“ Que ne donne-t-elle pas à un être déjà charmant ? Albert, dans l’éloignement où il était d’un prompt mariage, détournait les yeux de sa jolie cousine, et se gourmandait lui-même lorsqu’il se sentait près de l’admirer trop. Il ne les détourna plus ; il s’abandonna, le cœur palpitant, au plaisir de la trouver ravissante. Maintenant, le regard voilé, il épiait ses moindres mouvements, et il lui semblait qu’il ne l’avait encore jamais vue, qu’elle n’était plus la même. Les étincelles de vie, peut-être d’amour, qu’il voyait briller dans ces yeux autrefois voilés de larmes, le brûlaient au cœur. ”
Résumé
André Léo's Marianne examine les tensions entre amour, devoir social et moralité à travers le destin de sa héroïne, une jeune femme confrontée aux dilemmes de l'engagement matrimonial. Les personnages principaux, Marianne et Albert, symbolisent les luttes intérieures liées à la confiance, à la pudeur et aux attentes de leur époque.
Le récit, ponctué de dialogues émouvants et de réflexions sur la chasteté, met en lumière les contradictions entre sentiments authentiques et normes rigides. L'œuvre, publiée au XIXe siècle, résonne encore par sa critique des mœurs et son appel à une liberté affective.
Citations de Marianne (André Léo)
“ Et de même, cher Albert, je vous demanderai pour les miennes secours et indulgence. Oh ! mur mura-t-elle plus bas, l’amour ne contient-il pas tous les amours, celui de la mère et de la sœur, aussi bien que de l’amante ? — Ange ! fée ! chère inspirée ! dit-il en la couvrant de baisers ; tu me rendras la force, tu me donneras une vie nouvelle ! Et il le croyait, tout au sentiment d’enthousiasme qu’elle excitait en lui, à l’ivresse que lui inspirait la vue de cette charmante fille, qui restait entre ses bras, les joues humides de larmes, et les yeux et les lèvres brillants d’amour, de sourire. ”
“ Comment des êtres peuvent-ils mêler le mensonge à l’amour ou plutôt à ses apparences ? Aimer et trahir ! Albert, J’ai l’âme toute meurtrie de ces choses. Elles me causent un étonnement si douloureux !... Il me semble que ma vie en est diminuée, que ma pensée même en est froissée à jamais. Ah ! c’est une chose affreuse, l’impression que falt le mal à pénétrer seulement, dans la pensée ! Puis aussi, pour nous qui aimons, l’amour est ce qu’il y a de plus saint au monde, et nous nous sentons comme frappés dans notre propre cœur n’est-ce pas, Albert ? ”
“ La femme qui se respecte ne doit aimer qu’à l’abri des lois ; c’est alors seulement qu’elle peut se livrer aux élans de son cœur, et se dévouer, s’il le faut, jusqu’au martyre, à son époux et à ses enfants. Mais celle qui se donne sans exiger de garanties a mérité l’abandon ; celui même qui a su triompher de sa faiblesse méprise bientôt la femme qui n’a pas su lui résister ; abandon née par lui, méprisée de tous, elle expie, par la honte et le malheur, sa coupable passion et sa folle confiance ; car pour elle la vertu par excellence est la chasteté. ”
“ C’est comme l’impression d’une vérité, d’abord méconnue, qui se dévoile tout à coup, évidente comme la clarté du jour. Ou je serai votre femme ou je ne me marierai jamais. J’ai un chagrin, c’est d’avoir pu croire que j’en aimais un autre, et d’avoir donné à un autre des effusions qui n’appartiennent qu’à vous. Quand je me rappelle cette illusion, et la ferveur de mon âme, ou plutôt les efforts qu’elle faisait pour être fervente. On m’aimait, on le disait du moins, J’avais consenti, je voulais aimer ; j’y mettais toute ma conscience par culte pour l’amour même. ”
“ Quoi ! se disait-elle, n’aimé-je pas Albert, puisqu’à le voir troublé devant moi, je suis troublée moi-même ? puisque je me sens doucement émue d’être l’objet de cet amour ? puisqu’il m’attire et me plaît ? Oui, cela est beau d’être aimé, cela est beau et touchant de voir sur un visage fleurir tant de belles choses : la bonté, l’amour, l’enthousiasme, et l’on ne peut faire autrement que d’être reconnaissante envers celui qui devient plus grand et meilleur par l’amour qu’il a pour vous ! ”
“ Sombre, embarrassé, marchant d’un pas fébrile, il se taisait donc, et ce silence indigna Fauvette. Rien n’irrite la passion comme l’inertie c’est la flamme rouge et brûlante qui crie en rencontrant l’eau, son flasque mais terrible ennemi. Fauvette alla se placer devant Albert : — Qu’est-ce que ça signifie, s’écria-t-elle, que tu ne dises pas un mot ? As-tu perdu la langue ou le cœur ? Je suis là, moi, tu le vois bien, toute bouillante de peine... et tu sembles un mort ! ”
“ Où la loi séquestre la femme, le progrès est nul ; où les mœurs font de l’amour un acte purement charnel, le cerveau humain se pétrifie. Dans les pays, dans les temps au contraire où la femme agit, se mêle à toute chose, la vie court à grands flots dans les veines des peuples, le cerveau pense et le progrès marche. Mais, comme cette action est partout encore détournée, contrainte, obligée pour s’exercer de s’épuiser en détours, les mœurs sont hypocrites, la logique est faussée, la loi est arbitraire. ”
“ Jamais la jeune fille n’avait mieux senti la nature, ne l’avait trouvée si grande et si belle. Elle-même se sentit plus forte, plus compréhensive, meilleure, et comme sacrée par une religion nouvelle ; elle venait de vouer sa vie, de faire un serment : son enfance était finie, elle devenait membre actif de l’humanité ! Cela l’émut d’attendrissement et de fierté, et, reconnaissante envers celui qui l’avait initiée à cette nouvelle vie, elle murmura : Oui, je t’aime, cher Albert ! ”
“ Quand ils étaient bien las, ils s’asseyaient sur quelque talus de mousse, Albert passait le bras autour de la taille de Fauvette, elle appuyait la tête sur l’épaule de son amant, et ils se taisaient dans un repos plein de charme ; puis recommençaient bientôt après à s’entretenir à demi-voix, se murmurant leur amour. — Chère petite disait Albert, que tu es charmante et bonne ! que je t’aime ! Qu’y a-t-il au monde de plus doux et de plus joli que toi ? Tu es une harmonie vivante, ma fauvette. ”
“ Il s’agissait des folies d’un jeune homme qui dissipait sa fortune et sa santé dans le monde des hommes de plaisir et des courtisanes, et d’une jeune fille aimable, belle, riche et honnête, qui l’aimait secrètement, sans se rebuter de rien, et qui, sans quitter ses ailes d’ange, le disputait à ses maîtresses et finissait par le leur arracher. Le jeune débauché tombait aux pieds de son ange gardien, se déclarait subitement épris des douceurs et des devoirs de la famille, et voyait sa vertu récompensée par son union avec la belle héritière. ”
“ Un amour auquel manque la foi en lui-même, qui vit l’œil fixé sur le point où il finira, ne peut se nourrir de longues contemplations ; toute sa sauveur est contenue dans l’émotion des premières faveurs, dans la nouveauté des impressions, dans la difficulté vaincue. Tout le reste, la pénétration intime des deux êtres, les longs projets, les éternels serments, tout ce que recherchait Fauvette enfin, c’était pour lui des mensonges, et c’est une fatigue et une répugnance que de mentir. ”
“ Elle n’avait rien vu de tout ce qui l’entourait, que la surface ; les regards des hommes ne lui avaient paru que ce qu’ils voulaient paraitre : doux, flatteurs et respectueux. Des voix insinuantes, et qui se faisaient harmonieuses pour oser bruire à son oreille, lui avaient fait entendre l’accent de l’amour sans en prononcer le nom ; mais elle avait souri de tout cela, sachant bien qu’on n’aime pas si vite, prenant ces choses comme une partie de la musique du bal. Elle-même, elle avait bien vu que sa beauté était une harmonie et ne trouvait pas étonnant qu’on l’admirât. ”
“ Belle de tous les charmes de la nature, elle a de plus l’âme qui se connait et parle ! et c’est pour arriver à vivre et à s’épanouir dans le sang de ses veines, dans les rayons de ses yeux, dans la volupté de sa bouche, dans la pudeur de son front, dans la moelle de ses pensées, que la terre gonfle son sein, que les germes croissent, que la lumière brille, que la séve monte et descend, que la brise s’exhale, que la végétation couvre le sol, que l’animal suit le rêve de sa vie. ”
“ S’il me fallait celas... tout serait aussi détruit par le doute que par une faute. Vous ne pourriez me pardonner l’insulte, et moi je serais écrasée de honte et de remords devant vous. Non, c’est impossible ! Eh bien, Albert... — Elle s’arrêta haletante. — Eh bien ! non, reprit-elle avec une exaltation nouvelle, non, je ne puis pas, je ne veux pas croire que vous ayiez pu trahir votre foi, et garder vis-à-vis de moi la même attitude et le même langage. Ce serait une chose infâme, et vous ne pouvez pas être un infâme ! Albert ! Mentir en disant je t’aime ! trahir avec des baisers ! ”
“ Oui, maintenant il était tout à elle, sans réserve ; il l’adorait, il n’avait plus au monde d’autre ambition. Il n’existait plus d’autre ravissement que de la voir, de la suivre, de l’entendre ! Plus d’autre malaise que d’en être loin, plus d’autre malheur que de n’en pas être aimé. Sur cette attente, ses jours étaient pleins de joies et de craintes, la jeune fille, sans aucune coquetterie, lui dispensant alternativement de charmantes affections et des réserves menaçantes. Elle rougissait, se troublait, quand, dans le tête-à-tête, l’amour silencieux d’Albert se traduisait par mille indices ”
“ Car, vois-tu, dans cette exploitation infâme qui se fait de la femme et de l’amour, leur intérêt, à elles toutes, est de s’unir et de se défendre. Quand une fille riche épouse l’amant d’une fille pauvre, elle ne commet pas seulement un crime contre l’abandonnée, mais contre elle-même, contre l’amour, contre la nature. Quand elles consentent à l’abandon et à l’avilissement des autres femmes, elles perdent elles-mêmes l’amour qui, traîné de la débauche au calcul immonde et menteur, n’existe plus. ”
“ Je ne suis plus une pauvre petite machine à coudre je suis une femme, une vraie femme, qui aime et qui est aimée. À présent, mon sang court chaud dans mon cœur, je ne sens plus la fatigue, je suis forte et joyeuse. Tu es dans ma vie comme un éblouissement de bonheur ; je ne songe plus au passé ni à l’avenir, je ne vis que pour t’aimer. Quand, à force de courir et de s’adorer, ils s’apercevaient qu’ils mouraient de faim, ils se rapprochaient d’un village, achetaient des provisions et revenaient diner dans le bois, sur les genoux de Fauvette. ”
“ On ne vivait pas, on mourait. J’étais alors si menue qu’on m’eût, comme disait ma mère, enfilée avec une aiguille. Les deux petits et ma sœur cadette cherchaient à manger dans les immondices, et ma mère parlait de nous jeter tous ensemble dans la Seine. Moi, je ne voulais pas ; j’étais jeune, et du fond de cette horrible misère, j’avais toujours une clarté d’espérance au fond du cœur. L’été surtout, quand le soleil brillait, je me disais : Est-il possible ? Pourquoi donc ne vivrait-on pas ? ”
“ D’autre part, ce n’est jamais en vain que la corruption touche notre esprit ; elle y imprime sa tache. Quoi qu’on fasse, le blanc pur de l’ignorance en restera sali. Ce n’est pas tout que l’action, la connaissance du mal est aussi un abaissement, et sur ce point la solidarité qui unit l’être à son époque et à son milieu est chose aussi effroyable que fatale. Si mal élevé qu’eût été Albert, l’amour intellectuel et tendre à la fois de sa cousine l’avait porté tout d’un coup dans une région nouvelle, en écartant momentanément les scories déjà amassées. ”
“ Oh ! moi qui le croyais si haut, si fier, si vrai, si pur ! Est-il possible ? Moi qui abaissais Albert devant lui ! Elle se reprocha de nouveau d’avoir méconnu son fiancé et se promit de le venger par un redoublement d’amour et de confiance ; mais la blessure de sa déception à l’égard de Pierre Démier restait horriblement âpre et saignante. — Ne plus croire, se disait-elle, en cette parole vibrante, en ce regard franc, en ces nobles et sérieux sentiments si fortement exprimés, cela me semble impossible ! S’il est trompeur, qui pourrai-je croire jamais ? ”
“ Accablée d’émotions et toute chargée de pensées, elle éprouvait le besoin d’être seule et surtout de fuir le caquetage d’Emmeline sur des sujets qu’elle sentait, elle, si graves qu’ils lui prenaient tout le cœur. Elle monta dans sa chambre, tourna la clef, et se jeta sur sa causeuse, asile ordinaire de ses rêveries. D’abord des larmes abondantes la soulagèrent, puis son esprit flotta sur tout ce qui l’avait frappée dans cette matinée : la douleur déchirante de l’abandonnée, la noblesse de Pierre, l’infamie de ce Turquois, les remontrances de son oncle et les traits acérés de Mme Brou. ”
“ Ah ! si dans l’œuvre sacrée, l’intelligence, l’enthousiasme et le dévouement eussent été appelés au lieu d’être combattus, si l’amour humain eût proscrit l’amour bestial, quelle serait aujourd’hui la vie ? Vous me pardonnerez d’avoir pris ce sujet à l’origine, parce que c’est à la prétendue infériorité naturelle de la femme que se rapporte nécessairement toute l’argumentation de ceux qui l’infériorisent dans la vie sociale, et que c’est à cette infériorité sociale que nous devons les désordres de nos mœurs et la plupart des misères qui déshonorent notre civilisation. ”
“ Elle penchait son front et de nouveau ses larmes coulaient. Il la serra contre son cœur avec un mélange de honte et d’ivresse. — Albert, lui dit elle, soyons plus unis que jamais. Vous aurez toutes mes pensées, donnez-mol toutes les vôtres. Il faut combler ce qui nous sépare. À force de franchise et de bonne volonté, il faut arriver à nous connaître tous deux, comme chacun de nous se connaît soi-même. Alors plus de trouble, plus doute ; nous serons sûrs l’un de l’autre, et, quoi qu’il arrive, rien ne pourra plus nous séparer. ”
“ À partir de ce moment, un homme se doit à sa femme ; c’est différent, et encore, s’ils commettent des manquements à la foi conjugale — Mme Brou poussa un long soupir — n’est-ce pas du tout la même chose. Pour une femme, c’est un crime irréparable, et pour eux ce n’est qu’une faute, qu’il faut bien pardonner, quelque douleur... — elle s’essuya les yeux ; — mais, pour ne parler que des jeunes gens, ils ont le droit de faire avant le mariage ce qu’ils veulent, et, voyez-vous, ma chère enfant, on se moquerait de vous d’avoir seulement l’idée d’une telle exigence. ”
“ Il avait un esprit insinuant, varié, qui rendait sa conversation agréable. Souvent il faisait sourire Marianne par un trait heureux ; mais lui, souriait à peine. Son regard tendre et voilé, ses soupirs, ses paroles discrètes, inachevées, tout disait en lui : — Je suis homme à ne point guérir de cet amour que je n’ose vous dire. Un matin, Marianne, sortie avec Henriette, le rencontra sur son chemin. Il rougit, salua d’un air embarrassé, et s’éloigna rapidement. Tournant la tête du côté d’Henriette, Marianne vit les joues de la jeune ouvrière couvertes du plus beau carmin. ”
“ Vous allez tuer Albert ! — Oui ! répondit-il, d’un ton sourd, féroce, aveugle, en la repoussant. Et, la laissant épouvantée, il partit en courant à travers le bois. Fauvette le suivait des yeux, quand un jeune homme, se détachant du groupe qu’elle avait quitté pour aborder Pierre, vint galamment lui offrir le bras : — Ce n’est pas un ivrogne, votre monsieur, dit-il, c’est un fou ? Comment peut-il vous quitter ainsi quand il a le bonheur d’être près de vous ? Mais qu’avez-vous, mademoiselle Fauvette ? ajoute-t-il en la voyant pleurer. ”
“ Tous les êtres humains sont libres et égaux en droits. La femme est donc libre, elle est donc l’égale de l’homme ; elle doit donc sortir des limbes et de l’arbitraire où la retient la législation ; de la timidité, des précautions injurieuses que lui impose l’opinion ; de l’esclavage où la courbe le mariage, de l’ignorance et de la frivolité de son éducation. Elle nait à la vie complète ; elle voit, elle sait, devient une force économique en même temps que politique et civile, et se défend désormais contre toute exploitation. ”
“ Votre vie a été belle, car vous avez profondément aimé ; votre mort a été peut-être plus belle encore, plus féconde, puisqu’en face de ce monde simple pour la vraie religion humaine, vous avez affirmé l’amour, et que, ne fût-ce qu’un moment, au milieu de nos immondices, dans les cœurs les plus éteints vous avez fait jaillir l’étincelle. ”
“ Albert était donc amoureux, et avec tous les symptômes : langueur, ennui de toutes choses, hors l’objet aimé, désir ardent de s’en rapprocher, émotions quasi-timides, agitation, incessante, exaltation du cerveau ou, comme d’aucuns disent, du cœur. Il passait derrière sa vitre des minutes qui faisaient des heures à la fin du jour. Mais il était rare qu’il vit apparaitre la tête, blonde, à la fois mutine et ingénue, qu’il avait toujours dans l’esprit. ”
“ Le ton des lettres d’Albert avait changé. Marianne essayait de se le nier à elle-même, à en douter ; mais elle le sentait douloureusement et avec une persistance fatale. Un rhétoricien peut paraître ému sans l’être, en des sujets qui sont du domaine de l’intelligence et de l’imagination ; mais dans les choses du cœur règne une harmonie secrète, plus fine que celle de l’oreille, où toute dissonance frappe aussitôt celui des deux qui a gardé la tonalité première. ”
“ Je fais alliance avec toi, ma sœur. Assez longtemps nous avons été trompées et exploitées l’une par l’autre. Unissons-nous dans cette alliance, nous retrouverons le bonheur et la dignité ; l’homme retrouvera l’honneur et l’humanité l’amour. Maintenant, si je n’avais pas déjà refusé Albert, si je pouvais l’aimer encore, je te dirais : Je m’incline devant ton droit ; toi seule dois être sa femme, si tu peux lui pardonner. Fauvette secoua la tête. ”
“ Des larmes silencieuses coulaient sur ses joues. Elle entendait encore les prières désespérées d’Albert et le voyait se traîner à ses genoux, et cela lui causait encore une âpre souffrance ; car son oreille, son cœur, toutes les fibres de son être la connaissaient bien cette voix et n’avaient pu encore se déshabituer de l’aimer. Mais la raison, le sentiment lui-même, n’étaient plus pour lui. Il y avait maintenant des choses que Marianne aimait plus qu’Albert : sa propre pudeur, l’amour vrai, la sincérité, la justice. ”
“ Elle était déjà sillonnée de rides et la barbe blanchissait le front élevé, rigide, semblait marque d’une honnêteté scrupuleuse ; les traits, rudes et fatigués, n’en exprimaient pas moins une certaine bonhomie ; l’œil vif brillait d’énergie. Marianne lui trouva une assez grande ressemblance avec Pierre et ne douta pas que ce ne fut le père Démier, qu’elle n’avait jamais entrevu. Un cri qui retentit dans la chambre à côté lui fit comprendre qu’Henriette venait d’être instruite de sa présence, et saisie d’une émotion plus vive, elle s’avança, tandis que la porte s’ouvrait. ”
“ Le crime, ce crime que signalait la voix aigre de Mme Brou, non, ce n’était pas Henriette qui l’avait commis ; c’était l’homme qui, par des serments d’amour, avait appelé cette femme à une union menteuse et qui, père, commettait cette monstruosité d’abandonner son enfant ! Mais alors comment se pouvait-il que ce fût Henriette qui fut méprisée, rejetée de tous, et M. Turquois absous ? Ici Marianne ne comprenait plus, et elle restait stupéfaite de cette anomalie, de cette injustice énorme ! Il lui eût fallu douter de sa propre conscience pour croire que le monde n’eût pas tort. ”
“ Albert, les sourcils froncés, écouta le bruit de ses pas se perdre dans l’escalier ; puis respira comme un homme soulagé. Mais presque aussitôt, face à face avec sa pensée, il redevint plus sombre encore ; il se promena dans la chambre, et ses yeux se portèrent sur le tiroir où il avait mis la lettre de Marianne. Elle était là, et cependant il la sentait peser d’un poids énorme sur sa conscience ; il étouffait, il se mit à la fenêtre. ”
“ Et puis aimer, aimer sûrement, pleinement, c’est l’essentiel. Oh ! oui, cher Albert. Elle le voyait chaque jour de longues heures. Les merveilles de l’art, de la science, de l’industrie, leur fournissaient des sujets inépuisables d’entretiens, où leurs jugements se confondaient avec charme, où leurs âmes semblaient emportées du même essor. Une ou deux fois, que des différences essentielles se produisirent, dont Marianne un instant fut affligée, Albert se rangea bientôt et de si bonne grâce à l’avis, ou plutôt, au sentiment de sa fiancée, qu’elle ne fit que l’en aimer davantage. ”
“ Si tu épouses M. Beaujeu, ce sera certainement sans amour. — Mais oui, dit Emmeline. Comment veux-tu ? Je ne sais pas, moi. — Eh bien pourquoi bannir ainsi l’amour de ta vie ? N’est-ce pas là déjà un malheur ? Et peux-tu seulement être sûre de l’en bannir ? Si tu venais à aimer, une fois mariée ? — Oh ! Marianne, comment peux-tu supposer ?... — Mais l’amour n’est pas volontaire, ou bien ce ne serait pas un sentiment puissant ? — Une femme honnête aime toujours son mari. — Tu sais bien que non, Emmeline. Tu connais plus d’un ménage où l’on ne s’aime pas. ”
“ De celui qui s’est élevé si haut que le mal lui est impossible à celui qui lutte et lutte mal, tout près de succomber, la différence est immense. Marianne était trop prévenue pour s’en apercevoir ou du moins pour s’en rendre compte, et, près d’elle, dans cette atmosphère de chaste amour et de grâce enivrante qui l’entourait, Albert fut si promptement repris et subjugué qu’il en oublia comme un mauvais rêve le monde d’où il sortait et où il allait rentrer. Avec une pareille femme à son bras, oh ! comme aisément il pouvait braver les séductions, les railleries, les pensées malsaines ! ”
“ Heureusement Mme Démier vint ce jour-là, et Marianne lui confia son chagrin. L’excellente femme poussa de vraies exclamations, blâma le coupable et finit ainsi : — Eh ! que voulez-vous ? les malheureux ne sont pas parfaits. Il y en a que la misère abrutit, d’autres qu’elle rend méchants. C’est bien triste ! Mais les heureux ne sont point parfaits non plus. Ce mot resta dans le cœur de Marianne, et à l’occasion s’y développa en réflexions intelligentes. Elle en aima davantage Mme Démier, et dès lors les aphorismes du docteur et de sa femme furent dépensés en pure perte plus que jamais. ”
“ On peut être trompé sur la durée du sentiment, et dans ce cas le trompeur est lui-même sa propre dupe ; — on l’est difficilement sur l’intensité, car tout sentiment vrai vibre dans la parole et donne aux plus simples d’esprit le secret de l’éloquence. Écrite ou parlée, Albert l’avait eu cette éloquence du cœur ; Marianne avait senti vibrer le verbe divin, l’amour. Maintenant, la sonorité n’était plus la même, la musique devenait savante, étudiée, elle ne chantait plus ; l’amoureux n’était plus poëte. ”
“ Elle n’est pas bien savante, Marianne, mais il lui semble pourtant qu’une chose hors de doute et bien établie, c’est que l’intelligence est le contre-poids de l’instinct, qu’elle a pour mission de le régler et souvent de le combattre, et que, dans la carrière progressive de l’humanité, plus on devient intelligent et moins l’on reste instinctif. Si l’homme est vraiment doué particulièrement de cette noble faculté de l’intelligence, il devrait donc être dans le monde le régulateur, le sage et non pas le tentateur, et si la femme est tout sentiment... ”
“ Insoucieuse, elle ouvrait son piano et ne chantait pas même une tendre romance, mais étudiait tout bonnement ou lisait, ou bien, assise dans un coin sombre, rêvait au père chéri, absent à jamais. Pendant ce temps, une âcre amertume, une ardente irritation, envahissaient le cœur d’Albert, et quand enfin la lumière s’éteignait sans que Marianne eût paru, il se retirait en l’accusant de caprice, de légèreté ou même de coquetterie, mots dont à peine elle savait le sens, mais qui pour lui, pauvre enfant hâtivement corrompu, faisaient déjà partie du bagage appelé « connaissance du monde ». ”
“ J’aime Marianne, j’ai le bonheur d’en être aimé ; nous voulons nous marier, c’est bien simple, et, dans cette situation, un baiser ne me semble pas un crime... — Il est du moins un danger, dit magistralement le docteur. Un premier baiser en entraine d’autres, la jeunesse vous emporte... Et quelle rougeur nous monterait au front, si nous pouvions être accusés d’avoir suborné une jeune fille qui nous a été confiée, et cela dans un but cupide, afin de rendre le mariage nécessaire... ”
“ Pour nous deux au moins, l’amour est une vérité, n’est-ce pas ? Pardonnez-moi j’ai besoin que vous m’aidiez. J’ai l’esprit malade ; soyez bon pour votre pauvre Marianne, mon cher lancé. Raffermissez-moi ; dites-moi que le reste du monde peut mentir, insulter l’amour ; mais, que nous deux au moins nous dominons ces fanges, que nous nous aimons vraiment, Albert. Elle se penchait sur son épaule, en tournant vers lui ses beaux yeux, toute éperdue de cet aveu, pleine de confusion, au point qu’il faillit tomber à ses genoux, lui tout dire et implorer son pardon ”
“ Un monde où, comme on l’affirmait à l’envi, dominaient les Turquois... Oh ! quelle étrange infamie !... Elle mit les mains sur son front, et rougit non pour elle, mais pour l’humanité. Ou bien encore des femmes irréfléchies, esclaves de tous les mots d’ordre, comme Mme Brou. C’était pour ces gens-là qu’il eût fallu étouffer sa conscience et sa pitié, être injuste et dure pour les victimes !... Car Marianne ne pouvait hésiter sur de tels faits. Plus elle les contemplait et plus sa conviction devenait précise, inflexible : Henriette n’était pas méprisable et Alfred Turquois l’était. ”
“ Alors elle détournait ses regards avec souffrance, avec une sorte de honte pour ses propres sentiments flétris, et quand elle sentait le besoin de répondre enfin, en accusant celui qu’elle avait autrefois comblé de son amour et de sa confiance, une pudeur plus délicate encore et plus haute que sa pudeur de femme, lui coupait la voix. — Marianne ! dit enfin Albert, votre silence est inexplicable, il est cruel ! Un mot, je vous en supplie ! Si ce ne peut être un mot de pardon, que ce soit un mot de colère ; mais parlez-moi ! ”
Termes fréquents
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