“ Savez-vous ce que c’est que le malheur, jeune homme ? Vous entrez à peine dans la vie, vous en supportez les premières agitations, vos passions se soulèvent, accélèrent les mouvemens de votre sang, troublent la paix de votre sommeil, éveillent en vous des sensations nouvelles, des inquiétudes convulsives, des tourmens nerveux, et vous appelez cela souffrir ! Vous croyez avoir reçu le grand, le terrible, le solennel baptême du malheur ! Vous souffrez, il est vrai, mais quelle noble et précieuse souffrance que celle d’aimer ! ”
Malheur
Définition et enjeux
Le malheur, concept central à la réflexion humaine, englobe souffrance, destin tragique et épreuves existentielles. Dès le XIXe siècle, des auteurs comme George Sand le définissent comme une douleur noble liée à l’amour, tandis que Sainte-Beuve en fait un compagnon inébranlable de l’âme.
Jules Le Fèvre-Deumier le métaphorise en « virus de misère », et Alain souligne sa dimension subjective, invitant à le percevoir sous « un bon angle ». Ces approches, alliant poésie et philosophie, révèlent la complexité du malheur, thème étroitement lié à la douleur, au destin et à la vulnérabilité humaine.
Citations sur le malheur
Charles Augustin Sainte-Beuve,
Causeries du lundi
“ « Je suis si convaincue, disait-elle encore, que le malheur me suivrait en Paradis, si j’y allais, que je me livre de bonne grâce à mon sort, et ne me plains que du peu. Croyez-en ma parole, le monde entier se renverserait plutôt, que la constance de mon étoile à me persécuter. » Ce sentiment habituel du malheur s’exprime quelquefois chez elle par des mots touchants, qui se font remarquer au milieu d’un langage dont le ton ordinaire n’était pas toujours très-distingué. ”
Jules Le Fèvre-Deumier,
Poésies
(1842)
“ Malheur à qui le ciel, dans un jour de colère, Infligea, comme un don, ce virus de misère, Cette lèpre d'honneur, dont on ne peut guérir, Et qu'on nourrit de soi, sans pouvoir en mourir ! Malheur surtout, malheur à qui, de sa planète, Se sent tomber dans l'âme un brevet de poète ! ”
“ Toute chose a deux anses, comme dirait cet ancien ; prends donc l’événement par son bon côté. Ta vie coule ici aussi bien que là-bas. Je ne te vois qu’un malheur réel, c’est cette mauvaise humeur que tu nourris de déclamations, comme un poète tragique. ”
Félix Bertrand, Les Tristes, poèmes vauclusiens (1934)
“ Quel reproche adresser au coeur qui se résigne, Si le ciel reste sourd à ses cris de douleur ? Geindre et pleurer toujours ? quelle tâche est moins digne D'une âme que forgea le marteau du malheur ! ”
Émile Le Roux, Ecrins et Joyaux, poésies (1932)
“ Mais que nous exécrons celles dont l'âme sombre Savoure le concert de nos gémissements ! Le malheur a voulu que plus grand fût leur nombre, La misère et le deuil les suivent comme l'ombre Et nous mourons d'effroi sous leurs embrassements. ”
Adélaïde-Gillette Dufrénoy,
La Femme Auteur, ou les Inconvéniens de la célébrité
“ À quoi sert, disait-il à la marquise, à quoi sert de s’affliger sans cesse d’un malheur sans remède. Vos pleurs vous rendront-ils ceux que vous avez perdus ? Cette légèreté cruelle avec laquelle la plupart des gens du monde cherchent à consoler une personne sensible, d’un malheur irréparable, est un nouveau trait enfoncé dans ses blessures. ”
Ernest Cœurderoy,
Jours d’Exil, tome III
“ Malheur à l’homme qui plongerait le scalpel de l’analyse jusqu’au fond de son être ! Malheur à celui qui voudrait tout approfondir ; ses actes, ses émotions, ses plaisirs et ses peines ! Malheur à qui, se détachant entièrement de la vie présente, s’élancerait, imprudent, 429 sur les vastes abîmes de l’Avenir et du Passé. ”
P.-F. Louvet, Jeanne d'Arc, drame en 5 actes… (1863)
“ Que le peuple en détresse, attendant un sauveur, Soit traité par les grands d'absurde et de rêveur, L'homme désespéré, que le malheur accable, •De superstition peut bien être coupable! Qui de nous n'a pas vu, sur un lit de douleur, Le front d'un être aimé flétri par la pâleur? ”
F. Malaurie, Mal et remède, ou De ce qui tue la société en France et de ce qui peut la faire vivre… (1852)
“ Soyez sérieux, pensif, isolé ; prêtez l'oreille, et vous entendrez de loin une voix se plaignant, qui vous dira : Les alarmes s'agitent dans mon âme, la douleur bouillonne dans mon coeur, les pleurs ont défiguré mon visage, j'ai vieilli avant la venue des années! Le temps, qui calme les douleurs des autres, ne fait qu'ajouter à toutes les miennes. Pourquoi si vite me suis-je déterminé? Pourquoi si vite ma bouche a-t-elle dit : oui? O tristesse de la vie! O malheur dans l'existence ! O nature ! ”
Le R. P. Oster, Un parfait Modèle de piété filiale… (1885)
“ Je vous vois encore toutes deux, vous avez été les premières à venir me consoler dans mon malheur. Votre malheur est un malheur irréparable que rien ne peut compenser. Il vous sera difficile de vous en consoler. Mais quand même, je vous crie : « Courage ! ! la vie est courte, et quand on a tout perdu on s'y attache moins. » Dieu veuille que la vive sympathie de tous ceux qui ont connu votre délicieuse enfant, soit un adoucissement à votre douleur. ”
Louise-Élisabeth Vigée Le Brun, Souvenirs de madame Vigée Le Brun… (1869)
“ Si quelque chose enfin ne va pas à mon gré, Ou bien si le malheur veut verser sur ma vie Ses poisons, ses dégoûts ou sa mélancolie, Les rêves et l'espoir viennent avec gaieté, Dans mon cœur tenir lieu de la réalité. ”
Jules Le Neveu, Aimery de Pavie, épisodes des guerres du XIVe siècle dans l'Artois et le Calaisis… (1865)
“ Hélas ! maître, mon expérience se trouve rarement en défaut; et, par ces temps de malédiction, le malheur est partout autour de nous ; il est dans l'atmosphère que nous respirons ; il plane sur nos tètes et il vient à nous lorsque nous n'allons pas à lui. ”
Julie de Lespinasse,
Nouvelles lettres de Melle de Lespinasse…
(1820)
“ Depuis un an, tous les momens de sa vie ont été marqués par le malheur : il en mourra, et il veut que je vive. Oh, mon dieu ! mon ame ne peut pas suffire à ce qu'elle sent et à ce qu'elle souffre-! Voyez ma faiblesse ; voyez combien le malheur rend indiscret et personnel : je vous occupe de moi, je vous attriste peut-être. ”
Camille Bellaigue, Revue des Deux Mondes
“ À la harpe maintenant de dire, non plus le sommeil, ni les loisirs que faisaient les dieux, deus nobis hec otia, mais l’éveil douloureux à la vie et les yeux tout grands ouverts au spectacle du malheur et de la souffrance. ”
“ Le malheur s’est étendu sur nous insensiblement, d’abord comme une langueur qui s’emparait de nos âmes, et puis comme une maladie qui les faisait délirer, et aujourd’hui comme une agonie qui les consume. ”
Anne Marie Caroline Eugène Hautefeuille, Malheur et sensibilité, par Mme la comtesse Eugène d'Hautefeuille (1859)
“ Résignez-vous! Et se résignerait-on à endurer le supplice de la faim et de la soif sans cesse renaissant? L'âme n'a-t-elle donc pas ses facultés comme le corps? Ce vide affreux, cette solitude du coeur, 6 82 MALHEUR ET SENSIBILITÉ, cet avenir sans espérance, ne sont-ils pas, moralement parlant, des supplices aussi cruels que celui que nous ferait endurer un état d'inanition perpétuel ? Ames froides et insensibles, ne raisonnez point avec le malheur, surtout ne l'appelez pas folie, cette méprise est trop cruelle ! Plaignez celui qu'il accable ; adoucissez, adoucissez ses peines. ”
Jean Balde,
Le goéland
(1926)
“ Mais, comme toujours, les mots se dérobaient, les vrais mots pour dire ce qui était remué au fond de lui-même : pudeur, jalousie, appel obscur vers la vie normale. C’est le grand malheur, quand on souffre, de ne montrer de soi qu’une grossière image. La douleur a des contractions qui déforment la source des larmes. ”
Ovide,
Oeuvres diverses.... Partie 3
(1871-1872)
“ Mais, nous, toujours ici nous sommes incertaines, Et c'est là pour nos cœurs un tourment bien cruel Qui nous trouble sans cesse et, redoublant nos peines, Change un malheur possible en un malheur réel. ”
Sophie Gay,
Ellénore
(1846)
“ Pourquoi Tes agitations de l’incertitude, la crainte d’une trahison, les prévisions d’un malheur humiliant, sont-ils nécessaires à la vie de son âme ! à cette fièvre qu’on ne peut ni donner, ni éteindre, qui n’aît d’un regard, qui vît d’obstacles, de tourments, d’injures, et qui, jouet de la fatalité, n’obéit qu’à elle. ”
O'Nelly, Pape et Rois, lettre à Mgr Dupanloup au sujet de la convention du 15 septembre et de l'encyclique du 8 décembre… (1865)
“ Mais viennent l'adversité, les malheurs, les maladies, la mort ; viennent ces accidents inévitables qui — tôt ou tard — brisent les affections terrestres et emportent toutes les illusions, tous les rires, toutes les joies! le coeur alors a besoin d'épanchements, de secours, de consolations et d'espérances. Malheur ! oh ! malheur à celui qui ne sent pas dans ces jours d'angoisses et d'afflictions qu'il y a un Dieu tout-puissant, souverain maître de tout! ”
Maurice-André Gaillard, Devoirs des présidens de cours d'assises… (1835)
“ Apportez tous vos soins à préserver vos consciences d'un malheur irréparable qui vous suivrait partout, si vous n'aviez pas été justes!. La crainte arrêtera-t-elle sur vos lèvres une déclaration sévère qui serait le cri de votre conscience, vous commettriez un lâcheté!. ”
“ Écoutez, Colombe, si vous souhaitez quelque chose, s’il y a sur vous quelque malheur, qu’on puisse accomplir ce désir en donnant tout son sang, et que pour détourner ce malheur il ne faille qu’une vie, dites un mot. ”
Cicéron,
Rhétorique (''Œuvres complètes''…
“ Ce sont tous ces détails qui, dans une disgrâce quelconque, rendent votre malheur plus touchant. Le quatrième lieu fait connaître les affronts, les humiliations, les traitements déshonorants et indignes de notre âge, de notre naissance, de notre fortune, de nos honneurs passés, de nos bienfaits, que nous avons soufferts, ou dont nous sommes menacés. Le cinquième est le tableau de chacun de nos malheurs, tableau si vif et si animé, que l’auditeur semble les voir, et se laisser attendrir moins par le récit que par la vue de nos disgrâces. ”
Edmond Roche, Poésies posthumes (1863)
“ Quittant ses ornements chéris, Par sa puissance secondée, Elle apparaît pauvre et ridée ; Souvent plus d'un s'y trouve pris, Surpris ! Si quelqu'un rit de sa détresse, Et se raille de sa douleur, Implacable elle se redresse, Criant d'une voix vengeresse : « Malheur ! » Mais aussi lorsqu'il peut venir Un coeur sensible à sa misère ”
Madame de Staël,
Réflexions sur le suicide
(1813)
“ mais les causes du malheur et son intensité varient autant que les circonstances et les individus. Ce serait vouloir compter les flots de la mer, qu’analyser les combinaisons du sort et du caractère. ”
Alexandre Dumas,
Gabriel Lambert
“ Sensations délicieuses, sans doute, dans l’état ordinaire de la vie, et quand l’existence de cet être est le résultat des conditions de la société ; sensations douloureuses, amères, terribles, quand chaque tressaillement rappelle la faute et présage le malheur. ”
Alexandre Dumas,
Le Comte de Monte-Cristo
(1845)
“ dans les grands périls, les cœurs dévoués se cherchent, et, tout enfant que j’étais, je sentais instinctivement qu’un grand malheur planait sur nos têtes. ”
George Sand,
Le Poëme de Myrza
“ Et quand la foule, accourue de toutes parts, se fut réunie autour de ces sages, debout sous le portique des temples, ils parlèrent ainsi:--Le malheur de l'homme ne vient pas d'une cause accidentelle; cette cause est son organisation défectueuse et le triste destin qu'il accomplit dans l'univers. ”
Alexandre Dumas,
Le Comte de Monte-Cristo
(1845)
“ — Oui, car je suis homme, car, moi aussi, comme je te l’ai dit, j’ai voulu mourir, et souvent même, depuis que le malheur s’est éloigné de moi, j’ai rêvé les délices de l’éternel sommeil. ”
Maurice Leblanc,
La Demoiselle aux yeux verts
“ — Le malheur s’abat sur les êtres quand ils n’y songent pas, n’est-ce pas ? ”
Charles de Mazade,
Revue des Deux Mondes
“ Puis, sur ce vaste courant des choses humaines, dont la direction tente nos efforts et échappe à notre infirmité, viennent nous surprendre à l’improviste les accidens personnels et les douleurs privées, le malheur, la mort. ”
Anne Marie Caroline Eugène Hautefeuille, Malheur et sensibilité, par Mme la comtesse Eugène d'Hautefeuille (1859)
“ Quand je me considère encore debout, mais seule, 74 MALHEUR ET SENSIBILITÉ, mais sans appui, après ce grand naufrage des espérances de la vie, j'éprouve à mon aspect un découragement qui ressemble presque au dégoût : le malheur complet, irréparable, qui traîne après soi l'isolement, l'abandon si semblable au mépris, frappe donc d'une sorte de dégradation l'être infortuné qu'il atteint? Dieu puissant ! c'est une injustice! Hommes cruels, elle est votre ouvrage!... Mon coeur ne me reproche rien. ”
Edgar Allan Poe,
Nouvelles Histoires extraordinaires
“ Le malheur est divers. La misère sur terre est multiforme. Dominant le vaste horizon comme l'arc-en-ciel, ses couleurs sont aussi variées,—aussi distinctes, et toutefois aussi intimement fondues. ”
“ Il y avait chez elle une sorte de religion du malheur ; elle accueillait, cultivait presque chaque motif de pleurer. La tristesse devenait pour elle un sentiment long et facilement doux. ”
Joachim du Bellay,
Œuvres complètes de Joachim Du Bellay…
“ Et d’un doux charme enchante la douleur Dont nuict et jour nostre ame est offensee. Ainsi encor’ la vineuse prestresse, Qui de ses criz Ide va remplissant, Ne sent le coup du thyrse la blessant, Et je ne sens le malheur qui me presse. Quelqu’un dira : de quoy servent ses plainctes ? Comme de l’arbre on voit naistre le fruict, Ainsi les fruicts que la douleur produict, Sont les souspirs et les larmes non feinctes. De quelque mal un chacun se lamente, Mais les moyens de plaindre sont divers : J’ay, quant à moy, choisi celuy des vers Pour desaigrir l’ennuy qui me tourmente. ”
“ — Si quelque malheur nous frappe un jour, nous viendrons oublier ici, nous y serons forts contre la souffrance. ”
Friedrich Nietzsche,
Ainsi parlait Zarathoustra
(1891)
“ Malheur à toi, tu veux donc atterrir ? Malheur à toi, tu veux de nouveau traîner toi-même ton corps ? ”
“ Et il eut encore au coeur le choc douloureux, ce coup d'affreuse tristesse, qui était comme le pressentiment du malheur dont l'inévitable échéance l'attendait là. ”
Jean Racine,
Œuvres de J. Racine
(1831)
“ Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance ! Oui, je te loue, ô ciel! de ta persévérance. Appliqué sans relâche au soin de me punir, Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir; Ta haine a pris plaisir à former ma misère ; J'étais né pour servir d'exemple à ta colère, Pour être du malheur un modèle accompli : Eh bien! je meurs content, et mon sort est rempli. Où sont ces deux amants? Pour couronner ma joie, Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie; L'un et l'autre, en mourant, je les veux regarder : Réunissons trois coeurs qui n'ont pu s'accorder. ”
Henry James, Cousin et cousine
“ Le monde où je me trouvais n’était pas celui que je rêvais, voilà mon malheur. Je ne rencontrais que des angles aigus et des couleurs criardes. ”
George Sand,
La Petite Fadette
(1849)
“ mais il voulut aussi me prouver que l’école du malheur était bonne et développait des forces que le calme finit par engourdir. ”
“ —Le pire malheur, le connaît-on? Qui peut parler du pire malheur, s'il n'a pas souffert le malheur des autres?... Oui, oui, ce pauvre Toussaint, c'est triste, à son âge, d'en être réduit là, de ne savoir s'il mangera demain. Mais je sais des tristesses aussi grandes, des abominations qui empoisonnent l'existence davantage encore... Ah! le pain, croire que le bonheur régnera quand tout le monde aura du pain, quel imbécile espoir! ”
Anne Marie Caroline Eugène Hautefeuille, Malheur et sensibilité, par Mme la comtesse Eugène d'Hautefeuille (1859)
“ De même, lorsque celte glu du malheur a collé toutes vos idées sur une seule image, lorsque par une fascination cruelle on ne peut se détacher d'une image funeste ni user son effet morbide, nos facultés, qu'un seul objet stimule, se détendent, et une sorte d'apathie, semblable au sommeil que l'upas procure, engourdit l'âme et détruit enfin son ressort. ”
