“ « C’est vrai ! le sacré riflard. — Merci bien Jukes, merci », grommelait le capitaine Mac Whirr, cordialement, sans lever les yeux, en reprenant le parapluie. L’imagination de Mac Whirr suffisait tout juste à le porter au jour suivant ; ce qui lui permettait d’être très sûr de lui ; ce qui lui permettait aussi de ne s’affecter de rien. C’est l’imagination qui nous rend susceptibles, arrogants et difficiles à contenter ; tout navire commandé par le capitaine Mac Whirr devenait le flottant asile de l’harmonie et de la paix. ”
Mac Whirr
Définition et enjeux
Citations sur “Mac Whirr”
Joseph Conrad,
Typhon
(1923)
“ Le capitaine Mac Whirr s’essuya les yeux. La lame qui avait failli l’emporter par dessus bord avait, à son grand ennui, arraché son suroît de sa tête chauve ; ses cheveux blonds soyeux assombris par l’eau et plaqués, pendaient en frange autour de son crâne nu, semblables à de misérables écheveaux de coton sale. Avec son visage lavé, empourpré par le vent et les morsures des embruns, il avait l’air de sortir en sueur d’une fournaise.— « Ah ! vous voilà ? » grommela-t-il lourdement.Le lieutenant était arrivé à se glisser dans la timonerie quelques instants auparavant. ”
“ « C’est de papa. » murmura Mme Mac Whirr « Qu’est-ce que tu as fait de ton ruban ? » La fillette porta la main à sa tête et fit la moue. — « Il va bien » continua Mme Mac Whirr d’un air alangui, « du moins, je le pense ; il ne parle jamais de sa santé. » Elle fit entendre un petit rire. La figure de la fillette exprima une indifférence distraite, et Mme Mac Whirr la contempla avec fierté. ”
“ Et sans que Mac Whirr eût tourné la tête, Jukes saisit encore : — « Faut s’attendre — quand on fatigue — à travers — un tel — laisser quelque chose — derrière soi — tombe sous le sens. » Jukes écoutait encore ; mais c’était tout. Tout ce que le capitaine Mac Whirr avait à dire. Et Jukes put se figurer, plutôt qu’il ne le vit, le large dos buté du capitaine, là devant lui. Une impénétrable obscurité s’imposait, foulant les lueurs fantomales des flots. La morne conviction s’empara de l’esprit de Jukes qu’il n’y avait plus rien à faire. ”
“ Comment comprendre, dans le cas de Mac Whirr par exemple, quelle influence au monde avait bien pu pousser cet enfant parfaitement soumis, ce fils d’un petit épicier de Belfast, à s’enfuir sur la mer ? Il n’avait que quinze ans quand il avait fait ce coup-là ! Cet exemple suffit, pour peu que l’on y réfléchisse, à suggérer l’idée d’une immense, puissante et invisible main, prête à s’abattre sur la fourmilière de notre globe, à saisir chacun de nous par les épaules, à entrechoquer nos têtes et à précipiter dans des directions inattendues et vers d’inconcevables buts nos forces inconscientes. ”
“ Le capitaine Mac Whirr avait parcouru la surface des océans, comme certaines gens glissent toute leur vie durant à la surface de l’existence, qui se coucheront enfin, tranquillement et décemment dans la tombe, — qui n’auront rien connu de la vie, qui n’auront jamais eu l’occasion de rien connaître de ses perfidies, de ses violences, de ses terreurs. Sur terre et sur mer, il existe de ces gens ainsi favorisés — ou ainsi dédaignés par le destin et par la mer. ”
Joseph Conrad,
Typhon
(1923)
“ Nous n’y coupons pas, cette fois », hurla Jukes.— « Vous n’avez pas changé la route ? » demanda Mac Whirr à tue-tête.— « Non, capitaine. Parbleu non. Le vent donne en plein de l’avant ; et voilà la mer debout qui s’amène. »Un plongeon du navire s’acheva sur un choc, comme si son brion eût rencontré un corps solide. Un moment de calme, puis une haute volée d’embruns s’abattit avec le vent en cinglant leurs visages.— « Gardez ce cap aussi longtemps que possible » cria le capitaine Mac Whirr.Avant que Jukes eût nettoyé ses yeux pleins d’eau salée, toutes les étoiles avaient disparu. ”
Joseph Conrad,
La Revue de Paris
“ Le capitaine Mac Whirr, qui n’y était pas préparé, piqua un petit trot, puis, d’une saccade, se remit d’aplomb près d’un support de tente. — Un homme grossier, reprit-il. Si cela continue, je serai obligé de m’en débarrasser à la première occasion. — C’est la chaleur, dit Jukes. Le temps est terrible ; à faire jurer un saint. Même ici, en haut, on se sent la tête comme enveloppée dans une couverture de laine. Le capitaine Mac Whirr leva les yeux. ”
Joseph Conrad,
La Revue de Paris
“ Une petite flamme brilla de nouveau sur le verre et le métal du baromètre au chef branlant. Les yeux de Mac Whirr s’y fixèrent. Il les fermait à demi pour concentrer son attention, comme épiant un signe imperceptible. Avec sa face grave, il ressemblait à un bonze difforme et botté en train de consulter une idole et lui brûlant au nez de l’encens. ”
Joseph Conrad,
La Revue de Paris
“ Il avait l’allure hargneuse et le ton de voix rogue des hommes de sa classe ; au demeurant sa bonté frisait la sottise ; les hommes faisaient de lui ce qu’ils voulaient, son caractère facile et loquace ne comportant pas une once d’initiative. Pour toutes ces raisons, il déplaisait à Jukes, et c’était au grand dégoût et mépris de celui-ci que Mac Whirr au contraire semblait professer pour son maître d’équipage une considération pleine d’estime. ”
Joseph Conrad,
Typhon
(1923)
“ Au milieu de ce chahut, le capitaine Mac Whirr toujours ferme leva les yeux de dessus le livre et demanda :— « Qu’est-ce qu’on me veut ?— Capitaine, la houle augmente.— Ça se remarque ici », grommela Mac Whirr ; « rien de fâcheux ? »Jukes, déconcerté par la gravité du regard qui le fixait par-dessus le livre, fit une grimace embarrassée.— « On roule comme de vieilles bottes », dit-il d’un air penaud.— « Oui ! gros temps — très gros temps. Que voulez-vous ? »A cette demande Jukes perdit pied et commença à patauger. ”
“ « Eh bien, moi, je le trouve cocasse ! » cria Jukes outré, en quittant brusquement la passerelle. Le capitaine Mac Whirr fut consterné par une telle façon d’agir. Peu de temps après, il entra tranquillement dans le rouf, et ouvrit le « code des signaux internationaux » à la planche où les pavillons de toutes les nations étaient dûment représentés en rangs de couleurs voyantes. Il fit courir son doigt le long des rangs, et lorsqu’il arriva au Siam, il contempla avec grande attention le champ rouge et l’éléphant blanc. ”
Joseph Conrad,
La Revue de Paris
“ Soudain, Jukes surgit à son côté, hurlant, la tête dans les épaules : — Quart – assujettir – volets de timonerie – crainte – vitres défoncées. Puis la voix de Mac Whirr, gourmandant : — Arrivé – avais prévenu – n’importe quoi – m’appeler. Jukes hasarda une explication, à demi bâillonné par le tumulte : Brise légère – demeuré – passerelle – tout à coup – nord-est – tournerait – pensais – sûrement – entendiez. Ils avaient gagné l’abri du cagnard et pouvaient enfin converser en haussant la voix comme font ceux qui se querellent. — J’ai envoyé l’équipage couvrir les manches à air. ”
Joseph Conrad,
La Revue de Paris
“ Le capitaine Mac Whirr restait silencieux. Jukes, l’oreille tendue, perçut soudain le rugissement lointain et traînant de quelque immense lame invisible qui prenait son élan sous l’épaisse obscurité formant l’effroyable limite de son cercle visuel. — Naturellement, recommença-t-il acrimonieusement ; ils s’imaginaient que nous en profitions pour les piller. Naturellement ! Vous aviez dit de ramasser l’argent. Plus facile à dire qu’à faire. ”
Joseph Conrad,
La Revue de Paris
“ I L’aspect du capitaine Mac Whirr, pour autant qu’on en pouvait juger, faisait pendant exact à son esprit et n’offrait caractéristique bien marquée de bêtise, non plus que de fermeté ; il n’offrait caractéristique aucune. ”
“ Le visage du capitaine Mac Whirr était impassible, son regard restait inconsciemment fixé sur la forme accroupie du lieutenant. La voix de M. Rout se fit entendre de nouveau dans les profondeurs ; les pulsations reprirent par lentes saccades — puis s’accélèrèrent. M. Rout était revenu au porte-voix : — « Ça n’a pas beaucoup d’importance, ce que font les Chinois » dit-il hâtivement ; puis, avec irritation : « Le navire plonge, comme s’il n’allait jamais en revenir. — Très grosse mer. » fit la voix du capitaine Mac Whirr. — « Avertissez-moi à temps » aboya Salomon Rout dans le porte-voix. ”
Joseph Conrad,
La Revue de Paris
“ Ainsi parlait Jukes à son ami que retenaient les mers occidentales, sous la dictée de son cœur et donnant libre cours à sa fantaisie. Il exprimait ce qu’il pensait en toute franchise : ça ne valait pas la peine de chercher à émouvoir un homme pareil. Si le monde eût été peuplé de Mac Whirr, la vie fût sans doute apparue à Jukes comme une affaire insipide et de médiocre profit. ”
Joseph Conrad,
La Revue de Paris
“ Quand il fut mis à flot, parachevé dans ses moindres détails, et prêt à entreprendre le travail de toute sa vie, les constructeurs le contemplèrent avec orgueil. — Sigg nous a demandé un capitaine de confiance, rappela l’un des associés. Et l’autre, après avoir réfléchi quelque temps, dit : — Je crois bien que Mac Whirr est à terre en ce moment. — Vous croyez ? Alors télégraphiez-lui immédiatement. C’est l’homme qu’il nous faut, déclara l’aîné sans un moment d’hésitation. ”
Joseph Conrad,
La Revue de Paris
“ II En observant la baisse persistante du baromètre, le capitaine Mac Whirr pensa donc : « Il doit faire quelque part un sale temps peu ordinaire. » Oui, c’est exactement ce qu’il pensa. Il avait l’expérience des sales temps moyens – le terme sale appliqué au temps n’impliquant qu’un malaise modéré pour le marin. ”
“ Mac Whirr, refermant le livre sur son index, abaissa le bras et parut intrigué. — « Qu’est-ce qui vous fait penser aux Chinois, M. Jukes ? » Jukes fit un plongeon comme un homme acculé : — « Le navire embarque de leur côté, capitaine. Leur pont est tout plein d’eau. Je pensais que vous pourriez peut-être faire mettre debout à la lame — pendant quelque temps. Jusqu’à ce que cela se calme un peu. Ce qui ne va pas tarder, il faut croire. Le cap à l’est. Je n’ai jamais vu un bateau rouler comme ça. » ”
Joseph Conrad,
La Revue de Paris
“ Deux d’entre eux furent spécialement remarqués par le capitaine Mac Whirr ; étendus sur le dos en dessous de la passerelle, ils semblaient morts dès qu’ils avaient les yeux fermés. Trois autres, par contre, se querellaient âprement, là-bas, à l’avant ; un grand individu, à demi nu, aux épaules herculéennes, était indolemment penché sur un treuil tandis qu’un autre, assis par terre, les genoux relevés et la tête penchée de côté dans une attitude de petite fille, tressait sa natte ”
Joseph Conrad,
Typhon
(1923)
“ « A quoi bon ? Autant fiche ma démission à cette cloison. Un homme comme ça, il n’y a moyen de lui faire rien comprendre. Il m’estomaque positivement. »A ce moment, le capitaine Mac Whirr, revenant de terre, traversa le pont, parapluie en main, escorté par un Chinois lugubre et flegmatique qui marchait par-derrière dans des souliers de soie à semelles de papier et qui portait lui aussi un parapluie. ”
Joseph Conrad,
La Revue de Paris
“ Son esprit était à ce point replié sur soi-même, – et cela sans but, sans propos –, que lorsque quelque chose vint lui toucher légèrement les genoux par-derrière, il pensa bondir hors de sa peau, comme on dit. Au soubresaut qu’il fit en avant, il donna dans le dos du capitaine Mac Whirr, qui ne broncha pas ; et alors une main agrippa sa cuisse. Il faut dire qu’à ce moment était survenue une accalmie, une de ces menaçantes accalmies, durant lesquelles la tempête reprend haleine. Jukes sentait la main lui remonter tout le long du corps. C’était le maître d’équipage. ”
“ Le capitaine Mac Whirr haussa les épaules et jeta l’allumette. Advienne le pire ! si l’on ne pouvait plus l’éviter. Mais s’il fallait en croire les livres, ce pire allait offrir diablement mauvais. L’expérience de ces six dernières heures avait élargi sa compréhension ; il se doutait à présent de ce que le mauvais temps pouvait offrir : « Ça va être terrifiant » prononça-t-il mentalement. Il n’avait pas eu conscience de regarder autre chose que les baromètres, à la lumière des allumettes ”
Joseph Conrad,
Typhon
(1923)
“ Il sortit sur la passerelle mais n’y trouva aucun soulagement à sa gêne. L’air semblait épais. Mac Whirr haletait comme un poisson hors de l’eau, et finit par se croire sérieusement indisposé. La surface de la mer avait le lustre ondoyant d’une étoffe de soie grise au travers de laquelle le Nan-Shan traçait un sillon fugitif. Le soleil, pâle et sans rayons, répandait une chaleur de plomb dans une lumière bizarrement diffuse. Les Chinois s’étaient couchés tout de leur long sur le pont. ”
Joseph Conrad,
Typhon
(1923)
“ Quand le navire tanguait il tournait la petite roue avec des mouvements précipités.— « Devenu fou », reprit soudain la voix du capitaine Mac Whirr dans le porte-voix. « S’est jeté sur moi... à l’instant. Obligé de l’assommer... à la minute. Vous avez entendu, M. Rout ?— Diable ! » grommela M. Rout. « Attention, Beale ! »Son cri résonna, semblable à l’appel éclatant d’une trompette d’alarme entre les parois de fer de la chambre des machines. Peintes en blanc, celles-ci s’élevaient en obliquant comme un toit jusqu’à la pénombre de la claire-voie ”
“ La fumée rejetée par les cheminées retombait sur le pont ; en passant il la respira. Il sentit la pulsation délibérée des machines et entendit de faibles bruits qui semblaient avoir survécus au grand tumulte : les tintements d’accessoires brisés, la chute rapide de quelques débris sur la passerelle. Il perçut distinctement la forme trapue de son capitaine se retenant à une rambarde tordue, immobile et balancé comme s’il eût été cloué aux planches. La tranquillité inattendue de l’air oppressa Jukes : — « C’est fait, capitaine. » dit-il haletant. — « Je pensais bien » répondit Mac Whirr. ”
Joseph Conrad,
Typhon
(1923)
“ Le navire fatiguait sans relâche parmi les noires collines des eaux, payant par ce rude ballottement la rançon de sa vie. On entendait gronder ses entrailles ; il agitait son blanc panache de vapeur dans la nuit ; et la pensée de Jukes glissait comme un oiseau à travers la chambre des machines où M. Rout — un brave homme — se tenait prêt. Quand le grondement cessa, il lui sembla qu’il y avait un arrêt de tous les bruits — un arrêt absolu — durant lequel la voix du capitaine Mac Whirr retentit. ”
Joseph Conrad,
Typhon
(1923)
“ Parfois on en plaisante. Mais à la longue ça paraît un peu morne d’avoir à vivre avec un homme comme ça. Le vieux Rout prétend qu’il n’a pas beaucoup de conversation. De conversation, Seigneur ! Il n’ouvre jamais la bouche ! L’autre jour je bavardais avec l’un des mécaniciens, sous la passerelle ; Mac Whirr doit nous avoir entendus : quand je suis monté pour prendre le quart, il est sorti du rouf, a bien regardé tout à l’entour, a louché sur les feux de côté, jeté les yeux sur les compas, reluqué les étoiles, bref les simagrées habituelles ”
“ « Savez-vous où sont les hommes ? » disait la voix, vigoureuse et défaillante à la fois, victorieuse du vent, puis tout aussitôt emportée. Jukes n’en savait rien. Chacun d’eux était sur le pont lorsqu’avait foncé la tempête. Il ne soupçonnait pas où les autres pouvaient s’être tapis. Pour le service qu’on pouvait attendre d’eux présentement, autant dire qu’ils n’étaient nulle part. Malgré tout, cette interrogation du capitaine désolait Jukes. — « Vous auriez besoin d’eux, capitaine ? » cria-t-il anxieusement. — « Besoin de savoir », affirma Mac Whirr. « Ah ! tenez ferme. » ”
