“ Jamais je n’aurais cru de toute ma vie posséder quelque chose d’aussi magnifique ! Heidi cependant s’étonna fort que la grand’mère se réjouît davantage du châle gris que des gâteaux. Brigitte était demeurée en contemplation devant le saucisson gigantesque qu’elle regardait avec une sorte de respect ; jamais encore elle n’en avait vu de cette taille. Était-il vraiment à elle ? pourrait-elle le découper ? cela ne lui paraissait pas croyable. Elle branlait la tête d’un air de doute en disant : — Il faudra pourtant demander au Vieux ce que cela signifie ! ”
Johanna Spyri
Élements biographiques
Johanna Spyri (1827-1901) a publié des œuvres comme Encore Heidi. Ses écrits évoquent Heidi, le grand-père ou la grand'mère.
Citations de Johanna Spyri
“ Pierre leur donnerait du lait autant qu’elles voudraient, mais Heidi devait faire bien attention que ce fût du lait de Blanchette. Quant à lui, il comptait remonter vers le soir ; mais il fallait avant tout qu’il allât à la recherche du fauteuil. Le ciel était d’un bleu foncé ; aucun nuage n’en obscurcissait l’étendue. Sur le glacier vis-à-vis, on voyait étinceler comme des milliers et des milliers d’étoiles d’or et d’argent. Les vieux rochers gris se dressaient, hauts et fiers comme par le passé et dominaient gravement la vallée. ”
“ Vois-tu, personne ne peut comprendre sans y avoir passé, ce que c’est que d’être là toute seule dans un lit pendant des jours et des jours, sans jamais entendre une parole de qui que ce soit, et sans rien voir, pas le plus petit rayon de soleil ! Il vous vient alors des pensées bien accablantes, on se dit qu’il ne fera plus jamais jour, et il semble qu’on ne puisse pas aller plus loin. Mais quand on entend les paroles que tu m’as lues, c’est comme si une lumière s’allumait dans le cœur et y ramenait la joie. ”
“ Heidi vit aussitôt se dresser devant elle tout Francfort avec ses maisons innombrables, ses rues pavées, et Melle Rottenmeier, et Tinette ! aussi répondit-elle avec quelque hésitation : — J’aimerais encore mieux si vous reveniez chez nous. — Eh bien, oui, cela vaudra mieux. Adieu donc, Heidi, répondit le docteur en lui tendant la main. L’enfant y plaça la sienne et leva son regard vers l’ami qui allait partir. Les bons yeux qu’elle rencontra se remplirent de larmes ; puis le docteur se détournant brusquement, se mit à descendre la montagne d’un pas pressé. ”
“ Le Vieux ne passait maintenant jamais devant la cabane sans entrer saluer la grand’mère qui aimait toujours à entendre son pas, car il lui laissait chaque fois quelque parole encourageante. Mais ce jour-là, comme il se faisait tard pour Heidi qui était debout tous les matins avec le soleil, le grand-père, bien décidé à ce qu’elle eût tout son somme, se contenta de crier bonne nuit à la grand’mère en passant devant la porte. Il prit par la main Heidi qui était venue au-devant de lui, et tous deux regagnèrent le paisible chalet par un ciel resplendissant d’étoiles. ”
“ Il y avait bien des années que l’alpe n’avait vu un si bel été ; un soleil éblouissant brillait chaque jour dans le ciel sans nuage, les petites fleurs ouvraient tout grands leurs calices à sa lumière, et chaque soir l’astre radieux, après avoir jeté sur les pics et les champs de neige l’éclat de la pourpre et toutes les nuances du rose, se plongeait à l’horizon dans une mer d’or et de flamme. C’était un sujet dont Heidi ne pouvait se lasser de parler à Clara, car c’était bien autre chose encore, là-haut au pâturage ! ”
“ Heidi avait tout de suite remarqué le changement d’expression de la grand’mère, et sa joie fut alors complète. — Dis donc, grand’mère, dit-elle en se serrant contre elle, c’est arrivé comme je t’ai lu la dernière fois ; n’est-ce pas, le lit de Francfort sera bien sûr salutaire ? — Oh ! oui, Heidi ! et encore tant de choses, tant de belles et bonnes choses que le bon Dieu fait pour moi ! répondit la grand’mère avec une profonde émotion. Comment est-ce possible qu’il y ait de si bonnes gens qui s’inquiètent d’une pauvre vieille et lui fassent tant de bien ! ”
“ Mr Sesemann qui avait jusque là écouté en silence et avec une expression de triste résignation, releva tout à coup la tête et s’écria : — Docteur, dis-le moi en toute sincérité, conserves-tu vraiment quelque espoir d’un changement dans son état ? Le docteur haussa les épaules. — Bien peu, dit-il à demi-voix. Mais voyons, cher ami, pense un peu à moi ! N’as-tu pas une enfant qui t’aime, qui te désire quand tu es absent, et qui se réjouit de ton retour ? Lorsque tu rentres chez toi tu ne trouves jamais la maison déserte et tu ne t’assieds pas à une table solitaire. ”
“ Comme la grand’maman se disposait à monter à cheval, Clara s’écria joyeusement : — Oh ! grand’maman, ce n’est pas comme un adieu, quoique tu partes déjà, car tu reviendras de temps en temps nous faire visite et voir ce que nous devenons, et ce sera si amusant alors, n’est-ce pas, Heidi ? Heidi qui, ce jour-là, passait continuellement d’un bonheur à l’autre, ne put exprimer son assentiment que par un saut de joie. La grand’maman monta donc sur sa bête ; le Vieux de l’alpe saisit la bride du cheval et le conduisit d’une main ferme tout le long de l’abrupt sentier. ”
“ Le docteur caressa l’enfant agitée et chercha à la calmer. — Non, ma chère Heidi, dit-il de sa voix la plus affectueuse, pas maintenant ; il faut que tu restes encore sous les sapins, ou tu pourrais retomber malade. Mais écoute, je veux te demander une chose : si jamais j’étais souffrant et seul, voudrais-tu venir et rester avec moi ? Puis-je compter que j’aurai alors quelqu’un pour prendre soin de moi et m’aimer ? — Oui, oui, j’irai, bien sûr, le jour même, et je vous aime presque autant que le grand-père ! affirma Heidi sans cesser de sangloter. ”
“ On arriva ensuite près des touffes de campanules au milieu desquelles le gazon invitait à faire halte. — Ne pouvons-nous pas nous asseoir ici ? demanda Clara. C’était aussi le désir de Heidi. Les enfants s’établirent donc au milieu des fleurs, Clara assise pour la première fois sur le sec et moelleux gazon alpestre, ce qui lui procura une nouvelle sensation de bien-être inexprimable. Tout à l’entour se balançaient les clochettes bleues, « l’herbe d’or » et la centaurée rouge étincelaient, et par-dessus tout s’élevait le doux parfum des petites têtes brunes d’orchis-vanille. Oh ! ”
“ Alors il s’asseyait et il parlait de toutes les journées qu’il a passées là-bas avec toi et avec le grand-père, et des montagnes, et des fleurs, et du délicieux air frais, et du calme dont on jouit si haut au-dessus de tous les villages et de toutes les routes ; il disait souvent que sur l’alpe tout le monde doit recouvrer la santé. Lui-même est devenu tout autre qu’il n’a été pendant longtemps, et il a repris son air jeune et gai. Oh ! que je me réjouis de voir tout cela, d’être avec toi sur l’alpe, et aussi d’apprendre à connaître Pierre et les chèvres ! ”
“ Cette fois Heidi poussa de vrais cris de joie. — Oh ! peux-tu vraiment faire des pas ? peux-tu marcher à présent ? est-ce bien vrai que tu peux marcher seule ? Oh ! si seulement le grand-père venait ! À présent tu peux marcher, Clara ! à présent tu peux marcher ! répétait-elle sans se lasser. Il est vrai que Clara s’appuyait fermement des deux côtés ; mais à chaque pas ses jambes s’affermissaient davantage ; tous trois le sentaient bien, et Heidi était hors d’elle de bonheur. — Maintenant nous pourrons venir tous les jours au pâturage et nous promener sur l’alpe partout où nous voudrons ! ”
“ Heidi dormait très bien dans son coin de poële ; mais le matin, elle croyait toujours se réveiller sur l’alpe et il lui semblait qu’elle devait vite se lever pour aller ouvrir la porte du chalet et voir si c’était la neige épaisse pesant sur les longues branches des sapins qui les avait rendus muets ; elle ne se rappelait où elle était qu’après avoir longtemps promené ses regards tout autour d’elle, et chaque fois elle sentait quelque chose lui serrer le cœur à la pensée de n’être plus sur l’alpe. ”
“ « Dépêche-toi donc de venir, Heidi ! » — elle comprenait qu’elle était bien à la maison, elle sautait gaiement à bas du lit et se dépêchait pour pouvoir courir à l’étable. Le quatrième jour cependant, Heidi, toute soucieuse, dit au grand-père : — Aujourd’hui il faut absolument que je monte vers la grand’mère ; je ne peux pas la laisser seule si longtemps. Mais le grand-père n’était pas de cet avis. — Ni aujourd’hui, ni demain, dit-il ; il y a six pieds de neige sur l’alpe, et elle continue toujours à tomber ; c’est à peine si Pierre qui est solide s’y fraie un chemin. ”
“ À quoi la grand’mère répondait : — Oui, c’est bon pour lui d’avoir appris quelque chose ; mais je serai tout de même bien contente lorsque le bon Dieu nous renverra le printemps et que Heidi pourra de nouveau monter ; c’est comme si les cantiques qu’elle lit étaient tout autres. Quand c’est Pierre, il manque parfois quelque chose, alors je cherche à le retrouver, et après je ne peux plus bien suivre les idées, et cela ne me fait plus la même impression dans le cœur que lorsque c’est Heidi qui lit. ”
“ Mais mon cher ami, il ne peut jamais en être question ! s’écria Mr Sesemann. Cette enfant est à nous. Demandez à ma mère, à ma fille ; jamais, tant qu’elles vivront, elles ne remettront à d’autres la petite Heidi. Cependant si cela peut vous tranquilliser, mon ami, voici ma main, vous avez ma parole : jamais cette enfant n’ira chez des étrangers pour gagner son pain ; j’y pourvoirai, même au-delà de ma vie. ”
“ Juin vint à son tour avec ses longues et radieuses journées pendant lesquelles le soleil toujours plus chaud faisait sortir de terre toutes les fleurs ; elles s’épanouissaient à l’envi sur l’alpe entière, remplissant l’air de leur doux parfum. Ce mois aussi touchait à sa fin lorsqu’un matin Heidi sortit en courant du chalet après avoir terminé ses petites occupations domestiques. Elle voulait vite aller jusque sous les sapins, puis monter plus haut pour voir si la grosse touffe de centaurée était épanouie, car rien n’était plus ravissant que ces gracieux calices ouverts en pleine lumière. ”
“ À toutes les belles choses que Clara avait vues ce jour-là sur l’alpe vint s’ajouter enfin celle qui lui parut la plus belle de toutes. Lorsqu’elle fut étendue à la fenière sur le grand lit si douillet dans lequel Heidi se disposait à grimper à son tour, elle regarda par la lucarne ouverte, et apercevant au ciel les étoiles scintillantes : — Oh ! Heidi, s’écria-t-elle dans son ravissement, regarde ! c’est comme si nous allions entrer tout droit dans le ciel sur une haute voiture ! ”
“ Lorsque Pierre voulut faire comme les jours précédents et sauter par la fenêtre dans la neige fraîchement tombée, la chose se passa comme il ne s’y attendait guère. Il prit bien son élan, mais au lieu de tomber sur quelque chose de tendre, il s’étendit du coup sur une surface dure, et, pris par surprise, il glissa un bon bout de chemin le long de la pente de la montagne, comme un traîneau sans maître. Il réussit enfin à se remettre sur ses jambes et frappa du pied de toutes ses forces sur la couche de neige pour bien constater la cause de ce qui venait de lui arriver. ”
“ Le Vieux rentra alors dans le chalet et grimpa doucement la petite échelle. Clara qui venait d’ouvrir les yeux, regardait toute stupéfaite les brillants rayons du soleil qui entraient par la lucarne et venaient danser jusque sur son lit. Elle ne savait plus du tout où elle était ni ce qu’elle voyait ; mais ses regards tombèrent sur Heidi encore endormie à côté d’elle, et au même instant elle entendit la voix cordiale du grand-père. ”
“ Une joie toute nouvelle remplissait son cœur comme si tout ce qu’elle connaissait allait tout à coup devenir beaucoup plus beau qu’auparavant ; et elle ressentait une vague et inconnue félicité qui la faisait s’écrier en prenant Bellette par le cou : — Oh ! Bellette, comme il fait beau ici en haut, si je pouvais seulement y rester toujours ! Pendant ce temps, Heidi avait atteint l’endroit où croissaient les fleurs. ”
“ Il faut être juste. Voilà des étrangers qui tombent un beau jour sur l’alpe, qui le privent pendant des semaines de Heidi, son plus grand bien, un précieux bien, en vérité ; et lui, resté seul, n’a que la vue de ce qui se passe jour après jour. Non, non, soyons justes, je vous dis. La colère l’a saisi et l’a entraîné à une vengeance, un peu absurde, il est vrai, mais la colère ne nous ôte-t-elle pas toujours la raison ? En disant ces mots, la grand’maman retourna auprès de Pierre toujours immobile et frissonnant de terreur. ”
“ Heidi s’avança jusqu’à l’extrême bord de l’alpe et fit de la main des signes à Clara jusqu’à ce que cheval et amazone eussent complètement disparu à ses yeux. Le lit est arrivé, et la grand’mère y dort si bien chaque nuit qu’elle prendra certainement de nouvelles forces. La bonne grand’maman n’a pas non plus oublié le rude hiver sur l’alpe ; elle a envoyé à la hutte du chevrier un grand ballot contenant tant de vêtements chauds que la grand’mère pourra bien s’envelopper et ne restera plus dans son coin tremblante de froid. ”
“ Et toute ta vie tu pourras marcher comme moi, tu n’auras plus besoin d’être traînée dans ton fauteuil, et tu seras tout à fait guérie ! Oh ! c’est le plus grand bonheur qui pouvait aniver ! Clara partageait de tout son cœur la joie de Heidi, car elle ne voyait pas en effet pour elle de plus grand bonheur dans ce monde que de recouvrer la santé et de pouvoir aller partout comme les autres gens, au lieu de passer de longues journées tristement reléguée au fond d’un fauteuil de malade. ”
“ Quant à Clara, elle trouvait délicieux d’être assise sur une montagne, toute seule avec une timide chevrette qui avait besoin de sa protection. Un immense désir s’éveilla en elle d’être une fois libre d’aider les autres au lieu d’être toujours obligée d’attendre tout de leur part ; il lui venait toutes sortes de pensées qu’elle n’avait jamais eues auparavant et un besoin inconnu de continuer à vivre à ce beau soleil et de pouvoir rendre quelqu’un heureux comme elle rendait heureuse la petite Bellette dans ce moment. ”
“ Il me semble que si nous gardions un peu la petite demoiselle ici, elle pourrait reprendre de nouvelles forces. Vous avez apporté toute espèce de châles et de couvertures avec lesquels il serait facile d’arranger un bon lit tout à fait tendre ; et quant aux soins à donner à la petite demoiselle, il n’y aurait pas à s’en inquiéter, c’est moi qui m’en chargerais. Clara et Heidi jetèrent des cris d’allégresse comme deux oiseaux auxquels on donne la volée, et le visage de la grand’maman s’éclaira d’un véritable rayon de soleil. — Mon cher grand-père, vous êtes un homme unique ! s’écria-t-elle. ”
“ Le ciel d’un bleu foncé s’étendait sans nuage au-dessus du chalet, des sapins et des grands rochers qui se découpaient en gris sur cet azur. Clara ne pouvait se lasser de regarder autour d’elle et de s’extasier sur tout ce qu’elle voyait — Oh ! Heidi ! si seulement je pouvais aller partout avec toi et faire le tour du chalet jusque sous les sapins ! s’écria-t-elle avec l’expression d’un ardent désir. ”
“ Et quand, faut-il que je parte, dis-moi, l’as-tu déjà décidé ? — J’aimerais bien que ce fût déjà demain de bonne heure, docteur, répondit Clara. — Au fait, elle a raison, interrompit le père ; le soleil brille, le ciel est bleu, il n’y a pas une minute à perdre ; ce serait dommage de raccourcir d’un seul jour le temps que tu pourrais passer sur l’alpe. Le docteur ne put s’empêcher de rire un peu en disant : — Bientôt tu vas me reprocher d’être encore ici, Sesemann ; aussi ferais-je mieux de m’en aller. ”
“ Il arrive une chose à laquelle personne ne s’attendait. Le matin suivant, le Vieux de l’alpe sortit du chalet encore plus tôt que d’habitude pour examiner le ciel et voir comment la journée s’annonçait. Une lueur d’un rouge orange apparaissait derrière les cimes lointaines ; un vent frais balançait les branches des sapins : le soleil allait venir. Le vieillard resta un certain temps debout à la même place, contemplant dans le recueillement l’approche du jour. ”
“ Au premier son de cette voix connue, Pierre s’était redressé précipitamment. — Personne n’était levé, répondit-il. — As-tu vu le fauteuil ? continua le Vieux. — Lequel ? répondit Pierre d’un ton revêche. Le Vieux ne dit plus rien ; il étendit les châles le long de la pente au soleil, y installa Clara et lui demanda si elle se trouvait à l’aise. — Aussi bien que dans le fauteuil, dit-elle en le remerciant ; et c’est ici la plus belle place ! C’est si beau, Heidi, si beau ! continua-t-elle en regardant tout à l’entour. Le grand-père se disposa alors à repartir. ”
“ Le grand oiseau se balançait suspendu dans les airs, et la brise des Alpes, courant sur les hautes cimes, passait fraîche et délicieuse sur l’alpage soleillé. Les enfants éprouvaient un bien-être indescriptible. De temps à autre, une des chevrettes s’approchait et se couchait un moment auprès d’elles ; le plus souvent c’était la douce Bellete qui venait frotter son museau contre Heidi et n’aurait jamais quitté la place si quelque autre chèvre ne fût venue l’en chasser. ”
