“ Ce sommet de la montagne de Nazareth, où nul homme moderne ne peut s’asseoir sans un sentiment inquiet sur sa destinée, peut-être frivole, Jésus s’y est assis vingt fois sans un doute. Délivré de l’égoïsme, source de nos tristesses, il ne pensa qu’à son œuvre, à sa race, à l’humanité. Ces montagnes, cette mer, ce ciel d’azur, ces hautes plaines à l’horizon, furent pour lui non la vision mélancolique d’une âme qui interroge la nature sur son sort, mais le symbole certain, l’ombre transparente d’un monde invisible et d’un ciel nouveau. ”
Ernest Renan
Élements biographiques
Ernest Renan (1823-1892), écrivain, philosophe et historien français, est reconnu pour son œuvre profondément critique et interdisciplinaire, mêlant religion, histoire et science. Son célèbre Vie de Jésus (1863), basée sur une approche historique et sceptique de la Bible, déclencha des controverses majeures en remettant en question les dogmes chrétiens.
Ses textes, tels que L’Avenir de la science (1848) ou Qu’est-ce qu’une nation ? (1882), explorent la relation entre l’individu et la collectivité, la nature des nations comme constructions volontaires, ainsi que la suprématie de l’idéalisme moral. Renan, figure clé de la pensée moderne, unit rigueur scientifique et réflexion éthique dans une prose à la fois analytique et poétique.
Citations de Ernest Renan
“ Elle aima le beau et le vrai sans rien de ce calcul qui semble dire à Dieu : « N’étaient ton enfer ou ton paradis, je ne t’aimerais pas. » Mais Dieu ne laisse pas ses saints voir la corruption. O cœur où veilla sans cesse une si douce flamme d’amour ; cerveau, siège d’une pensée si pure ; yeux charmants où la bonté rayonnait ; longue et délicate main que j’ai pressée tant de fois, je frissonne d’horreur quand je songe que vous êtes en poussière. Mais tout n’est ici-bas que symbole et qu’image. La partie vraiment éternelle de chacun, c’est le rapport qu’il a eu avec l’infini. ”
“ Le Fils de Dieu est unique. Paraître un moment, jeter un éclat doux et profond, mourir très-jeune, voilà la vie d’un dieu. Lutter, disputer, vaincre, voilà la vie d’un homme. Après avoir été depuis trois cents ans le docteur chrétien par excellence, grâce au protestantisme orthodoxe, Paul voit de nos jours finir son règne ; Jésus, au contraire, est plus vivant que jamais. Ce n’est plus l’Épître aux Romains qui est le résumé du christianisme, c’est le Discours sur la montagne. Le vrai christianisme, qui durera éternellement, vient des Évangiles, non des Épîtres de Paul. ”
Ernest Renan,
Nouvelles lettres intimes
“ L’année qui s’ouvre sera-t-elle plus heureuse ? Amènera-t-elle dans ma vie quelque révolution importante ? Avancera-t-elle notre commun bonheur ? Réjouissons-nous, chère amie, que l’obscurité qui nous cache l’avenir, nous permette l’espérance, et ne laisse pas une vue trop précise glacer nos efforts. J’éprouve un sentiment de tristesse en voyant ainsi les années s’accumuler ; elles sont déjà bien avancées pour moi, celles qu’on a coutume d’appeler les belles années. Chose singulière, chère amie, qu’une moitié de la vie doive être employée à acheter l’autre ! ”
“ Mais le sentiment que Jésus a introduit dans le monde est bien le nôtre. Son parfait idéalisme est la plus haute règle de la vie détachée et vertueuse. Il a créé le ciel des âmes pures, où se trouve ce qu’on demande en vain à la terre, la parfaite noblesse des enfants de Dieu, la sainteté accomplie, la totale abstraction des souillures du monde, la liberté enfin, que la société réelle exclut comme une impossibilité, et qui n’a toute son amplitude que dans le domaine de la pensée. Le grand maître de ceux qui se réfugient en ce paradis idéal est encore Jésus. ”
Ernest Renan,
L’Avenir de la science
“ Savoir est le premier mot du symbole de la religion naturelle : car savoir est la première condition du commerce de l’homme avec les choses, de cette pénétration de l’univers qui est la vie intellectuelle de l’individu : savoir, c’est s’initier à Dieu. Par l’ignorance l’homme est comme séquestré de la nature, renfermé en lui-même et réduit à se faire un non-moi fantastique, sur le modèle de sa personnalité. De là ce monde étrange où vit l’enfance, où vivait l’homme primitif. L’homme ne communique avec les choses que par le savoir et par l’amour : sans la science il n’aime que des chimères. ”
Ernest Renan,
Essais de morale et de critique
“ Ainsi fit la race celtique : elle s’est fatiguée à prendre ses songes pour des réalités et à courir après ses visions infinies. L’élément essentiel de la vie poétique du Celte, c’est l’aventure, c’est-à-dire la poursuite de l’inconnu, une course sans fin après l’objet toujours fuyant du désir. Voilà ce que saint Brandan rêvait au-delà des mers, voilà ce que Pérédur cherchait dans sa chevalerie mystique, voilà ce que le chevalier Owenn demandait à ses pérégrinations souterraines. Cette race veut l’infini, elle en a soif, elle le poursuit à tout prix, au-delà de la tombe, au-delà de l’enfer. ”
Ernest Renan,
Lettres du séminaire
“ Maman, maman, votre pensée me déchire. Il est bien doux d’aimer sa mère, comme je l’aime mais aussi on souffre doublement de ses peines. Quand pourrons-nous nous dire à loisir tout ce que nous pensons ? Au nom du ciel, une lettre le plus tôt possible ! Ne soyez pas inquiète de moi, ma santé est excellente, j’ai assez de fermeté pour supporter tout ceci. Croyez surtout qu’aussitôt votre lettre reçue, la joie renaîtra en mon âme. Mais promettez-moi, ma bonne mère, que vous me direz tout ce que vous pensez, comme je viens de vous dire tout ce que j’avais sur le cœur. ”
Ernest Renan,
Revue des Deux Mondes
“ Dieu est plus que la totale existence; il est en même temps l’absolu. Il est l’ordre où les mathématiques, la métaphysique, la logique sont vraies; il est le lieu de l’idéal, le principe vivant du bien, du beau et du vrai. Envisagé de la sorte, Dieu est pleinement et sans réserve; il est éternel et immuable, sans progrès ni devenir. Ce triomphe de l’esprit, ce vrai royaume de Dieu, ce retour au modèle idéal, me semblent la fin suprême du monde. C’est l’humanité qui, à notre connaissance, est le principal instrument de cette œuvre sacrée. ”
Ernest Renan,
Feuilles détachées, faisant suite aux souvenirs d'enfance et de jeunesse
“ Une heure où l’être le plus méchant a un mouvement de tendresse, où l’être le plus borné a le sentiment d’une communion intime avec l’univers, est sûrement une heure divine. C’est parce qu’à ce moment-là l’homme entend la voix de la nature, qu’il y contracte de hauts devoirs, y prête des sermens sacrés, y goûte des joies suprêmes ou se prépare de cuisans remords. C’est, en tout cas, l’heure de sa vie passagère où l’homme est le meilleur. La sensation immense qu’il éprouve, quand il sort ainsi en quelque sorte de lui-même, montre qu’il touche véritablement l’infini. ”
“ La joie fera partie du royaume de Dieu. N'est-elle pas la fille des humbles de cœur, des hommes de bonne volonté?Toute l'histoire du christianisme naissant est devenue de la sorte une délicieuse pastorale. Un Messie aux repas de noces, la courtisane et le bon Zachée appelés à ses festins, les fondateurs du royaume du ciel comme un cortège de paranymphes: voilà ce que la Galilée a osé, ce qu'elle a fait accepter. La Grèce a tracé de la vie humaine par la sculpture et la poésie des tableaux charmants, mais toujours sans fonds fuyants ni horizons lointains. ”
Ernest Renan,
Souvenirs d’enfance (E. Renan)
“ La nostalgie n’est que l’apparence ; la vérité est que l’amour chez eux s’associe d’une manière indissoluble au village, au clocher, à l’Angélus du soir, au paysage favori. L’homme passionné du midi tue son rival, tue l’objet de sa passion. Le sentiment dont nous parlons ne tue que celui qui l’éprouve, et voilà pourquoi la race bretonne est une race facilement chaste ; par son imagination vive et fine, elle se crée un monde aérien qui lui suffit. La vraie poésie d’un tel amour, c’est la chanson de printemps du Cantique des Cantiques, poème admirable, bien plus voluptueux que passionné. ”
“ Les sentiments tendres, profonds, mélancoliques, ces rêves d’infini où toutes les puissances de l’âme se confondent, cette grande révélation du devoir qui seule donne une base solide à notre foi et à nos espérances, sont l’œuvre de notre race et de notre climat. Ici donc l’œuvre est mêlée. L’éducation morale de l’humanité n’est le mérite exclusif d’aucune race. La raison en est toute simple : la morale ne s’apprend pas plus que la poésie ; les beaux aphorismes ne font pas l’honnête homme ; chacun trouve le bien dans la hauteur de sa nature et dans l’immédiate révélation de son cœur. ”
“ « Douce enfant, que tu m’es supérieure, et que je donnerais volontiers la moitié de ma vie pour voir encore une fois le monde avec tes yeux de colombe ! Pour toi, la grande harmonie n’est pas troublée ; religion, devoir, amour, beauté, reposent pour toi dans une mystique et sainte unité. Tu ne connais pas la lutte du saint contre le vrai, du beau contre le bien, du vrai contre lui-même. Dors toujours ainsi au son de la musique des mondes, et puisses-tu ignorer à jamais les souffrances réservées à celui qui, par la fatalité de sa nature, a cessé d’être enfant ! ”
“ Dieu, cette pensée me fait horreur : elle s’empara de mon imagination au moment où je lisais le mot fatal de mademoiselle Ulliac, et je n’oublierai jamais l’affreux cauchemar que j’éprouvai. Henriette, que serais-je sans toi, et à présent, et dans l’avenir surtout ? Je te déclare qu’à l’instant où je ne t’aurai plus, je renonce à tout intérêt à la vie ; elle devient pour moi décolorée, sans nerf et sans ressort, je me suicide en un mot pour la société. Mon Dieu ! que de fois j’en ai eu la tentation ; mais ton souvenir me sauvait et me faisait prendre la vie en estime et en affection. ”
“ C’est l’idée d’un Dieu père, dont on entend la voix dans le calme de la conscience et le silence du cœur. Jésus n’a pas de visions ; Dieu ne lui parle pas comme à quelqu’un hors de lui ; Dieu est en lui ; il se sent avec Dieu, et il tire de son cœur ce qu’il dit de son Père. Il vit au sein de Dieu par une communication de tous les instants ; il ne le voit pas, mais il l’entend, sans qu’il ait besoin de tonnerre et de buisson ardent comme Moïse, de tempête révélatrice comme Job, d’oracle comme les vieux sages grecs, de génie familier comme Socrate, d’ange Gabriel comme Mahomet. ”
Ernest Renan,
Revue des Deux Mondes
“ C’est au moment où Assur se croit sûr de prendre Jérusalem que Iahvé saisit sa hache contre lui. Assur était comme un Liban couvert de hautes forêts ; Iahvé le jette à terre et le rase. Les défaites d’Israël ont cela de particulier qu’elles ne sont jamais complètes. Un reste d’Israël est toujours gardé par Iahvé pour servir de noyau à une renaissance, qui sera l’ère du bonheur. Les justes ont été la cause de la victoire ; les justes régneront sous le sceptre d’un roi parfait, qui, dans l’esprit du prophète, est à la fois Ézéchias et le roi idéal de la théocratie future. ”
Ernest Renan,
Lettres du séminaire
“ Comme il vous aime, ma chère maman Comment il regrette de ne pouvoir encore se réunir à vous ! Comme il me témoigne une tendre affection, ainsi qu’à la chère Henriette ! Mon Dieu, il est vrai qu’il est bien dur d’être séparés quand on s’aime tant mais dites-moi, ma bonne mère, ne vaut-il pas mieux souffrir les tourments de l’absence et s’aimer, que d’être réunis de corps sans l’être de cœur ? Ne sommes-nous pas encore plus heureux que d’autres familles qui ne s’aiment pas et ont entre elles ces froids calculs d’intérêt que nous ne connaissons même pas ? ”
Ernest Renan,
L’Avenir de la science
“ Qui n’a senti, en face d’une fleur qui s’épanouit, d’un ruisseau qui murmure, d’un oiseau qui veille sur sa couvée, d’un rocher au milieu de la mer, que cela est sincère et vrai ? Qui n’a senti, à certains moments de calme, que les doutes qu’on élève sur la moralité humaine ne sont que façons de s’agacer soi-même, de chercher au delà de la raison ce qui est en deçà, et de se placer dans une fausse hypothèse, pour le plaisir de se torturer ? Le scepticisme seul a le droit de rire, car il n’a pas à craindre les représailles. ”
Ernest Renan,
Nouvelles lettres intimes
“ C’est vraiment un esprit de premier ordre, chère amie, et pour l’érudition et pour la portée philosophique. Il y joint cette bienveillance, cette suavité de mœurs qui complète l’idéal. Avec cela, il est jeune encore, plein de vie et d’ardeur, de foi en la science et d’amour désintéressé pour elle. Enfin, chère amie, j’ai trouvé en lui l’homme que je cherchais, le vrai philosophe savant, qui me représente ce que je voudrais être, ce que joyeux m’efforcer d’être, selon la mesure de mes forces. ”
Ernest Renan,
Essais de morale et de critique
“ Le christianisme et la philosophie fournissent aux grands cœurs l’objet d’amour que la patrie ne leur offre plus. Les nobles vies des stoïciens, des Plotin, des Porphyre, l’héroïsme des martyrs, conservent la dignité de l’âme humaine et prouvent la perpétuité de la vertu. Que de nos jours une ligue réunissant, sans distinction de sectes, tous ceux que passionnent les choses désintéressées proteste de même contre l’abaissement des caractères et des mœurs ! Toutes les bonnes choses sont solidaires : le culte de ce qui est pur et beau n’a vraiment de contraire que ce qui est servile et bas. ”
“ Moi, grâce à Dieu, je suis pour la beauté, pour la vertu, pour le ciel, pour les victimes, mais ce n’est pas une raison pour m’irriter contre le laid, contre le crime, contre l’enfer, contre les bourreaux. Tout a son droit à l’être. Vouloir détruire ou abolir quoi que ce soit, c’est folie. C’est détruire un ton dans l’échelle musicale, une nuance dans la série des couleurs. L’ennemi veut détruire son ennemi, mais il n’y a d’ennemis qu’au point de vue de l’individu, il n’y a pas d’ennemis au point de vue du tout. Toute chose représente un ton dans l’univers, dans le concert universel. ”
“ Ni le juif, ni le musulman n’ont compris cette délicieuse théologie d’amour. Le Dieu de Jésus n’est pas ce maître fatal qui nous tue quand il lui plaît, nous damne quand il lui plaît, nous sauve quand il lui plaît. Le Dieu de Jésus est Notre Père. On l’entend en écoutant un souffle léger qui crie en nous, « Père. » Le Dieu de Jésus n’est pas le despote partial qui a choisi Israël pour son peuple et le protège envers et contre tous. C’est le Dieu de l’humanité. Jésus ne sera pas un patriote comme les Macchabées, un théocrate comme Juda le Gaulonite. ”
“ La première fois qu’on annonça à l’humanité que sa planète allait finir, comme l’enfant qui accueille la mort avec un sourire, elle éprouva le plus vif accès de joie qu’elle eût jamais ressenti. En vieillissant, le monde finit par s’attacher à la vie. Le jour de grâce, si longtemps attendu par les âmes pures de Galilée, devint pour les siècles de fer du moyen âge un jour de colère : Dies iræ, dies illa ! Mais, au sein même de la barbarie, l’idée du royaume de Dieu resta féconde. ”
“ Tournez-vous vers les solides études ; croyez que la chose libérale par excellence c’est la culture de l’esprit, la noblesse du cœur, l’indépendance du jugement. Préparez à notre patrie des générations mûres pour tout ce qui fait la gloire et l’ornement de la vie. Gardez-vous des entraînements irréfléchis, et souvenez-vous qu’on ne conquiert la liberté que par le sérieux, le respect de soi-même et des autres, le dévouement à la chose publique et à l’œuvre spéciale que chacun de nous est chargé dans ce monde de fonder ou de continuer. ”
“ O ma bonne Henriette, c’est là que je te retrouve comme élément nécessaire de mon bonheur ! C’est toi que Dieu m’a donnée afin d’aimer et d’être aimé de cette amitié pure, que la nature, c’est-à-dire la Providence elle-même, a instituée, et dont elle est d’ailleurs si peu prodigue. Je t’ai exposé tous les rêves qui occupent mon esprit dans ses moments d’oisiveté. A qui les dirais-je, sinon à la confidente de mes pensées les plus intimes, à celle qui ne partage qu’avec une autre un cœur que Dieu a fait capable d’aimer ? ”
Ernest Renan,
Souvenirs d’enfance (E. Renan)
“ Il y a un lieu où la perfection existe ; il n’y en a pas deux : c’est celui-là. Je n’avais jamais rien imaginé de pareil. C’était l’idéal cristallisé en marbre pentélique qui se montrait à moi. Jusque-là, j’avais cru que la perfection n’est pas de ce monde ; une seule révélation me paraissait se rapprocher de l’absolu. Depuis longtemps, je ne croyais plus au miracle, dans le sens propre du mot ; cependant la destinée unique du peuple juif, aboutissant à Jésus et au christianisme, m’apparaissait comme quelque chose de tout à fait à part. ”
Ernest Renan,
Lettres du séminaire
“ Après Dieu et vous, ma bonne mère, il n’y a personne à qui j’en doive davantage. Si j’ai en effet plus de facilité que d’autres pour l’étude, c’est aux excellents principes que j’en ai reçus que je le dois. Renouvelez-leur donc l’assurance de mon sincère attachement. Pour vous, ma bonne mère, mon repos et mon délassement sont de penser à vous. Je me reporte sans cesse en esprit vers votre solitude, et j’aime à vous embrasser, à causer avec vous d’imagination. Oui, le plus beau présent que Dieu ait fait à l’homme, c’est une mère, surtout quand on en a une comme la mienne. ”
Ernest Renan,
Revue des Deux Mondes
“ L’éclectisme est en ce sens la méthode obligée de notre siècle. Si la France est quelque chose, c’est par son éclectisme. Ni dans l’art, ni en religion, ni en philosophie, ni en littérature, ni en politique, la France ne sait inventer. Le tempérament intellectuel de la France n’est qu’un milieu entre des qualités diverses, un compromis entre les extrêmes, quelque chose de clair, de tempéré, de facile, et c’est peut-être, après tout, la combinaison à laquelle il est donné de serrer de plus près la vérité. ”
Ernest Renan,
L’Avenir de la science
“ Le savant seul a le droit d’admirer. Non seulement la critique et l’esthétique, qu’on considère comme opposées, ne s’excluent pas mais l’une ne va pas sans l’autre. Tout est à la fois admirable et critiquable, et celui-là seul sait admirer qui sait critiquer. Comment comprendre par exemple la beauté d’Homère sans être savant, sans connaître l’antique, sans avoir le sens du primitif ? Qu’admire-t-on d’ordinaire dans ces vieux poèmes ? De petites naïvetés, des traits qui font sourire, non ce qu’est véritablement admirable, le tableau d’un âge de l’humanité dans son inimitable vérité. ”
Ernest Renan,
Nouvelles lettres intimes
“ Dans toutes les manifestations de la nature humaine, une ligne imperceptible sépare le beau du laid, le sublime de l’odieux. Un même instinct a inspiré d’un côté les plus belles créations de l’esprit humain, Laure, Béatrix, Elvire, de l’autre les plus monstrueuses perversions ; un même instinct a inspiré d’un côté l’Évangile et les merveilles des religions, de l’autre les plus odieux excès. Ce peuple, que j’avais vu hideux dans l’expression de son enthousiasme irrationnel, je l’ai trouvé plein de grâce, d’invention, de verve, d’entrain dans ses réjouissances. ”
“ « Si quelqu’un ne renonce pas à tout ce qu’il possède, il ne peut être mon disciple. » Quelque chose de plus qu’humain et d’étrange se mêlait alors a ses paroles ; c’était comme un feu dévorant la vie à sa racine, et réduisant tout à un affreux désert. Le sentiment âpre et triste de dégoût pour le monde, d’abnégation outrée, qui caractérise la perfection chrétienne, eut pour fondateur, non le fin et joyeux moraliste des premiers jours, mais le géant sombre qu’une sorte de pressentiment grandiose jetait de plus en plus hors de l’humanité. ”
“ Oui, cher ami, un monde nous sépare, et, à voir la rareté de nos lettres, un indifférent pourrait croire que, pour nous aussi, l’éloignement a entraîné l’oubli ; nos cœurs seuls sentent qu’un tel malheur ne peut nous atteindre, car tu ne saurais hésiter à croire que, dans tous les lieux, j’aurai pour toi une tendresse sans égale, un dévouement sans limites. Mon pauvre enfant ! je ne vis que de souvenirs ; mais aussi la pensée de ceux que j’aime ne me quitte jamais : qu’est-ce qui pourrait en détacher mon âme ?... ”
Ernest Renan,
Revue des Deux Mondes
“ La mythologie est un second langage, né comme le premier de l’écho de la nature dans la conscience, aussi inexplicable que le premier par l’analyse, mais dont le mystère se révèle à qui sait comprendre les forces cachées de la spontanéité, l’accord secret de la nature et de l’âme, cet hiéroglyphisme perpétuel sur lequel se fonde l’expression de tous les sentimens humains. Chaque dieu nous apparaît ainsi comme un cycle achevé, une région d’idées, un ton de l’harmonie des choses. Ce n’est pas assez de dire avec la vieille école allégorique : Minerve est la prudence, et Vénus la beauté. ”
Ernest Renan,
Nouvelles lettres intimes
“ Personne n’est plus disposé que moi à la tolérance envers le caractère et les institutions étrangers aux nôtres : Rome ressemble certainement moins que Naples à la France, l’extérieur de la vie en ce pays diffère peu de la nôtre, eh bien ! à Rome, je pardonnais tout ; à Naples, je ne le puis. Non, je ne le puis ; c’est par trop fort. L’extinction absolue de tout sentiment moral, voilà le dégoûtant spectacle que présente ce peuple infâme ; ce ne sont pas des hommes, ma chère amie ; ce sont des brutes, chez lesquelles vous cherchez en vain quelque trace de ce qui constitue la noblesse humaine. ”
Ernest Renan,
L’Avenir de la science
“ C’est par la même raison que ce siècle d’orthodoxie et de règle fut le siècle de l’équivoque. C’est la règle étroite qui fait naître l’équivoque. Pourquoi le droit est-il la science de l’équivoque ? C’est qu’on y est limité de toutes parts par des formules. Pourquoi a-t-on tant équivoque au moyen âge ? C’est qu’Aristote était là. Pourquoi la théologie est-elle d’un bout à l’autre une longue subtilité ? C’est que l’autorité y est toujours présente : on la coudoie sans cesse, on sent à chaque instant sa gênante pression. C’est une lutte perpétuelle de la liberté et du texte divin. ”
“ Des tourterelles sveltes et vives, des merles bleus si légers qu’ils posent sur une herbe sans la faire plier, des alouettes huppées, qui viennent presque se mettre sous les pieds du voyageur, de petites tortues de ruisseau, dont l’œil est vif et doux, des cigognes à l’air pudique et grave, dépouillant toute timidité, se laissent approcher de très-près par l’homme et semblent l’appeler. En aucun pays du monde, les montagnes ne se déploient avec plus d’harmonie et n’inspirent de plus hautes pensées. Jésus semble les avoir particulièrement aimées. ”
Ernest Renan,
Lettres du séminaire
“ Mes souhaits, vous les devinez mon affection, vous la connaissez ; elle n’est pas de celles qui s’effacent avec les années et que le temps emporte. Chaque jour, chaque année qui s’écoule ne font qu’ajouter à sa tendresse car chaque jour et chaque année me font sentir de plus en plus quel est toute ma joie, là est tout mon bonheur. Si j’entre avec joie dans la nouvelle année qui s’ouvre devant nous, c’est à cause de l’aimable perspective qu’elle ne s’achèvera pas sans qu’il m’ait été donné de me reposer dans les bras de ma mère, et de lui ouvrir mon cœur à loisir. ”
“ Une forte disposition pour la vie intérieure fut chez ma sœur le résultat d’une enfance passée dans ce milieu plein de poésie et de douce tristesse. Quelques vieilles religieuses, chassées de leur couvent par la Révolution et devenues maîtresses d’école, lui apprirent à lire et à réciter les psaumes en latin. Elle apprit par cœur tout ce qu’on chante à l’église ; sa réflexion s’exerçant plus tard sur ces vieux textes, qu’elle comparait au français et à l’italien, l’avait amenée à savoir beaucoup de latin, quoiqu’elle ne l’eût pas régulièrement appris. ”
Ernest Renan,
Revue des Deux Mondes
“ L’Homme, devenu vieux, aime à se reporter vers un état d’imagination où nulle philosophie n’est encore venue troubler ses goûts d’adolescent. Un roi, en même temps sage et voluptueux, un mondain favorisé des révélations célestes, une reine qui vient des extrémités du monde pour voir sa sagesse et lui dire tout ce qu’elle a sur le cœur, un sérail hyperbolique à côté du premier temple élevé à l’éternel, tel a été, avec le Cantique des cantiques, le divertissement et la part du sourire, dans ce grand opéra sombre qu’a créé le génie-hébreu. ”
Ernest Renan,
L’Avenir de la science
“ Il est simple assurément, simple comme une pyramide, ce plan de Bossuet : commandement d’un côté, obéissance de l’autre ; Dieu et l’homme, le roi et le sujet, l’Église et le croyant. Il est simple, mais dur, et après tout il est condamné. Nous ferions désormais d’inutiles efforts pour imaginer comment conçoivent le monde ceux qui ne croient pas au progrès. S’il y a pour nous une notion dépassée, c’est celle des nations se succédant l’une à l’autre, parcourant les mêmes périodes pour mourir à leur tour, puis revivre sous d’autres noms, et recommencer ainsi sans cesse le même rêve. ”
Ernest Renan,
Lettres du séminaire
“ Ne craignez rien, chère mère, je serai toujours tel ; tout ce qui n’est pas aimable et bon me fait horreur, je serai toujours cet Ernest, qui a fait son éducation morale doucement et paisiblement sur les genoux de sa mère, et avec ses livres, là-bas, dans cette chère mansarde, où ma pensée vole sans cesse. Maman, chère maman, je ne serai heureux que quand je saurai que votre cœur n’a pas douté un instant du mien. Courage aussi, chère mère, il viendra bientôt le jour heureux que nous attendons depuis si longtemps, il est peut-être bien proche, courage, courage ! ”
“ Malgré toutes ces occupations, ma bonne Henriette, c’est vers toi et vers notre bonne mère, que j’aime à diriger ma pensée, quand elle a besoin de ce repos qu’elle chercherait vainement ailleurs. C’est une triste chose d’être réduit à étouffer ses facultés l’une par l’autre, faute de pouvoir les développer toutes. Dieu me garde de jamais l’essayer : quelquefois, j’en suis comme tenté ; mais alors ton souvenir et celui de maman sont ma sauvegarde. Je ne serai jamais dans mon état normal que quand je pourrai joindre à l’étude et à la pensée les joies du cœur et de l’amitié. ”
Termes fréquents
Œuvres de Ernest Renan
Auteurs similaires
Articles associés
La confrontation entre l'islam, religion-système, et l'esprit moderne de dissociation
L'unité dogmatique de l'Islam, perçue comme une « chaîne lourde » par la critique moderne, oppose spirituel et temporel. La modernité, elle, s'est bâtie sur leur séparation, considérée comme essentielle à la liberté politique et au progrès intellectuel. Cette fracture fonde un dilemme civilisationnel.
La langue entre organisme vivant et construction artificielle
« Organisme vivant » ou « construction artificielle » ? La langue se situe à la croisée de ces deux réalités. Longtemps considérée comme l’âme d’un peuple, elle révèle aussi la main de l’homme qui la façonne, l’épure, la standardise — quitte à la réinventer.
