sur le cœur tant d’efforts inutiles, il me semble que ton nez a l’impertinence de rougir à domicile tout aussi bien qu’au restaurant. — Tu n’es pas dans tes jours d’amabilité !... » Règle générale : Aucun homme n’a pu découvrir le moyen de donner un conseil d’ami à aucune femme, pas même à la sienne. ”
“ Adolphe se lève et se promène sans rien dire, mais il pense à tout l’esprit que sa femme acquiert, il la voit grandissant chaque jour en force, en acrimonie ; elle devient d’une intelligence dans le taquinage et d’une puissance militaire dans la dispute qui lui rappellent Charles XII et les Russes. ”
“ Elle lance de temps en temps de petits axiomes comme ceux-ci : — Il y a des écoles qu’il faut faire ! — Il n’y a que ceux qui ne font rien qui font tout bien. — Elle a les soucis du pouvoir. Ah ! les hommes sont bien heureux de ne pas avoir à mener un ménage. — Les femmes ont le fardeau des détails ! Caroline a des dettes. Mais, comme elle ne veut pas avoir tort, elle commence par établir que l’expérience est une si belle chose qu’on ne saurait l’acheter trop cher. Adolphe rit dans sa barbe en prévoyant une catastrophe qui lui rendra le pouvoir. ”
“ Oui, réplique Adolphe, je la connais. C’est une amie de Mme Fischtaminel, Mme Foullepointe, la femme d’un agent de change, un homme charmant, un bon enfant, et qui aime sa femme, il en est fou ! Tiens... il a son cabinet, ses bureaux, sa caisse, dans la cour, et l’appartement sur le devant est celui de madame. Je ne connais pas de ménage plus heureux. Foullepointe parle de son bonheur partout, même à la Bourse, il en est ennuyeux. ”
“ Caroline, heureuse de cette apparence de bonne fortune, s’engage alors dans un petit salon où elle trouve la nappe mise et le petit service coquet offert par Borel aux gens assez riches pour payer le local destiné aux grands de la terre qui se font petits pour un moment. Les femmes, dans un dîner prié, mangent peu, leur secret harnais les gêne, elles ont le corset de parade, elles sont en présence de femmes dont les yeux et la langue sont également redoutables. ”
“ Car, dans leur colère contre une rivale, toutes les femmes, même les duchesses, emploient l’invective et s’avancent jusque dans les tropes de la halle ; elles font alors arme de tout. Vouloir convaincre Caroline d’erreur et lui prouver que Mme Fischtaminel ne vous est de rien, vous coûterait trop cher. — C’est une sottise qu’un homme d’esprit ne commet pas dans son ménage : il y perd son pouvoir et il s’y ébrèche. Oh ! Adolphe, tu es arrivé malheureusement à cette saison si ingénieusement nommée l’Été de la Saint-Martin du mariage. ”
“ Depuis quelque temps, Adolphe est charmant. Je ne sais pas ce que j’ai fait pour mériter tant de gracieusetés, mais il me comble. Il ajoute du prix à tout par ces délicatesses qui nous impressionnent tant, nous autres femmes... Après m’avoir menée lundi au Hocher de Cancale, il m’a soutenu que Véry faisait aussi bien la cuisine que Borel, et il a recommencé la partie dont je vous ai parlé, mais en m’offrant au dessert un coupon de loge à l’Opéra. ”
“ Borel et Yéry, ces illustrations du fourneau, perdent chaque jour mille francs de recette à ne pas avoir une entrée spéciale pour les voitures. Si une voiture pouvait se glisser sous une porte cochère, et sortir par une autre en jetant une femme au péristyle d’un escalier élégant, combien de clientes leur amèneraient de bons, gros, riches clients !... ”
“ Par compensation, un beau surnuméraire, jeune de ses fringants dix-neuf ans, apparaît à une dévote dans le simple appareil d’un homme qui se barbifie. L’observation ne s’endort jamais, tandis que la prudence a ses moments d’oubli. Les rideaux ne sont pas toujours détachés à temps. Une femme, avant la chute du jour, s’approche de la fenêtre pour enfiler une aiguille, et le mari d’en face admire alors une tête digne de Raphaël, qu’il trouve digne de lui, garde national imposant sous les armes. ”
“ Elles aiment, non pas la bonne, mais la jolie chère : sucer des écrevisses, gober des cailles au gratin, tortiller l’aile d’un coq de bruyère, et commencer par un morceau de poisson bien frais relevé par une de ces sauces qui font la gloire de la cuisine française. ”
“ Les légumes s’élancent de chez les maraîchers pour rebondir à la halle. Mme Deschars, qui jouit d’un jardinier-concierge, avoue que les légumes venus dans son terrain, sous ses bâches, à force de terreau, lui coûtent deux fois plus cher que ceux achetés à Paris chez une fruitière qui a boutique, qui paye patente, et dont l’époux est électeur. ”
“ Aussi, dans un temps donné, connaissez-vous les habitudes de la jolie, de la vieille, de la jeune, de la coquette, de la vertueuse femme d’en face, ou les caprices du fat, les inventions du vieux garçon, la couleur des meubles, le chat du second, ou du troisième. Tout est indice et matière à divination. ”
“ Or, à Paris, à moins d’habiter un hôtel à soi, sis entre cour et jardin, toutes les existences sont accouplées. À chaque étage d’une maison, un ménage trouve dans la maison située en face un autre ménage. Chacun plonge à volonté ses regards chez le voisin. ”
“ « Bah ! répond Adolphe, que le taon conjugal a définitivement éclairé sur la logique des femmes, tu as raison ; mais aussi, que veux-tu ?... l’enfant s’y porte à ravir. » Quoique Adolphe soit devenu prudent, cette réponse éveille les susceptibilités de Caroline. Une mère veut bien penser exclusivement à son enfant, mais elle ne veut pas se le voir préférer. Madame se tait, le lendemain elle s’ennuie à mort. Adolphe étant parti pour ses affaires, elle l’attend depuis cinq heures jusqu’à sept, et va seule avec le petit Charles jusqu’à la voiture. ”
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