“ Heidi dormait très bien dans son coin de poële ; mais le matin, elle croyait toujours se réveiller sur l’alpe et il lui semblait qu’elle devait vite se lever pour aller ouvrir la porte du chalet et voir si c’était la neige épaisse pesant sur les longues branches des sapins qui les avait rendus muets ; elle ne se rappelait où elle était qu’après avoir longtemps promené ses regards tout autour d’elle, et chaque fois elle sentait quelque chose lui serrer le cœur à la pensée de n’être plus sur l’alpe. ”
Citations sur “Heidi”
“ Le Vieux ne passait maintenant jamais devant la cabane sans entrer saluer la grand’mère qui aimait toujours à entendre son pas, car il lui laissait chaque fois quelque parole encourageante. Mais ce jour-là, comme il se faisait tard pour Heidi qui était debout tous les matins avec le soleil, le grand-père, bien décidé à ce qu’elle eût tout son somme, se contenta de crier bonne nuit à la grand’mère en passant devant la porte. Il prit par la main Heidi qui était venue au-devant de lui, et tous deux regagnèrent le paisible chalet par un ciel resplendissant d’étoiles. ”
“ Le Vieux rentra alors dans le chalet et grimpa doucement la petite échelle. Clara qui venait d’ouvrir les yeux, regardait toute stupéfaite les brillants rayons du soleil qui entraient par la lucarne et venaient danser jusque sur son lit. Elle ne savait plus du tout où elle était ni ce qu’elle voyait ; mais ses regards tombèrent sur Heidi encore endormie à côté d’elle, et au même instant elle entendit la voix cordiale du grand-père. ”
“ À quoi la grand’mère répondait : — Oui, c’est bon pour lui d’avoir appris quelque chose ; mais je serai tout de même bien contente lorsque le bon Dieu nous renverra le printemps et que Heidi pourra de nouveau monter ; c’est comme si les cantiques qu’elle lit étaient tout autres. Quand c’est Pierre, il manque parfois quelque chose, alors je cherche à le retrouver, et après je ne peux plus bien suivre les idées, et cela ne me fait plus la même impression dans le cœur que lorsque c’est Heidi qui lit. ”
“ Cette fois Heidi poussa de vrais cris de joie. — Oh ! peux-tu vraiment faire des pas ? peux-tu marcher à présent ? est-ce bien vrai que tu peux marcher seule ? Oh ! si seulement le grand-père venait ! À présent tu peux marcher, Clara ! à présent tu peux marcher ! répétait-elle sans se lasser. Il est vrai que Clara s’appuyait fermement des deux côtés ; mais à chaque pas ses jambes s’affermissaient davantage ; tous trois le sentaient bien, et Heidi était hors d’elle de bonheur. — Maintenant nous pourrons venir tous les jours au pâturage et nous promener sur l’alpe partout où nous voudrons ! ”
“ Heidi vit aussitôt se dresser devant elle tout Francfort avec ses maisons innombrables, ses rues pavées, et Melle Rottenmeier, et Tinette ! aussi répondit-elle avec quelque hésitation : — J’aimerais encore mieux si vous reveniez chez nous. — Eh bien, oui, cela vaudra mieux. Adieu donc, Heidi, répondit le docteur en lui tendant la main. L’enfant y plaça la sienne et leva son regard vers l’ami qui allait partir. Les bons yeux qu’elle rencontra se remplirent de larmes ; puis le docteur se détournant brusquement, se mit à descendre la montagne d’un pas pressé. ”
“ Je ne veux rien pour mon bien si tu ne peux plus vivre après, grand’mère, déclara Heidi d’un ton très décidé qui éveilla d’autres craintes dans le cœur de la bonne vieille. D’après les nouvelles apportées par Pierre, elle avait tout de suite supposé que les gens de Francfort allaient venir pour chercher Heidi ; à présent qu’elle était de nouveau si bien portante, c’était tout naturel qu’ils désirassent la remmener chez eux. Mais elle sentait maintenant qu’elle n’aurait pas dû laisser paraître sa grande angoisse devant Heidi ; l’enfant était si compatissante pour elle ! ”
“ Aussi bien que dans le fauteuil, dit-elle en le remerciant ; et c’est ici la plus belle place ! C’est si beau, Heidi, si beau ! continua-t-elle en regardant tout à l’entour. Le grand-père se disposa alors à repartir. Il dit aux enfants qu’elles n’avaient qu’à jouir tranquillement ensemble de la belle journée. Quand ce serait le moment, Heidi irait chercher le dîner dans la sacoche qu’il avait déposée plus haut dans un coin à l’ombre ; Pierre leur donnerait du lait autant qu’elles voudraient, mais Heidi devait faire bien attention que ce fût du lait de Blanchette. ”
“ Juin vint à son tour avec ses longues et radieuses journées pendant lesquelles le soleil toujours plus chaud faisait sortir de terre toutes les fleurs ; elles s’épanouissaient à l’envi sur l’alpe entière, remplissant l’air de leur doux parfum. Ce mois aussi touchait à sa fin lorsqu’un matin Heidi sortit en courant du chalet après avoir terminé ses petites occupations domestiques. Elle voulait vite aller jusque sous les sapins, puis monter plus haut pour voir si la grosse touffe de centaurée était épanouie, car rien n’était plus ravissant que ces gracieux calices ouverts en pleine lumière. ”
“ Heidi s’avança jusqu’à l’extrême bord de l’alpe et fit de la main des signes à Clara jusqu’à ce que cheval et amazone eussent complètement disparu à ses yeux. Le lit est arrivé, et la grand’mère y dort si bien chaque nuit qu’elle prendra certainement de nouvelles forces. La bonne grand’maman n’a pas non plus oublié le rude hiver sur l’alpe ; elle a envoyé à la hutte du chevrier un grand ballot contenant tant de vêtements chauds que la grand’mère pourra bien s’envelopper et ne restera plus dans son coin tremblante de froid. ”
“ Clara ne pouvait se lasser de regarder autour d’elle et de s’extasier sur tout ce qu’elle voyait — Oh ! Heidi ! si seulement je pouvais aller partout avec toi et faire le tour du chalet jusque sous les sapins ! s’écria-t-elle avec l’expression d’un ardent désir. Si seulement je pouvais regarder avec toi tout ce que je connais depuis si longtemps sans l’avoir jamais vu ! Heidi tenta alors un grand effort et parvint à mettre en mouvement le fauteuil qui roula facilement sur le gazon bien sec jusque sous les sapins. Là, elles firent halte. ”
“ Heidi avait tout de suite remarqué le changement d’expression de la grand’mère, et sa joie fut alors complète. — Dis donc, grand’mère, dit-elle en se serrant contre elle, c’est arrivé comme je t’ai lu la dernière fois ; n’est-ce pas, le lit de Francfort sera bien sûr salutaire ? — Oh ! oui, Heidi ! et encore tant de choses, tant de belles et bonnes choses que le bon Dieu fait pour moi ! répondit la grand’mère avec une profonde émotion. Comment est-ce possible qu’il y ait de si bonnes gens qui s’inquiètent d’une pauvre vieille et lui fassent tant de bien ! ”
“ Le docteur lui serra encore une fois la main et se remit rapidement en route. Mais Heidi, debout à la même place, continua à lui faire signe de la main aussi longtemps qu’elle aperçut un point noir sur le sentier. Lorsque le docteur se retourna pour regarder une dernière fois l’enfant et l’alpe soleillée, il se dit tout bas à lui-même : — Il fait bon là-haut ; c’est là que l’âme et le corps peuvent guérir et qu’on se reprend à aimer l’existence ! ”
“ Jamais je n’aurais cru de toute ma vie posséder quelque chose d’aussi magnifique ! Heidi cependant s’étonna fort que la grand’mère se réjouît davantage du châle gris que des gâteaux. Brigitte était demeurée en contemplation devant le saucisson gigantesque qu’elle regardait avec une sorte de respect ; jamais encore elle n’en avait vu de cette taille. Était-il vraiment à elle ? pourrait-elle le découper ? cela ne lui paraissait pas croyable. Elle branlait la tête d’un air de doute en disant : — Il faudra pourtant demander au Vieux ce que cela signifie ! ”
“ Heidi était encore à se demander où était le beau canapé à housse de gazon vert, lorsqu’elle entendit au-dessus de sa tête les sifflets, les cris, les coups de fouet bien connus. Elle s’élança à la rencontre du troupeau dont elle fut bientôt tout entourée. Les chèvres paraissaient aussi enchantées que Heidi d’être de nouveau sur l’alpe, car jamais elles n’avaient sauté si haut ni fait entendre de si joyeux bêlements que ce jour-là en se pressant autour de l’enfant. Pierre les repoussa à droite et à gauche pour pouvoir s’approcher de Heidi et lui remettre quelque chose. ”
“ À toutes les belles choses que Clara avait vues ce jour-là sur l’alpe vint s’ajouter enfin celle qui lui parut la plus belle de toutes. Lorsqu’elle fut étendue à la fenière sur le grand lit si douillet dans lequel Heidi se disposait à grimper à son tour, elle regarda par la lucarne ouverte, et apercevant au ciel les étoiles scintillantes : — Oh ! Heidi, s’écria-t-elle dans son ravissement, regarde ! c’est comme si nous allions entrer tout droit dans le ciel sur une haute voiture ! ”
“ Tu vois bien maintenant ce que je te disais, répondit Heidi tout heureuse, que c’est chez le grand-père sur l’alpe qu’il fait le plus beau dans le monde ! À ce moment le Vieux sortit de l’étable et s’avança vers les enfants en tenant deux bols pleins d’un lait blanc et écumeux ; il en tendit un à Clara, l’autre à Heidi. ”
“ « Dépêche-toi donc de venir, Heidi ! » — elle comprenait qu’elle était bien à la maison, elle sautait gaiement à bas du lit et se dépêchait pour pouvoir courir à l’étable. Le quatrième jour cependant, Heidi, toute soucieuse, dit au grand-père : — Aujourd’hui il faut absolument que je monte vers la grand’mère ; je ne peux pas la laisser seule si longtemps. Mais le grand-père n’était pas de cet avis. — Ni aujourd’hui, ni demain, dit-il ; il y a six pieds de neige sur l’alpe, et elle continue toujours à tomber ; c’est à peine si Pierre qui est solide s’y fraie un chemin. ”
“ C’est sans doute là-haut que tu as ton lit, Heidi ? demanda-t-elle en grimpant sans hésitation la petite échelle jusqu’à la fenière. Oh ! comme il sent bon ici ! voilà une chambre à coucher qui doit être bien saine ! Elle s’approcha de la lucarne pour admirer la vue, tandis que le grand-père montait à son tour avec Clara sur son bras et Heidi sautillant par derrière. Ils furent bientôt tous réunis devant le lit de foin que la grand’maman considérait en silence en aspirant de temps en temps à longs traits la senteur aromatique du foin nouvellement récolté. ”
“ Oh ! je sais bien ! c’est parce que le bon Dieu sait tout ce qui est bon pour nous que nous pouvons être si heureux et si tranquilles ! Et les petites étoiles continuèrent à scintiller et à cligner des yeux à Heidi jusqu’à ce qu’elle arrivât au chalet devant lequel le grand-père l’attendait en contemplant aussi le ciel, car il y avait longtemps qu’il n’avait pas brillé d’un si bel éclat. ”
“ Il y avait bien des années que l’alpe n’avait vu un si bel été ; un soleil éblouissant brillait chaque jour dans le ciel sans nuage, les petites fleurs ouvraient tout grands leurs calices à sa lumière, et chaque soir l’astre radieux, après avoir jeté sur les pics et les champs de neige l’éclat de la pourpre et toutes les nuances du rose, se plongeait à l’horizon dans une mer d’or et de flamme. C’était un sujet dont Heidi ne pouvait se lasser de parler à Clara, car c’était bien autre chose encore, là-haut au pâturage ! ”
“ Ce même soir, comme les deux amies contemplaient de leur lit le ciel étoilé, Heidi dit à Clara : — N’as-tu pas pensé aujourd’hui toute la journée combien c’est heureux que le bon Dieu ne cède pas tout de suite quand nous lui demandons une chose de toutes nos forces et qu’il sait quelque chose qui vaut encore mieux ? ”
“ Le docteur prit congé du grand-père et demanda à Heidi si elle voulait l’accompagner encore un peu ; elle descendit donc avec lui le long du sentier, la main dans la sienne, mais sans pouvoir encore croire qu’il partît pour tout de bon. Au bout d’un certain temps le docteur s’arrêta et déclara que Heidi était venue assez loin, qu’il était temps pour elle de retourner. Il passa la main tendrement et à plusieurs reprises sur les cheveux frisés de l’enfant. — Maintenant, Heidi, il faut que je parte, dit-il ; si seulement je pouvais t’emmener à Francfort et te garder auprès de moi ! ”
“ Le docteur caressa l’enfant agitée et chercha à la calmer. — Non, ma chère Heidi, dit-il de sa voix la plus affectueuse, pas maintenant ; il faut que tu restes encore sous les sapins, ou tu pourrais retomber malade. Mais écoute, je veux te demander une chose : si jamais j’étais souffrant et seul, voudrais-tu venir et rester avec moi ? Puis-je compter que j’aurai alors quelqu’un pour prendre soin de moi et m’aimer ? — Oui, oui, j’irai, bien sûr, le jour même, et je vous aime presque autant que le grand-père ! affirma Heidi sans cesser de sangloter. ”
“ Une joie toute nouvelle remplissait son cœur comme si tout ce qu’elle connaissait allait tout à coup devenir beaucoup plus beau qu’auparavant ; et elle ressentait une vague et inconnue félicité qui la faisait s’écrier en prenant Bellette par le cou : — Oh ! Bellette, comme il fait beau ici en haut, si je pouvais seulement y rester toujours ! Pendant ce temps, Heidi avait atteint l’endroit où croissaient les fleurs. ”
“ De temps à autre, dans le petit hangar derrière le chalet on entendait les coups répétés d’un marteau et le bruit de la scie auxquels Heidi prêtait aussi l’oreille avec plaisir, car c’étaient des sons familiers qu’elle avait entendus depuis le commencement de sa vie sur l’alpe. ”
“ Que j’aimerais sortir de mon fauteuil et aller les cueillir ! Heidi courut aussitôt à la place où étaient les fleurs et en rapporta un gros bouquet. — Mais ce n’est encore rien, Clara, dit-elle en le lui posant sur les genoux ; quand tu monteras une fois avec nous au pâturage, c’est alors que tu verras quelque chose ! À une seule place il y a une quantité de buissons de centaurées rouges et des clochettes bleues encore plus qu’ici, et une masse de petites fleurs jaunes qui brillent comme si c’était de l’or ; le grand-père dit qu’elles s’appellent « herbe d’or » ”
“ Il me semble que si nous gardions un peu la petite demoiselle ici, elle pourrait reprendre de nouvelles forces. Vous avez apporté toute espèce de châles et de couvertures avec lesquels il serait facile d’arranger un bon lit tout à fait tendre ; et quant aux soins à donner à la petite demoiselle, il n’y aurait pas à s’en inquiéter, c’est moi qui m’en chargerais. Clara et Heidi jetèrent des cris d’allégresse comme deux oiseaux auxquels on donne la volée, et le visage de la grand’maman s’éclaira d’un véritable rayon de soleil. — Mon cher grand-père, vous êtes un homme unique ! s’écria-t-elle. ”
“ Il fut atterré de l’analogie et regarda avec angoisse dans tous les coins de la chambre pour voir s’il s’y trouvait l’instrument qu’il employait en pareil cas avec ses chèvres. Mais le grand-père reprit d’un ton plus encourageant : — Maintenant viens à table et mets-toi de la partie. Heidi montera ensuite avec toi. Ce soir tu la ramèneras et tu trouveras ton souper ici. Cette solution inattendue parut à Pierre des plus réjouissantes ; tout son visage se contracta pour exprimer sa satisfaction. Il obéit sans tarder et s’assit à côté de Heidi. ”
“ Le Vieux serra longuement la main du docteur ; il ne dit pas un mot, mais son ami put lire dans ses yeux l’émotion et la joie profonde que ses paroles avaient causées. Pendant cette conversation, Heidi et Pierre étaient auprès de la grand’mère. L’une avait tant à raconter, et l’autre tant à écouter qu’ils en perdaient presque haleine et se pressaient toujours plus autour de l’heureuse vieille : Heidi communiquait à celle-ci tout ce qui était arrivé durant l’été, puisqu’elle avait pu si peu descendre à la cabane du chevrier pendant ce temps. ”
