“ Maurever était plus heureux qu'un roi.— Reine, dit-il en caressant les doux cheveux de la jeune fille, j'ai cru que je ne te verrais plus. Quand ton panier a passé sous mes yeux emporté par le courant, mon cœur est devenu froid et comme mort. Oh ! que je t'aime, ma fille chérie ! Pour les travaux de ma longue vie, je ne demande à Dieu qu'une récompense, ton bonheur !Reine couvrait ses mains de baisers.— Toi, reprenait Maurever avec mélancolie, tu m'aimes bien aussi, je le sais. Mais l'amour des jeunes gens pleins d'espérances ne ressemble point à l'amour triste des vieillards. ”
Paul Féval
Élements biographiques
Paul Féval, auteur français du XIXe siècle, distingue ses œuvres par une exploration percutante des conflits moraux et sociaux, mêlant suspense, psychologie approfondie et critique des institutions.
À travers des titres emblématiques comme Les Mystères de Londres ou Le Bossu, il dépeint des personnages aux parcours dramatiques, où l’amour, la vengeance et la recherche de justice s’entrelacent. Son style narratif, à la fois poétique et théâtral, révèle une maîtrise de la tension émotionnelle, inscrivant son œuvre dans la tradition des récits noirs et romantiques de son époque.
Citations de Paul Féval
Paul Féval, Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille
“ Quand la porte s’ouvrit, il n’y eut que Cyprienne à tressaillir. Diane était immobile et droite sur son siége, l’œil au guet, l’oreille tendue. Elle ne tremblait point ; son sang-froid l’étonnait elle-même. Cyprienne se rassurait presque, à la voir si tranquille. Montalt les contemplait toutes deux en silence, et la rêverie semblait le prendre. L’opium agissait sur lui, déjà, du moins, comme calmant, et rendait à son visage toute sa noble sérénité. — Pourquoi ce déguisement ?... dit-il enfin d’un accent affable et bon ; vous n’en avez pas besoin pour être jolies comme des anges. ”
“ Il y a là du vent toujours. Le froid éveilla Annette, qui mit la tête à la portière et s'écria:«Est-ce que c'est déjà la mer?»Dans cette aube, la lande grise ondulait à perte de vue comme un lac immense que la gelée eût tout à coup pétrifié. La route montait une pente monotone. Rien ne la bornait. Le ciel avait des tons de cendre. Le vent apportait l'odeur des bruyères, qui ressemble à l'odeur d'un lointain incendie.«Non, ce n'est pas la mer,» répondis-je.J'avais le cœur plein. On a beau faire. Le vent de la patrie caresse l'âme. C'était pour moi comme un amer et doux baiser. ”
Paul Féval, Les Mystères de Londres
“ Seulement, Clary avait le regard plus fier, le front plus hautain, le sourire plus mélancolique. C’était Minna. Anna, au contraire, timide et rieuse à la fois, avait gardé, jeune fille, sa physionomie d’enfant : elle ne voyait que joie et bonheur dans le lointain de sa vie à venir ; aucune pensée de tristesse n’avait plissé jamais son front insoucieux ; son grand œil noir, qui riait et chatoyait sous les longs cils châtains de sa paupière, ne connaissait de larmes que celles qui coulent sans amertume et se sèchent sur la joue sans laisser de trace à l’âme : c’était Brenda. ”
Paul Féval, La Vampire (Les Drames de la mort)
“ Il ne faut jamais jouer avec le cœur, c’est le proverbe de mon pays. Or, j’ai joué d’abord avec votre cœur. La première fois que mon regard vous a appelé, je ne vous aimais pas... Elle prit sa main malgré lui et la porta d’un brusque mouvement jusqu’à ses lèvres. — L’amour est venu, poursuivit-elle. Ne me punissez pas ! Je suis maîtresse, mais esclave. Aimez-moi bien, car je mourrais, si je ne me sentais aimée... Et surtout, ô René, je vous en prie, ne me jugez jamais avec votre raison, moi qui ai fait le sacrifice de mon libre arbitre à une sainte cause... Ne me jugez qu’avec votre âme ! ”
Paul Féval, La Quittance de minuit
“ Sa haine s’éteignait ou plutôt se confondait avec la grande haine qu’il portait à l’Angleterre. Et alors, refermant son cœur sur l’image adorée de la morte, il repoussait lord George l’assassin hors de sa voie, comme le penseur écarte du pied l’obstacle importun qui lui barre la route. Se venger d’un homme était trop peu pour lui... En ce moment où les instincts changeants et la courte vue de cette foule qui l’entouraient se montraient à lui sans voile, Morris Mac-Diarmid sentait le doute et la pitié emplir son âme. Il était seul, tout seul parmi cette tumultueuse cohue. ”
“ Vous avez été deux fois mon malheur et je donnerais tout mon sang pour vous ! « Est-ce que je puis les haïr, s’interrompit-elle, ces deux femmes, mes rivales ? Car j’ai été vaincue deux fois, près du père, près du fils... et c’est justice ! Quel bonheur puis-je donner, moi qui suis le malheur ? Je ne peux pas les haïr, puisque vous les aimez. Je suis ainsi : j’ai la dévotion et le dévouement du bandit. Je ressemble aux assassins de mon pays qui font l’aumône ! — C’est vrai, dit André gravement, vous m’avez fait l’aumône, madame. » ”
“ Cette pauvre femme, aux traits flétris par la douleur, c’était sa mère. Il n’avait peut-être pas songé à elle deux fois en sa vie ; mais, si perdu que vous supposiez un homme, il ne reverra jamais impunément ce front de mère qui se pencha au-dessus de son berceau, ce visage ami qui vit son premier sourire, ce regard tendre qui répondit à son premier regard. Reinhold sentit comme un vague souvenir de son enfance ; sa nature glacée s’attiédit. Il prononça au-dedans de lui-même ce nom de mère dont l’homme se souvient, alors même qu’il a oublié le nom de Dieu. ”
Paul Féval, Fontaine aux Perles
“ Nous aurons beau être plus noirs que le diable, petit René nous gardera une place à chacun dans le paradis... Et, en vérité, si un ange avait le pouvoir de mettre sa sainte pureté comme un manteau de protection sur la faute d’autrui, René de Carhoat eût racheté les crimes de sa famille. C’était un enfant naïf et bon comme Dieu les aime. Il n’y avait en son cœur que de l’amour. Sa vie était une prière et un chant. La solitude avait mis de la tristesse dans son sourire ; mais c’était la tristesse suave, qui n’a derrière soi ni l’envie ni le remords. ”
Paul Féval, Les Compagnons du trésor
“ Reynier attendait une parole. — Irène, murmura-t-il après un silence, pourrez-vous encore m’aimer ? Elle lui jeta ses deux bras autour du cou. Leurs yeux se mouillèrent comme si c’eût été des mêmes larmes. — Reynier, mon Reynier, dit Irène, je voudrais te donner plus que ma vie. Je souffre à t’entendre ; mais que de bonheur dans cette tristesse ! Parle encore de ce qui te touche, je veux tout savoir. J’aime et je hais : je suis comme ta pauvre mère. — Tu hais ! répéta le jeune peintre avec une joie où il y avait de la terreur. N’oublie jamais que la vengeance est impossible. ”
Paul Féval, Le dernier chevalier
“ Nicolas regardait à travers ce bandeau impénétrable comme s'il se fût attendu à reconnaître ce riant paysage: les aunes, l'étang, le moulin, et jusqu'à l'églantier en fleur où Jeanneton lui avait cueilli une rose.Mais tout était noyé dans le noir, même l'églantier qui devait avoir ses graines rouges d'automne à la place des petites roses du printemps: Nicolas ne vit rien, sinon des choses longues et blanches qui passaient à droite de lui.On allait si vite maintenant que la distance s'élargissait entre le chevalier et ses soldats, dont quelques-uns étaient encore de l'autre côté du pont. ”
Paul Féval, Rapport sur le progrès des Lettres
“ La légende, c’est l’histoire vue à travers l’imagination populaire avec ses mille détails naïfs et pittoresques, ses familiarités charmantes, ses portraits de fantaisie plus vrais que les portraits réels, ses grossissements de types, ses exagérations héroïques et sa poésie fabuleuse remplaçant la science, souvent conjecturale. La Légende des siècles, dans l’idée de l’auteur, n’est que le carton partiel d’une fresque colossale que le poète achèvera si le souffle inconnu ne vient pas éteindre sa lampe au plus fort de son travail, car personne ici-bas n’est sûr de finir ce qu’il commence. ”
“ Le malheur est chez nous, princesse. Charlotte se pencha pour la baiser au front et murmura tout contre son oreille : — Chez nous, le bonheur ment ! Éliane la regarda dans les yeux. Elles étaient du même âge et belles toutes les deux, mais il y avait entre elles un contraste absolu. Charlotte d’Aleix avait la beauté de celles qui protègent ; la grâce en elle n’excluait point la force ; chacun de ses mouvements décelait l’harmonie exquise et puissante de la jeunesse. Son regard vivait, son port commandait. La délicieuse douceur de sa prunelle tombait de haut. ”
“ Lagardère était jeune comme Aurore elle-même, beau comme elle était belle. Et si vous l’aviez vue, la vierge amoureuse, cachant l’ardeur pudique de son regard derrière la frange soyeuse de ses longs cils baissés, le sein palpitant, le sourire ému aux lèvres ! si vous l’aviez vue ! L’amour chaste et grand, la sainte tendresse qui doit mettre deux existences en une seule, marier étroitement deux âmes, l’amour, ce cantique sublime que Dieu, dans sa bonté, laisse entendre à la terre, l’enivrante manne qu’apporte la rosée du ciel ”
Paul Féval, Les Mystères de Londres
“ Les horizons fuyaient comme naguère les maisons de Londres. Les aspects changeaient. — C’étaient tour-à-tour des monts, des lacs, des forêts, d’opulentes moissons gardées par quelques toits de chaume. — C’étaient, au loin, le sombre profil d’une cité, les tours grises d’un vieux château, la ligne d’azur d’un fleuve promenant son cours sinueux par les prairies. — Et, sur tout cela, le soleil versait ses flots d’or. L’amour et le soleil, les deux flambeaux du monde ! — On ne meurt pas de joie dans la vie réelle ; mais Clary était en dehors des réalités. ”
“ Tel était l’homme que Johann voulait enrôler dans le bataillon de son maître. Et cette œuvre, à vrai dire, ne présentait point de bien grandes difficultés : Fritz avait une bonne âme ; il gardait au fond de son cœur un souvenir fidèle à la race des Bluthaupt : c’était comme un instinct vague d’amour et de respect qui pouvait, les circonstances aidant, arriver jusqu’au dévouement, mais qui pouvait se voiler, sinon se perdre, et s’oublier et se tromper. Fritz n’avait plus rien pour soutenir une lutte morale ; il avait perdu l’intelligence qui éclaire l’attaque, et la volonté qui rend fort. ”
Paul Féval, La Quittance de minuit
“ Percy l’aimait comme elle devait être aimée ; de cette tendresse pure, élevée, sérieuse, que l’âge cimente et que la mort seule peut briser. En ce moment, Percy se réjouissait de lui devoir la vie. Il était jeune, et si positif que soit un esprit, l’espoir riant s’y glisse à de certaines heures et secoue au-devant de l’avenir son voile tout étoilé de promesses. Mortimer entrevoyait dans le lointain les joies pures de l’union désirée, les jours tranquilles, le silencieux bonheur. Ses mains s’égaraient dans la molle chevelure d’Ellen. ”
“ Une douleur navrante étreignit la poitrine d'Angèle. Elle eut l'angoisse de l'attente, car ce fut lentement, lentement, que les deux bouches se réunirent en un étroit et long baiser.Angèle tomba comme une masse inerte sur le pavé.Du capuchon détaché de sa mante ses cheveux dénoués s'échappèrent et ruisselèrent: des cheveux plus beaux, plus brillants, plus doux que ceux de l'enchanteresse elle-même.La silhouette de femme se retira la première et s'enfuit, tandis qu'un retentissant éclat de rire passait à travers les carreaux.L'ombre de René se prit à la poursuivre. ”
Paul Féval, Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille
“ Étienne les voyait écouter avec une attention si passionnée, qu’à son insu sa verve s’échauffait. Les couleurs du tableau changeaient sous sa parole jeune et vive. Il aimait Paris, lui aussi, et son souvenir avait des yeux de vingt ans. Malgré lui, la réalité disparaissait sous un brillant manteau de poésie. Tant de notions diverses se mêlaient et s’amoncelaient dans la mémoire de Diane et de Cyprienne. Elles n’en oubliaient aucune, et les gardaient jalousement au dedans d’elles-mêmes comme un trésor cher. Elles n’avaient nul moyen de distinguer le vrai du faux. ”
Paul Féval, Fontaine aux Perles
“ Ah ! vous ne savez pas, Lucienne, quel noble feu il y avait dans le regard de mon père ! et comme il portait haut son front où brillait le vaillant orgueil du gentilhomme ! La voix de Martel faiblit et se voila. — Quant à Laure, reprit-il, c’était le cœur et la beauté d’un ange !... Vous l’avez vue, mademoiselle, vous savez si Dieu créa jamais une créature plus parfaite !... Oh ! que je l’aimais ! que je l’aimais ! Martel se couvrit le visage de ses mains, et un sanglot souleva sa poitrine. — Lucienne tâchait de retenir ses larmes. ”
“ Me voilà, moi, Hugues de Maurever, chevalier breton, qui enlève une bonne épée à mon duc de Bretagne !— Monsieur mon père, répondit Aubry, ce que je fis ce jour-là, tous les nobles du duché le feront demain. Maurever courba sa tête blanche.— Alors, puisse Dieu m'épargner le châtiment que j'ai mérité peut-être ! murmura-t-il. Et comme Aubry le regardait, étonné, le vieillard reprit :— J'ai cru faire mon devoir, mais le crime de l'homme est entre l'homme et Dieu. Le crime ne change pas le droit de notre seigneur duc à qui appartient la vie de notre corps. ”
“ Julie avait peur, et ces accords lointains lui serraient la poitrine. Vous souvient-il de la clairière dans le grand bois de Bourguebus ? Le ruisseau invisible chantait, les oiseaux riaient, le vent répandait dans les cimes de larges murmures. Et l’atmosphère tiède était pleine de langueurs embaumées. Julie revit cela : son mari, son amant, ce martyr, ce noble jeune homme ; elle le vit. Le soleil, tamisé par les feuilles, jouait dans les boucles noires qui couronnaient son beau front. Oh ! certes, en ce temps-là, elle l’aimait de tout son cœur. Ce n’était pas assez. Son cœur avait grandi. ”
“ Mais le regard voilé de Franz couvait d’ardents éclairs, et il y avait de la passion dans cette fatigue douce qui alanguissait la prunelle de Denise. L’amour perçait, l’amour charmant et jeune qui orne toutes choses et sait embellir jusqu’à la beauté. De même que la fleur, épanouie sous l’ombrage et chèrement admirée, va trouver des nuances inconnues et nouvelles, si le soleil, perçant tout à coup la feuillée, vient mettre un rayon d’or sur sa vierge corolle... Gertraud n’osait plus les regarder. Elle avait le rouge au front et son cœur lui pesait. ”
Paul Féval, Les Mystères de Londres
“ La plus tendre mère se fût déclarée vaincue en voyant les soins amoureux, les délicates sollicitudes, dont la belle fille avait entouré Clary « sa petite sœur » comme elle l’appelait. Le propre de Susannah était d’aimer jusqu’au dévoûment, dans l’amitié ; dans l’amour, jusqu’à l’adoration. L’image de Dieu charitable se retrouvait entière dans cette âme pure et noble, autant que l’imparfait miroir du cœur de la fille d’un homme peut refléter les perfections divines. Dès que Clary fut rendue à sa famille et ne réclama plus ses soins, le souvenir de Brian de Lancester revint dominer Susannah. ”
Paul Féval, La Quittance de minuit
“ Encore, Owen !... encore !... j’ai tant souffert ! Elle le contemplait, ravie ; sous ses larmes qui se séchaient, il y avait un extatique bonheur. Elle souriait plus belle que jamais : belle de sa joie et de sa douleur oubliée ; surtout belle d’amour. Owen balbutiait et répétait sans savoir : — Je t’aime ! oh ! je t’aime ! Mais, tout à coup, Kate se renversa en arrière et pâlit. Son œil se fixa sur l’œil d’Owen, qui se baissa. — Si vous m’aimez, dit-elle, où étiez-vous cette nuit ? Le sourire d’Owen se glaça, et toute sa joie s’enfuit. ”
Paul Féval, Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille
“ Au loin, le soleil dorait les sommets des collines de Saint-Vincent et des Fougerays. Sur l’extrême pointe de la plus haute de ces collines, au milieu d’une vieille forêt majestueusement étagée, se dressait l’ancien château seigneurial de Penhoël, possédé maintenant par la famille de Pontalès. La belle et fraîche lumière du matin inondait l’opulent paysage. Impossible de rêver un coup d’œil plus gracieux et plus riche à la fois. Robert souriait. Il comptait les guérets, les taillis, les prairies ; et c’était un regard de conquérant qu’il promenait sur la contrée. ”
“ La lampe était pour beaucoup dans les rêves ambitieux de Michel. À vingt ans, ce n’est jamais pour soi-même seulement qu’on dore un blason imaginaire. Par-dessus cette cour étroite et humide, d’une fenêtre à l’autre, des sourires allaient et venaient. Et que de fois Michel avait oublié la marche du temps, passant des heures charmantes à épier le travail ardu de la jeune fille ! C’était encore un roman, hélas ! un poëme, plutôt, tout plein de tendresses pures, d’humbles et chères promesses, d’espoirs enchantés, de craintes et de remords. Quoi ! des remords ! ”
Paul Féval, Fontaine aux Perles
“ Elle ne savait plus rien du malheur qui l’accablait naguère. Le malheur était trop loin d’elle maintenant, et l’amour la gardait comme un bouclier impénétrable. Cet homme, qui était là devant elle, et à elle, avait eu son premier, son unique amour. Il lui avait enseigné à lire au dedans d’elle-même. Il lui avait appris à la fois l’allégresse et l’angoisse de la passion. Elle l’aimait de toutes les forces de son âme. Il n’y avait rien en elle qui ne fût à lui, tout à lui ! — C’était un cœur jeune, fougueux et plein de hardis élans. Son amour dépassait les bornes de la tendresse vulgaire. ”
“ Il y avait dans l’âme de Lia autant d’admiration que d’amour. Otto, lui, s’accusait bien souvent de faiblesse et de lâcheté ; il avait consacré sa vie à l’accomplissement d’une tâche, et il se disait que chaque heure perdue était une trahison sans excuse. Il se disait encore que, pour toute cette tendresse ardente et dévouée de la jeune fille, il n’avait à donner qu’une part de son cœur. Son cœur n’était plus à lui ; un devoir impérieux réclamait tous ses instants, et l’amour ne pouvait avoir en son âme qu’une place incessamment contestée. ”
Paul Féval, Les Mystères de Londres
“ Ma sœur était étendue sur les coussins : elle sommeillait. — Quant au moine, debout, les bras croisés sur sa poitrine, il semblait absorbé dans de profondes méditations. La lumière des torches le tira de sa rêverie. Son premier regard fut pour ma sœur, qu’il contempla un instant avec compassion et amour. Il se pencha et lui mit un baiser au front. Puis, se dépouillant de sa simarre de soie, il l’en couvrit comme d’un voile. Y avait-il donc quelque délicatesse au fond du cœur de cet homme, Stephen ? ”
Paul Féval, La Quittance de minuit
“ L’heiress s’était arrêtée devant lui et le mesurait d’un regard tranquille. — Faites-moi place, Mac-Diarmid ! dit-elle. Jermyn ne bougea pas ; ses yeux rayonnaient un éclat sauvage ; sa jalousie, exaltée jusqu’à la fureur, l’aveuglait et le rendait fou. Mais le doigt d’Ellen s’appuya sur son épaule ; et son épaule robuste céda comme si une baguette magique l’eût touchée. — Place à la fille des lords ! dit Ellen d’une voix impérieuse. Jermyn voulut résister ; il ne put. Il recula comme un enfant devant le geste souverain de l’heiress, qui ouvrit la porte et disparut. ”
Paul Féval, Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille
“ Cyprienne rougit, blessée. Le front de Diane devint pâle.—Il faut nous pardonner, dit-elle d'un ton soumis; quand vous êtes triste, il nous semble que votre souffrance est à nous... Ah! que n'êtes-vous heureuse, madame! nous vous laisserions tout votre bonheur!...L'émotion commença à percer sous la froideur de Marthe; son regard glissa, malgré elle, entre ses paupières demi-closes, et partagea entre les deux jeunes filles une œillade furtive.Diane et Cyprienne n'osaient point relever les yeux. Le joli front de Cyprienne se teignait encore de ce rouge vif qui monte du cœur froissé au visage. ”
“ C’est une femme étrange... un caractère fort, un esprit d’élite et point de cœur... ou du moins pas de pitié ! se reprit le docteur en appuyant son front contre sa main ; — car il y a en elle un amour profond, qui aurait pu être une vertu et qui l’a poussée plus avant dans le vice... C’est un être bizarre qui a deviné le mal et qui aurait compris le bien, une nature audacieuse et bien résolue, sachant tout oser et tout feindre, femme par le caprice désordonné, par la passion emportée, homme par la volonté indomptable, démon par l’astuce froide et la patience de tromper. ”
Paul Féval, Les Mystères de Londres
“ Anna, la pauvre enfant, s’endormait heureuse, et Clary venait d’entrevoir vaguement l’horreur de leur situation. Elle se raidit, parce que son cœur était fort. Un instant elle se sentit si vaillante, qu’elle défia le sommeil. Debout, le sein soulevé, l’œil en feu, amazone armée pour combattre un invincible ennemi, elle était belle comme cette beauté guerrière que sait peindre la mâle poésie du Nord. Tout homme, en la voyant si noble au bord de l’abîme, eût senti son cœur serré par cette respectueuse douleur qui est la pitié plus l’admiration. ”
Paul Féval, La Quittance de minuit
“ Lorsqu’il toucha enfin le bord et que la brume déchira autour de lui son voile gris, ses yeux avides parcoururent la rive. Il ne vit rien, si ce n’est au loin, si loin qu’il ne pouvait guère s’en fier au témoignage de ses yeux, une forme sombre qui remontait comme lui la berge et qui se perdit aussitôt parmi les petits arbres disséminés sur le rivage. C’en était à peine assez pour être bien sûr que tous ces bruits, entendus sur le lac, n’étaient point une vaine fantasmagorie ; mais Morris Mac-Diarmid avait au cœur en ce moment de graves pensées. ”
“ Johann, la face violette et les yeux gonflés déjà, ne se défendait plus. Jean serrait, serrait de toute sa force. En un moment où les bavardages de la foule faisait une courte trêve, Jean crut entendre la voix plaintive de son aïeule ; son regard quitta Johann, pour s’élancer dans la direction du fiacre. Il vit, au milieu d’un cercle de têtes agitées qui allaient se rétrécissant, l’aïeule dont les doigts roidis se cramponnaient aux vêtements des recors. Johann se ressentit de cette vue ; ses yeux s’enflèrent pleins de sang et sa langue pendit hors de ses lèvres bleues... ”
Paul Féval, Les Mystères de Londres
“ Mais Rio-Santo n’était membre d’aucune académie. Il lut couramment toutes ces missives, et dans chacune d’elles il trouva une nouvelle heureuse pour ses desseins. Tout succédait à son gré ce jour-là. Chaque point du globe lui envoyait une arme contre son puissant ennemi. Aussi, lorsqu’il aligna devant lui toutes ces lettres, qui, comme un muet concert, semblaient lui promettre succès et victoire, un immense orgueil descendit dans son cœur. Son fier visage s’illumina d’un reflet de toute-puissance. Il se sentait, comme l’archange rebelle, de force à lutter contre Dieu même. ”
Paul Féval, La Quittance de minuit
“ Sous la toile était la figure pâlie et fatiguée de Jermyn Mac-Diarmid. Il regardait l’œuvre de destruction d’un œil morne et alourdi. Il y avait sur son visage une amère détresse, et une tempête était dans son cœur. Son âme, que Dieu avait faite généreuse, se révoltait d’instinct énergiquement contre ce meurtre lâche. À cet instant suprême, une voix s’élevait au dedans de lui et lui criait : « Arrête ! » Il hésitait. Il avait comme un vague désir de s’élancer sur la route de Tuam et de crier à son rival : « La mort est là, n’avancez pas ! » ”
“ Et, tout au fond de son cœur navré, un peu d’espoir s’était ranimé, un espoir bien faible. — Mais les voyageurs ont dit les délices d’une goutte d’eau sur leurs gosiers éprouvés par la longue soif du désert... Pour ceux qui ont souffert longtemps, l’espérance agit à petites doses. Le malheureux, habitué à la nuit de son cachot, prend les lueurs pâles du crépuscule pour le brillant soleil. La marchande du Temple attendait, et ses larmes se séchait sous sa paupière. Elle attendit longtemps. Durant ces minutes de silence, un monde de souvenirs s’éveillait dans son âme. ”
