“ Le dévouement n’est le bonheur et la vérité, qu’à condition d’être spontané, magnifique élan, mais rare. C’est le grand irrégulier, c’est l’éclair, la foudre ; ce ne peut être la loi. La loi, c’est le droit de chaque être, assuré par le droit commun. Quand elle en fut là, tout croula. Toutes les pierres du vieil édifice une à une se détachèrent, et Sidonie ne vit plus en face d’elle que la grande nature et sa Rachel, calmée, souriante et déjà tout embellie. Une fois que M. Moreau avait passé un mois sans venir à Messaux, en voyant sa fille, il ne put cacher sa surprise. ”
Résumé
André Léo, auteur de L’Institutrice, aborde avec subtilité les tensions entre dévouement personnel et pressions sociales à travers le parcours de Sidonie, une enseignante dévouée à ses élèves, notamment Rachel, ainsi qu’aux défis de l’éducation religieuse. Les thèmes de l’amour, de la nature et des liens humains s’inscrivent dans le cadre rural de Boisvalliers, où les échanges avec Mme Jacquillat, le curé ou le maire mettent en lumière les enjeux de la vie communale.
Le récit combine émotions et réflexions sur l’instruction, mettant en évidence les dilemmes d’une femme tiraillée entre idéalisme et réalité. La conclusion souligne l’importance d’un équilibre entre vie personnelle et engagement envers la collectivité, thème central de l’œuvre.
Citations de L’Institutrice (André Léo)
“ Il ne semblait pas qu’il s’aperçût de sa faute, car il avait l’air tout charmé, et dans ses yeux brillait une clarté comme la lumière du matin dans la rosée. — Quoi ! mademoiselle Sidonie, c’est vous qui bêchez votre jardin ? — Oh ! répondit-elle, sans pouvoir revenir de sa confusion, c’est seulement pour voir... pour m’amuser. — Eh bien ! vous ne vous y prenez pas si mal ; mais vous en auriez pour longtemps, au moins. Avez-vous un journalier ? — Non... pas encore. Nous avions parlé à Grollard ; mais il demande si cher ! — C’est un paresseux ; ne le prenez pas. ”
“ Comme le visage de Sidonie rayonnait ! Et comme elle avait peine à moduler sa voix que l’émotion entrecoupait. Mme Moreau pourtant ne parut satisfaite qu’à moitié. — Maintenant, il faut apprendre à écrire, dit-elle. Rachel se recula, interdite. — Je le voulais, dit-elle d’un ton chagrin. Maintenant, en effet, qu’elle avait gouté les joies d’un progrès, elle se sentait entraînée vers d’autres. La volonté réfléchie naissait ; aux faiblesses paresseuses de l’enfance, avide d’objets, bercée par les harmonies de la nature, allaient succéder les ardeurs de l’adolescence. ”
“ S’il faut qu’il lise enfin, il lira ; mais il n’aura que la lettre sèche et froide, qui rebutera son esprit, ne dira rien à son cœur et lui rendra l’étude vaine et impossible. Ce qu’il apprendra surtout, c’est la tradition qui le condamne ; il demande la vie, le mouvement, la réalité ; on lui donnera le mythe, l’immobilité, la mort. On lui offrira pour objet d’amour une momie de 4 à 5,000 ans, et il préférera le travail de la bête de somme, la vie au jour le jour. Voulût-il d’ailleurs autrement, il ne pourrait ; car la science est un luxe, réservé aux riches, avec l’or, la soie, le vélin. ”
“ Ma pauvre Sidonie, rappelle-toi notre amitié. Rappelle-toi le doux accent avec lequel tu disais de moi, pour excuser mes folies d’enfant : — Elle est bonne pourtant, ma Berthe. Je ne puis t’exprimer combien ta situation me fait souffrir... et m’humilie !... Sois bonne pour moi ; accepte un peu de ce que je possède. Je devine tes répugnances ; mais écoute : Je n’ai ruiné personne, et l’eussé-je fait, ce n’aurait été que rendre à ceux-là ce qu’ils avaient fait à d’autres. Mon amie, ce monde est un horrible pillage : c’est à des travailleuses comme toi qu’est enlevé ce qu’on nous donne. ”
“ L’abattement s’empara d’elle, un mortel ennui, le dégoût de l’existence. Elle eût voulu échapper à cette souffrance, rompre avec le sort, fuir ailleurs, bien loin, nulle part peut-être, qui sait ? mais enfin cesser de souffrir. Elle en avait assez de ce vide douloureux qui l’épuisait, de cette faim non satisfaite, de cette existence qui n’était pas la vie, mais quelque chose entre la vie et la mort. Celle-ci valait mieux. Sidonie eut le désir, mais non l’audace. Nature douce, pliée dès l’enfance à la crainte de l’opinion, elle avait peur du scandale, jusqu’après la mort. ”
“ On met toujours l’Urchin à côté de moi. Mais avec vous, qui n’êtes ni une mère-grand’ ni un épouseur... Pourtant vous avez l’air si austère !... Ma chère, de bonne foi, quel mal y a-t-il à penser tout haut ? Après tout, c’est le secret de la comédie. Personne ne croit sérieusement que nous puissions vivre uniquement de l’amour de nos mères, qui ne sont pas toutes adorables, et des fleurs que nous brodons. Ça remplit tant le cœur et l’esprit, de faire des dessins sur la mousseline avec du coton, ou de chanter des nocturnes sur le bleu du ciel et les étoiles ! ”
“ La jeune institutrice regrettait de punir ; mais elle s’y croyait obligée. Or le système, une fois entrepris, mène loin ; il a comme tout autre sa logique ; si la dose première de mal infligé ne suffit pas, que faut-il faire ? la doubler évidemment ; frapper de plus en plus fort, puisqu’il s’agit d’une lutte entre deux volontés ennemies, où le salut de l’école exige que le maître ait la victoire. Lutte cruelle, dangereuse, où l’oppresseur n’est pas le moins à plaindre par le danger de sa dignité, la souffrance de son orgueil et l’inquiétude du succès. ”
“ Rester chez soi, cultiver son bien, avoir une bonne petite femme qu’on aime et qui vous aime, c’est encore le meilleur de la vie, et il n’est pas besoin pour cela de vivre à Beauvais ni à Paris. Je suis sûr que vous êtes de mon avis, mademoiselle Sidonie ? — Je crois, dit-elle d’une voix altérée, que le meilleur de la vie, comme vous dites, est au foyer. Qu’y a-t il de plus charmant que de beaux petits enfants ? — Et le plaisir de s’aimer, mais les coquettes ne savent pas aimer. — Vous, reprit-il au bout d’un instant, vous, vous n’êtes pas coquette, vous êtes bonne. ”
“ Il y en avait bien d’autres, mais c’était la plus petite, et puis les autres n’étaient là que pour étudier, et avaient ailleurs leur foyer, tandis que voir cette petite créature à table auprès d’elle, et la soigner, entendre la nuit sa respiration, était pour Sidonie quelque chose d’infiniment doux ; elle souffrait du chagrin de l’enfant, mais elle savait bien qu’il s’apaiserait et elle rêvait de la rendre heureuse. La première fois que la petite fille vint d’elle-même lui prendre la main, pour l’accompagner au jardin, Sidonie eut un saisissement de joie. ”
“ Une fois, la jeune institutrice demeura, et d’une voix douce reprocha au jeune homme son impolitesse. — Aussi, dit-il durement, on ne peut savoir ce qu’elle pense, ni ce qu’elle veut... Ah ! vous valez bien mieux, vous, ajouta-t-il en regardant Sidonie d’un œil où brillait... Était-ce de la tendresse ? ou simplement cet éclat que la jeunesse, comme le soleil, prête à tout ce qu’elle touche. Sidonie devint toute rouge et prit à peine le temps de lui souhaiter le bonsoir. Léontine avait-elle eu raison de prétendre qu’à la longue on devenait moins difficile à Boisvalliers ? ”
“ C’est comme un mari et une femme qui ne s’aiment pas ; ils sont toujours à se bougonner et à se regarder de travers ; mais ils restent ensemble, parce que, ayant les mêmes intérêts, ils ne peuvent pas se séparer. Sidonie cherchait une réponse ; mais, à ce moment, l’image d’Ernest (l’Ernest d’autrefois) vint à leur rencontre du fond de l’allée, comme il était venu un jour qu’elle se promenait avec Léontine, et c’est ce jour-là qu’elle l’avait aimé. Une impression analogue, suivie d’une amère tristesse, lui serra le cœur. ”
“ C’est mon glas de noce ! — En vérité, dit Sidonie, si ce mariage vous paraît si triste, pourquoi le feriez-vous ? — Pourquoi ? Voilà une étrange question. Est-ce votre vocation à vous de rester vieille fille ? Les femmes n’ont que le mariage. Il faut bien s’en arranger, n’importe avec qui. C’est à peu près convenu depuis longtemps entre M. Urchin et ma mère. Je n’ai pas dit non. Pourquoi le dirais-je ? Si je vivais dans le monde, j’aurais tâché de choisir ; mais ici ! Épouser Ernest Moreau, nos deux familles n’y consentiraient pas plus l’une que l’autre. ”
“ Appuyée de la main sur un petit mur d’enclôture, Sidonie contemplait la grande porte, les bâtiments rangés autour de la cour, et, au milieu, la maison neuve qu’Ernest avait fait bâtir, une de ces maisons comme elles sont toutes : quelques marches, un rez-de-chaussée à contrevents gris, l’étage, les mansardes, le toit en ardoises ; sous les fenêtres du rez-de-chaussée, des plates-bandes où croissent les passe-rose et les giroflées ; rien de particulier, de familial, d’intime, demeure banale, patron vulgaire, article de confection bâti pour tous ceux qui peuvent en donner le prix. ”
“ Il n’y manque pas de gens à leur aise. Tenez, voyez-vous à présent ce toit d’ardoises, après cet ormeau, c’est la maison du maire, M. Moreau. — Ah !... qu’est-ce que cette famille ? À cette question directe, la physionomie toute picarde du conducteur se ferma tout à coup, il cligna de l’œil, et avec une nonchalance affectée : — Eh bien, je vous dis, c’est le maire de not’commune. — Je veux dire : Est-ce un homme à voir ? demanda la bourgeoise d’un ton de marquise. Le charretier se tourna vers elle, et, la regardant de ses petits yeux verts et pétillants : — Eh ! eh ! ”
“ Le jour, elle ne se la représentait guère autrement que prisonnière, dans la chambre haute, comme elle l’avait trouvée avec son catéchisme, et repliée sur elle-même, tout endolorie de larmes et de chagrin. Et Sidonie elle-même vivait dans l’étouffement de cette chambre, de ce chagrin, de cette prison... Oh ! comment y a-t-il des gens assez barbares pour contrister ces petits êtres, si doux quand on veut bien leur permettre d’être heureux ? pour comprimer les battements de ces cœurs, si expansifs, si joyeux de vivre ? pour refouler et troubler cette source vive qui s’épanche en gazouillant ? ”
“ C’est égal, c’est une drôle de chose que la vie. Il me semble être déjà vieux ! Il soupira longuement et resta rêveur. L’enfant, qui avait quitté ses genoux, grattait à leurs pieds la mousse. Elle se releva soudain, en appuyant sa petite main sur les genoux de Sidonie, qui, peut-être pour cacher son trouble, la saisit et l’embrassa. — Est-ce que vous la trouvez donc gentille, vous, cette petite ? On lui reproche toujours d’être laide et méchante. Elle n’est pas méchante avec moi, la pauvre enfant ! — Elle ne l’est pas, j’en suis sûre, dit Sidonie, en regardant Rachel. ”
“ En apercevant Sidonie, elle poussa un cri de joie et se jeta dans ses bras. — Oh ! m’amie, chère m’amie, tu vas m’emmener ? Et elle la comblait de caresses. La pauvre institutrice ne pouvait parler. Elle serrait l’enfant sur son cœur. Ernest n’y put tenir ; il s’esquiva brusquement. — Allons-nous-en, répétait Rachel, allons-nous-en bien vite ! Pourquoi n’es-tu pas venue me chercher plus tôt ? Pourquoi pleures-tu si fort et que tu es comme ça tout en noir ? Est-ce maman qui t’a fait pleurer ? Si tu savais comme elle est méchante ! Elle s’amuse à me tourmenter. Eh bien ! ”
“ Au sein d’une vie de torpeur intellectuelle, sa constitution paysanne, gorgée de bien-être et privée de travail, s’était épanouie jusqu’à l’épatement. Ses joues grasses bouffissaient le bas de son visage ; sa taille s’effondrait, sous les plis d’une blouse, dans l’ampleur déjà remarquable du ventre ; ses vêtements exhalaient une forte odeur de tabac et ses souliers ferrés puaient le fumier. Seulement, il avait toujours cet air bon enfant qui avait touché Sidonie. Elle baissa les yeux, avec souffrance, sur l’image conservée dans son cœur, et qui se troublait. ”
“ On y faisait du dessin avec de la glaise, de la géographie et de la géométrie sur le sable de la cour, de la botanique au jardin, de la chimie à la cuisine, de la logique partout et de l’hérésie à faire frémir la Sorbonne et le Vatican. — Commence-t-elle à savoir son catéchisme ! avait demandé Mme Moreau. Et Sidonie, en soupirant, avait commencé le catéchisme. Mais, dès les premiers mots, l’enfant l’avait arrêtée en disant : Je ne comprends pas. Sidonie alors avait essayé d’expliquer. Mais elle aussi, après l’enfant, dut se dire : Je ne comprends pas. ”
“ Toute force en ce monde a besoin d’action. Peu à peu, — il le fallut bien, — le foyer cessa de produire des étincelles et s’assoupit ; les ténèbres gagnèrent. La pensée, toujours prisonnière dans le cerveau, s’alanguit ; les battements de ce cœur généreux se ralentirent. La douleur devint tristesse ; la révolte abattement. Quelquefois encore, se réveillant sur un souvenir, elle pleurait de cette mort anticipée ; mais toute créature fuit une souffrance inutile, et Sidonie, lasse de souffrir, trouvait, au fond, que cela valait mieux ainsi. ”
“ Elle revint à lui de tout son cœur et se fit une piété de cet amour, qui jusqu’alors n’avait guère habité que son cerveau. Cette peinture qu’il avait tracée d’un bonheur de famille paisible dans la simplicité d’un foyer de village, s’empara de l’imagination de la jeune fille et l’attendrit. Elle y vécut par avance. Il y avait bien, comme obstacle et inquiétude, l’opposition des parents Moreau, celle de Mme Jacquillat elle-même. — Mais quelques obstacles en amour ne font pas mal ; ils excitent la pensée et varient l’impression. Ceux-là ne semblèrent pas insurmontables à Sidonie. ”
“ Si faible que soit l’espérance, tant qu’elle subsiste, c’est le souffle de vie qui lutte contre la mort. Mais, en voyant Rachel, de plus en plus envahie par son milieu, perdre le souvenir des douces années dues à l’amour de sa mère adoptive, et se détacher, dans son égoïsme d’enfant, d’une tendresse désormais impuissante, Sidonie crut sentir aussi se détacher tout lien entre elle et ce monde humain qui la repoussait de toutes ses joies. ”
“ Une impression analogue, suivie d’une amère tristesse, lui serra le cœur. — Quand je dis : un mari et une femme qui se bougonnent, reprit M. Lucas, ce n’est pas comme exemple de ce qui doit être, mais de ce qui est trop souvent, malheureusement. Car la femme ne devrait pas le prendre sur un ton d’égalité avec son mari. Et en ceci, comme en tant d’autres choses, l’Église et l’État ont la même doctrine. Ce n’est pas galant ce que je dis là ; mais moi, je suis pour les bons principes et vous êtes trop sensée pour m’en vouloir. Ma pauvre défunte était ainsi. Jamais un mot plus haut qu’un autre. ”
“ La nature, au printemps, a, pour tout être doué du sens poétique, un charme pénétrant, mais qui n’est bien éprouvé dans sa profondeur intime que par ceux qui ont eux-mêmes cultivé la terre, ouvert son sein fécond, épié ses forces mystérieuses, saisi quelques-uns de ses secrets, respiré sa puissante haleine. Pour ceux-là surtout elle est la nourrice, l’amie, le grand génie familier. Ce charme que le paysan éprouve instinctivement, Sidonie en avait conscience. Dans ces joies, dans ce travail plein d’ardeur, le babillage de Léontine la venait troubler. ”
“ Elle eût aimé revoir son vieil ami, M. Favrart, et ce Boïsvalliers, où elle avait fait l’apprentissage de sa vie d’ingrat labeur et de déceptions. Mais un autre désir plus fort la tenait au cœur, celui de rester à Messaux pendant les vacances de Rachel. L’amour nouveau qu’elle avait conçu pour sa tâche d’institutrice avait rendu ses regrets plus supportables, mais n’avait rien enlevé à cet amour maternel dont elle s’était fait un culte dans la douleur et l’absence, au point qu’elle se reprochait parfois les satisfactions qu’elle trouvait ailleurs. ”
“ Il est certain que le jeune Moreau occupait une position très forte : il était le seul. M. Urchin avait les avantages du rang et de la fortune, mais non de la jeunesse. En outre, il habitait assez loin de Boisvalliers et y venait rarement. Tout être se tourne vers sa destinée. La femme, la jeune fille surtout, n’a, selon nos usages, que l’amour. Un chimiste capable d’analyser les pensées eût trouvé l’image indécise du bel Ernest au fond des préoccupations de la rêveuse Sidonie, comme de la railleuse Léontine. ”
“ Elle se releva, reprit son paquet sur son bras, interrogea l’espace d’un regard timide et revint à petits pas, le cœur plein, la tête en feu, gardant tout au fond le regret de ne l’avoir pas revu. Quel sujet de commentaires pour ses heures de solitude ! et de distractions le reste du temps ! À peine retirée dans sa chambrette, Sidonie analysait le passé, forgeait l’avenir. Dans ces rêveries, l’imagination tient peu compte des faits ; elle vole à son but. Que de fois elle se vit couronnée de fleurs d’oranger, dans l’église de Boisvalliers ! ”
“ À quoi bon ? Et elle ne se sentait plus le courage de continuer cette longue succession de jours vides qui, selon toute probabilité, lui restaient à parcourir. Cependant, le souvenir lui vint de ses élèves qui l’aimaient, à qui elle était nécessaire, et elle se reprocha son égoïsme, et rassembla tout ce qu’elle avait au cœur de tendresse et de dévouement pour aimer pleinement et remplir cette tâche haute et sacrée, qu’elle avait enfin comprise. Au bout d’une heure, pensant que M. Lucas avait eu le temps de partir, elle reprit le chemin de la maison. ”
“ L’enfant, plus près de la nature, obéit moins volontiers que l’homme, et se dérobe aussi plus facilement. Plus faible, plus malléable, plus fluide, il glisse, il échappe, il fuit. Son irresponsabilité est une force ; son inertie est invincible ; son rire est une arme qui frappe au cœur. La lutte en apparence est bien inégale ; ce petit être qu’une main soulève, ce mirmidon d’avance n’est-il pas vaincu ? ”
“ À côté de l’indignation et du chagrin que le délabrement de sa nouvelle demeure lui fit éprouver, Mme Jacquillat trouva une consolation : c’est que la pièce du bas, ayant une alcôve, put être disposée en salon et contenir tous les meubles dans un ordre convenable. Pour le reste, elle fit de la colle et retapa le papier comme elle put. Sidonie eut en haut sa petite chambre. Quant au jardin, il ne ressemblait pas mal à la maison ; mais avec la différence des grâces que la nature donne aux vieux jardins et ne peut donner aux vieilles demeures. ”
“ Mais alors toute une part de la vie humaine, celle dont tous les autres (à peu prés tous) autour d’elle vivaient, et que dans le secret de son cœur une voix timide, et à la fois énergique, avait toujours réclamée, cette part serait donc définitivement écartée de sa triste vie ! L’amour, hélas ! oui, sans doute, c’était bien fini ; mais le mariage eût été une garantie contre la solitude et la misère, qui l’épouvantaient pour sa vieillesse, et puis l’homme n’est pas tout, il y a les enfants !... Oh ! un enfant ! Elle ! peut-être avoir un enfant ! De nouveau ses larmes coulèrent avec abondance ”
“ La première, d’âge mûr, grande, forte, épaisse, le visage énergique et coloré, l’air sûr d’elle-même et majestueuse, une maîtresse femme ; la seconde, une jeune personne, assez grande également, assez jolie, douée d’un aplomb à peu près égal, mais d’un aplomb moins sérieux, plus jeune et relevé de quelque chose de piquant, qui pouvait se nommer impertinence. — Je pense, dit la première en regardant Sidonie, après avoir salué Mme Jacquillat, que c’est mademoiselle qui est notre institutrice ? ”
“ La nature a son équilibre, nous n’en doutons que pour l’avoir dérangé. Maintenant, l’aspect de la vie avait changé pour Sidonie comme pour ses écolières. Celles-ci avaient passé de l’enfer de l’enfance, qui est l’immobilité et la compression, dans le paradis d’une activité joyeuse, d’une expansion normale et rapide. Elles devenaient bonnes en étant heureuses. Elles aimaient leur institutrice, et chez quelques-unes cet attachement devenait un culte. ”
“ LES FILLES PAUVRES L’INSTITUTRICE [18] Dans le système d’éducation qui règne depuis le commencement du monde, l’humanité semble ne s’être jamais aperçue que toutes les grandes actions, que tous les progrès viennent de volontés libres, appliquées d’elles-mêmes à un but. Au lieu de ménager pour l’étude cette précieuse initiative encore plus nécessaire au travail de l’esprit qu’à celui du corps, on a fait de l’école un bagne et de l’écolier un forçat. Sans attendre les manifestations de la volonté de l’enfant, la volonté de l’homme pèse sur elle de tout son poids et l’écrase. ”
“ Tout cela fut étalé en vente publique, froidement et curieusement examiné, évalué, raillé, finalement acheté à prix dérisoire par les ennemis eux-mêmes de l’institutrice. Les fauteuils en tapisserie, brodés par sa mère, devinrent la propriété du curé, et la dévote qui regrettait les bûchers, eut l’ameublement de velours et les flambeaux. Avant son départ, Sidonie eut la visite d’Ernest et de sa fille. Il était bon, mais calme, et l’enfant distraite. Pour elle, son cœur se brisait. Oh ! pourquoi la mort ne vient-elle pas quand les vrais liens de la vie se rompent ? ”
“ Vint un autre changement, que Sidonie refusait de prévoir, mais auquel ne pouvait échapper, hélas ! la nature de l’enfant, non plus que celle de l’homme. Dans leurs premières entrevues, c’était avec un emportement passionné que Rachel se jetait dans les bras de son amie, et leur séparation n’avait point lieu sans cris et sans pleurs ; scènes cruelles, mais qui pourtant laissaient au fond du cœur de l’institutrice l’âpre douceur d’être aimée. Peu à peu l’habitude se prit et l’enfant se résigna. La pénétration du regard, l’effusion de la tendresse s’affaiblirent. ”
“ Au chagrin d’une défaveur qui l’humiliait, à la peine de quitter des habitudes faites, des sympathies et des souvenirs toujours chers, à de secrètes souffrances, se joignaient pour l’institutrice les dépenses du déménagement, énormes pour un tel budget. Il fallut se priver, s’humilier, subir mille piqûres et enfin laisser une dette à Boisvalliers. Mme Jacquillat partit malade et Sidonie cruellement ulcérée. Une seule impression lui causa une douceur mêlée de poignant regret : c’était le sentiment qu’elle avait inspiré à M. Favrart et dont elle ne vit la profondeur qu’au moment de leurs adieux. ”
Termes fréquents
Œuvres similaires
Tableau de l’instruction primaire en France…Jacques Galéron (André Léo)Le cœur d'ivoire (Max Du Veuzit…Histoire d'un sous-maître, par Erckmann-Chatrian…Ma jeunesse (Jules Michelet)La bonne mèreFrère Nicéphore (Alexis Clerc)Jean Coste (Antonin Lavergne)La Cause du beau Guillaume (Louis-Émile-Edmond Duranty…Pierre Valdey, ou Le bon fils…
