“ Elle tomba aux pieds de Jim, me raconta-t-elle, sur la berge du fleuve, où la lueur discrète des étoiles ne dessinait entre des espaces vides que de grosses masses d’ombre silencieuse, et tremblait doucement sur la large nappe d’eau, en la faisant paraître vaste comme la mer. Jim la releva ; il la releva, et elle ne lutta plus. C’est évident. Des bras vigoureux, une voix tendre, une épaule large pour appuyer sa pauvre petite tête solitaire. Le besoin, l’infini besoin de tout cela pour un cœur douloureux, pour un esprit éperdu, l’élan de la jeunesse, l’impulsion du moment. ”
Joseph Conrad
Élements biographiques
Joseph Conrad, écrivain polonais naturalisé britannique (1857-1924), est considéré comme l’un des maîtres de la prose en langue anglaise. Son œuvre, marquée par une sensibilité non anglo-saxonne, explore les crises de l’individu face à un monde indifférent et amoral, souvent à travers des récits maritimes.
Lord Jim, Au cœur des ténèbres ou Nostromo dépeignent des anti-héros plongés dans des dilemmes existentiels, révélant une psyché humaine complexe. Son style impressionniste et moderniste, nourri par ses expériences nautiques et son héritage polonais, a profondément influencé la littérature du XXe siècle, tout en suscitant des débats postcoloniaux.
Citations de Joseph Conrad
Joseph Conrad,
Le Nègre du Narcisse
“ Une lame prit de flanc le gaillard d’arrière et envoya tout le groupe à plat ventre du côté du vent. Des bonnets, des anspects flottèrent. Poings fermés, jambes ruantes, ici et là un visage dont les joues crachaient l’eau salée, crevèrent le blanc sifflement de l’onde écumeuse. M. Baker, culbuté avec le reste, cria : — Ne lâchez pas cette corde ! Tiens bon ! Et, tous, meurtris du brutal assaut, ils tinrent bon comme ils auraient tenu au destin de leur vie. Le navire filait, roulant très fort, et les brisants couronnés haussaient, passés tribord et bâbord, l’éclair de leurs têtes blanches. ”
Joseph Conrad,
Jeunesse, suivi du cœur des ténèbres
(1925)
“ J’ai encore dans la main la sensation de l’aviron, et dans les yeux la vision d’une mer d’un bleu éclatant. Et je vois une baie, une vaste baie, lisse comme du verre, polie comme de la glace, qui miroite dans l’ombre. Une lueur rouge brille au loin dans le noir de la terre : la nuit est molle et chaude. De nos bras endoloris, nous souquons sur les avirons, et tout à coup, une risée, une risée faible et tiède, toute chargée d’étranges parfums de fleurs, de bois aromatiques, s’exhale de la nuit paisible, — premier soupir de l’Orient sur ma face. Cela, jamais je ne pourrai l’oublier. ”
