“ Fleur-des-Genêts s'élança, légère comme un oiseau. La vigne lui servit d'échelle.L'instant d'après elle sautait au cou d'Alix.—Où est-il? s'écria-t-elle.Alix lui montra le lit, où Didier, revêtu de son uniforme était étendu...—Comme je souffrais! dit-elle en essuyant une larme qui n'avait pas eu le temps de sécher et qui brillait au milieu de son sourire; je tremblais d'être arrivée trop tard. Merci, Alix... merci, ma bonne demoiselle. Il dort; il ne sait pas que sa vie est en danger.—Et comment le sais-tu toi, Marie? demanda mademoiselle de Vaunoy qui songeait à son père et avait peur. ”
Paul Féval
Résumé
Le Loup blanc, roman d'aventures de Paul Féval publié en 1843, se déroule en Bretagne entre 1719 et 1740. L'histoire entrelace les destins de Nicolas Treml, un seigneur indépendantiste, et de Jean Blanc, un paysan albinos devenu chef des « Loups », paysans révoltés contre l'oppression.
Le récit mêle révolte, héritage et vengeance, avec un personnage central, le capitaine Didier, révélé comme l'enfant perdu de Treml. L'œuvre explore l'indépendantisme breton et les conflits de pouvoir, dans un cadre historique marqué par la présence du Régent Philippe d'Orléans. Adapté en télévision en 1977, ce roman reste un exemple remarquable de littérature historique française.
Citations de Le Loup blanc (Paul Féval)
“ Jean Blanc descendit et regagna silencieusement la Fosse-aux-Loups.Auprès du seuil de la loge, il vit briller un objet aux rayons du soleil. C'était la bourse du vieux seigneur.Une larme vint dans les yeux de Jean Blanc.—Dieu le conduise! murmura-t-il. Il est bon, il croit bien faire.Il s'assit sur le seuil et demeura pensif.—Pauvre petit monsieur Georges! dit-il après un long silence; seul, aux mains de ce Vaunoy qui ne croit pas en Dieu!Il fit encore une pause, puis il ajouta:—Ils m'appellent le mouton blanc... Je suis le mouton et cet homme est le loup: mauvaise bataille! ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Aux premiers mots du majordome, Vaunoy fut frappé comme d’un coup de massue. Didier vivait. Tout le reste était peine perdue. — Comment ! misérables lâches ! s’écria Vaunoy en blasphémant, vous n’avez pas pu ! Je jure Dieu que ce coquin de Lapierre... — Il est mort, interrompit Alain. — Mort ? Mais ce démon de capitaine s’est donc éveillé ? — Non. Mais son valet, que je n’avais pu reconnaître hier, était Jude Leker, l’ancien écuyer de Treml. — Jude Leker ! répéta Vaunoy qui fit le même raisonnement que Lapierre et en demeura écrasé, mais alors Georges Treml sait tout... et il vit ! ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Fleur-des-Genêts la contempla un instant, puis baissa la tête en silence. — As-tu peur ? demanda mademoiselle de Vaunoy avec pitié. — Non, répondit Marie ; mais je pense à votre dévouement, à vos espérances d’autrefois... Alix releva sur elle ses grands yeux fiers et doux. Sans répondre, elle passa au cou de Didier toujours endormi la médaille de cuivre qu’elle avait prise à Lapierre la nuit où celui-ci avait tenté d’assassiner le jeune capitaine dans les rues de Rennes. Ses yeux étaient levés vers le ciel. Aussitôt ce devoir accompli, elle reprit avec énergie : — Ma fille, j’aime Dieu. ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Le coffret, c’est-à-dire l’immense domaine de Treml, était sans maître légitime, et le dévouement de Jude, que vingt années d’exil n’avaient pu entamer, restait désormais sans but. Il y avait bien encore la vengeance, ce suprême mobile des gens qui n’espèrent plus. Mais Jude était vieux. Sa loyale nature comportait plus d’amour que de haine. La vengeance, qui a tant d’attraits pour certaines âmes, lui apparaissait comme une inutile et triste compensation. — Je chercherai, se disait-il, en retrouvant son chemin dans les sentiers connus de la forêt ; je chercherai longtemps, toujours. ”
“ Plût au ciel que le château de La Tremlays eût gardé son dépôt aussi fidèlement que le chêne de la Fosse-aux-Loups.Ces derniers mots firent sauter Jude sur son banc.—Le chêne de la Fosse-aux-Loups! balbutia-t-il.—Le creux du chêne de la Fosse-aux-Loups, répéta Pelo Rouan.Si l'obscurité eût été moins épaisse, on eût pu voir Jude changer deux ou trois fois de couleur dans l'espace d'une seconde. Il prit entre ses doigts de bronze le bras du charbonnier, et le serra convulsivement.—Qui que tu sois, tu en sais trop long! dit-il d'une voix basse et menaçante. ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ La Providence protège-t-elle encore le pays breton ? Mon espoir est faible, et ma ferme croyance est que je vais à la mort. — À la mort ? répéta Vaunoy sans comprendre. — À la mort ! s’écria le vieillard dont un soudain enthousiasme illumina le visage ; n’avez-vous jamais désiré mourir pour la Bretagne, vous monsieur de Vaunoy ? — Saint-Dieu ! mon cousin il est à croire que cette idée a pu me venir une fois ou l’autre, répondit Hervé à tout hasard. — Mourir pour la Bretagne ! mourir pour une mère opprimée, monsieur, n’est-ce pas là le devoir d’un gentilhomme et d’un Breton ? ”
“ Les pensées qui se pressaient dans son coeur se reflétaient sur son austère visage. Jude était vêtu et armé comme pour un long voyage. À l'approche de son maître, il se leva et montra du doigt le coffret de fer.—C'est bien, dit Nicolas Treml.Il se mit à genoux près du coffret dont il fit jouer la serrure. Puis, tirant de son sein le parchemin signé par Hervé de Vaunoy, il le cacha sous les pièces d'or.—Comme cela, murmurait-il en renfermant le coffre, pauvres ou riches, les Treml pourront réclamer leur héritage, et la trahison sera vaincue... si trahison il y a. ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Lapierre se balançait, en équilibre sur l’un des pieds de sa chaise, avec une adresse qui se ressentait de son métier ; maître Alain caressait sous sa jaquette le ventre aimé de certaine bouteille de fer-blanc, large, carrée, toujours pleine d’eau-de-vie, à laquelle il guettait l’occasion de dire deux mots, et semblait combattre le sommeil. — Saint-Dieu ! Saint-Dieu ! Saint-Dieu ! s’écria par trois fois M. de Vaunoy qui frappa violemment du pied et s’arrêta juste en face de ses acolytes. Maître Alain sauta comme on fait quand on s’éveille en sursaut. Lapierre ne perdit pas l’équilibre. ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ À ce nom d’Alain, Jude devint blême derrière le collet de son manteau. — Mon valet est malade, répondit le capitaine ; ce qu’il lui faut, c’est un bon lit et le repos. — À votre volonté, mon jeune ami. Un domestique entra, appelé par le coup de sonnette de Mlle Olive. — Préparez un lit à ce bon garçon, dit M. de Vaunoy, et traitez-le en tout comme le serviteur d’un homme que j’honore et que j’aime. Didier s’inclina ; Jude, toujours enveloppé dans son manteau, sortit sur les pas du domestique qui, malgré sa bonne envie, ne put apercevoir ses traits. ”
“ Notre-Dame de Mi-Forêt, sainte mère du Christ, ayez pitié! Qu'il s'éveille, ou que je vive! Sainte Vierge! la mort est sur moi. C'est la première fois que j'ai peur!Le malheureux vieillard tremblait son agonie et avait besoin de ses deux mains pour se retenir aux couvertures du lit. Une minute se passa pendant laquelle il souffrit un martyre que nous n'essaierons pas de dépeindre. Puis ses mains glissèrent lentement le long des couvertures.—Éveille-toi! éveille-toi, râla-t-il. Écoute! Écoute-moi, notre monsieur! Il y a dans le creux du chêne de la Fosse-aux-Loups un parchemin et de l'or. ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Qui peut nier qu’un fils de grande maison, dépouillé par une fraude infâme, et patron naturel de toute une population souffrante, ne doive autrement se comporter qu’un soldat sans souci, n’ayant ici-bas d’autre mission que de se bien battre. Didier, en devenant Georges Treml, sentit naître dans son cœur une gravité inconnue. Il comprit ce qu’exigeait de lui son nom et la mémoire de ses pères. De brave qu’il était, il devint fort. — Je vais me rendre à la Tremlays, dit-il ; j’aurai raison de M. de Vaunoy. Avant de se séparer de Jean Blanc, le capitaine lui serra la main. ”
“ Vous étiez un vaillant homme et un digne serviteur!Elle se releva et revint vers Didier.—Je veux rester là, reprit-elle: on n'osera pas le tuer devant moi.Les Loups, cependant, continuaient de parcourir le château; les uns buvaient, les autres dévastaient. Le bruit du pillage et de l'orgie arrivait, comme par bouffées, le long des corridors.Lorsque ce fracas se calmait, Alix entendait, sans trop y prendre garde, des sanglots de femme dans la cour.Parmi ces sanglots, elle crut saisir une seconde fois le nom de Didier, et son oreille s'ouvrit avidement. ”
“ Et maintenant, dit-il, Georges Treml, vous êtes breton et noble; il vous faut regagner l'héritage de votre père tout entier: noblesse et fortune!Jean Blanc n'eut pas besoin de donner de longues explications à son jeune maître, qui savait en grande partie son histoire, l'ayant entendue de la bouche du pauvre écuyer Jude, sans se douter qu'il pût y avoir le moindre rapport entre lui, Didier, officier de fortune, et Georges Treml, le représentant d'une famille puissante.Les circonstances, dit-on, font les hommes. Ce proverbe est vrai en un sens et nous semble fort à la louange de l'humanité. ”
“ «Ils se hâtèrent; mais au moment où ils atteignaient leurs chevaux, on entendit encore un coup de fusil. Le soldat qui avait brisé, sur la table, le vase qui contenait le remède de Mathieu Blanc, poussa un cri et se laissa choir dans la mousse.»—Mais Vaunoy? mais Vaunoy? interrompit Jude.—Attends donc! Ils montèrent à cheval. La terreur était peinte sur tous les visages naguère si insolents. Ils prirent le galop, croyant se mettre à l'abri, les insensés! Jean Blanc ne savait-il pas comment abréger la distance? La route tournait; Jean Blanc allait toujours tout droit. ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Tiens ! s’écria Georges, voilà encore la figure blanche ! Vaunoy était dans l’un de ces instants où l’homme a peur de son ombre. La nuit tombait rapidement. Il compta du regard les feuilles du chêne noir, et n’aperçut rien encore. L’enfant s’était trompé. La main d’Hervé tremblait néanmoins pendant qu’il déposait sa canardière au fond du bateau pour prendre les rames. Il se dirigea lentement vers le point de l’étang qui fait face au grand chêne. En cet endroit, l’eau tranquille et plus sombre annonçait une grande profondeur. Vaunoy cessa de ramer. Il appuya sa tête sur sa main. ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Jésus Dieu ! murmura maître Alain bouleversé. — Allons bois un coup ! l’attaque va commencer. Le vieillard n’était point homme à mépriser ce conseil. Il jeta un regard du côté de Vaunoy, qui ne songeait guère à l’épier, tira son flacon de fer-blanc de sa poche et but tant que son haleine ne lui fit point défaut. — Il va faire rage, reprit Lapierre, car c’est pour lui un coup de partie ; mais, après tout, il ne peut que nous faire pendre ici, et là-bas nous serons brûlés vifs. — Pour le moins ! soupira maître Alain avec conviction. ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ La livrée du régent redoubla ses rires dédaigneux. — Mon brave homme, s’écria-t-on, les gens de votre sorte ne sont point admis au château de Villers-Cotterets. — C’est le paysan du Danube ! chuchota un valet de pied. — C’est plutôt, répliqua un coureur, le Juif-Errant qui aura volé sur sa route un domestique et une haridelle ! — C’est don Quichotte ! — C’est M. de La Palisse ! Jude mit la main sur la garde de sa grande épée, mais son maître le retint d’un geste et tourna bride : l’insulte qui vient de trop bas s’arrête en chemin et n’est point entendue. ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ La lumière jaillit presque toujours de l’extrême confusion. Jude se pressa le front de ses deux mains, comme pour en faire sortir une pensée obscure, dont il sentait instinctivement l’importance et qu’il ne pouvait formuler. Au bout de quelques minutes, il se redressa brusquement et laissa tomber ses bras le long de son corps. La pensée avait jailli ; la lumière s’était faite dans les ténèbres de sa cervelle : il comprenait. — Didier ! s’écria-t-il d’une voix brève et coupée ; c’est de Didier qu’elle parle ; Pelo Rouan le déteste ; elle veut le sauver parce qu’il veut le tuer. ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Vaunoy n’eut point la force de répondre, tant sa cervelle était bouleversée par cet événement inattendu. Il mit seulement la main sur son cœur et darda au plafond son regard hypocrite. — Acceptez-vous ? demanda Nicolas Treml. — Si j’accepte ! s’écria Vaunoy retrouvant à propos la parole. Ah ! mon cousin, voici donc venu l’occasion de vous témoigner ma gratitude ! Si j’accepte ! Saint-Dieu ! vous me le demandez ! Il prit à deux mains celles du vieillard. — Merci, merci, mon noble cousin ! continua-t-il avec effusion ; je prends le ciel à témoin que votre confiance est bien placée ! ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Elle se pencha sur Fleur-des-Genêts et lui donna un baiser de mère. — Quand tu seras sa femme, dit-elle, sois bonne et douce, toujours, et garde-lui tout ton cœur. — Pourquoi me dites-vous cela ? dit Marie ; vous parliez de le sauver... Mademoiselle de Vaunoy se redressa. — Tu as raison, dit-elle ; hâtons-nous. Elle passa rapidement le poignard de Jude à sa ceinture et donna celui de Lapierre à Marie, qui ouvrait de grands yeux et ne devinait point le projet de sa compagne. — Tu es enfant de la forêt, reprit Alix : tu sais monter à cheval et tu dois être forte. ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ En ce moment, pour la première fois, il sentait quelle puissance avait prise, au fond de son cœur, son attachement pour le jeune capitaine, son nouveau maître. À cette honnête et fidèle nature, il fallait un homme à qui se dévouer, et le souvenir de Treml ne suffisait pas à satisfaire l’éternel besoin d’obéir et d’aimer qui constituait, chez Jude, presque tout l’homme moral. En arrivant à la grille du parc de la Tremlays, Jude était plus inquiet encore qu’au départ, car son flair de fils de la forêt lui révélait la présence d’une immense embuscade. ”
“ Le lendemain matin, le paysage avait changé; c'était Vitré, la gothique momie, qui penche ses maisons noires et les ruines chevelues de son château sur la pente raide de sa colline; c'était l'échiquier de prairies plantées çà et là de saules et d'oseraies où la Vilaine plie et replie en mille détours son étroit ruban d'azur. Le ciel, bleu la veille, était devenu gris; l'horizon avait perdu son ampleur, l'air avait pris une saveur humide. Au loin, sur la droite, derrière une série de monticules arides et couverts de genêts, on apercevait une ligne noire. C'était la forêt de Rennes. ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Il n’est personne qui ne désire se montrer avec tous ses avantages aux yeux de la dame de ses pensées. Béchameil que le hasard avait fait intendant royal de l’impôt, mais qui était né marmiton de génie, s’était mis en tête de subjuguer mademoiselle de Vaunoy définitivement et d’un seul coup, à l’aide d’un blanc-manger du plus parfait mérite ; blanc-manger exquis, original, nouveau, dont Alix goûterait la première, et qui garderait le nom de cette belle personne, en l’immortalisant dans les siècles futurs. L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux. ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Allons ! ne te gêne pas. Ce nom, prononcé en ce lieu, aurait peut-être une vertu magique. Jude ne comprenait point. Il mit la main sur une de ses blessures afin d’arrêter le sang : mais Lapierre impitoyable et pressé d’en finir, simula une attaque qui le força de se remettre en garde. Le sang coula de nouveau. — Éveillez-vous, monsieur, éveillez-vous ! cria pour la troisième fois Jude, qui s’appuya, épuisé, aux colonnes du lit. Didier dormait toujours. Jude, à bout de forces, lâcha son épée, glissa le long du lit et tomba dans son sang. ”
“ Ce jour-là, se trouvant d'humeur gaillarde, il se mit en selle avec aisance, et tout aussitôt la cavalcade s'ébranla.Entre la sauvage forêt de Rennes et les massifs artistement percés de Villers-Cotterets, il y avait plein contraste. C'étaient bien encore ici de grands bois à l'opaque ombrage, des chênes haut lancés, des couverts à égarer une armée, mais la main de l'homme se faisait partout sentir.Il fait bon pour une terre être domaine de prince. Lorsque la main du maître peut ne point ménager l'or, la nature se façonne et s'embellit sans rien perdre de son agreste splendeur. ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Au moment où l’on entendit les premiers bruits de cette attaque inopinée et furieuse, Vaunoy était dans son appartement avec maître Alain, Lapierre et deux autres valets armés. — Voici l’instant, dit-il avec un certain trouble dans la voix ; il dort et vous êtes quatre. Saint-Dieu ! ne me le manquez pas cette fois. — Je m’en chargerai tout seul, reprit Lapierre ; et, en vérité, ce jeune fou prend à tâche de me donner envie de le tuer. Voilà deux fois qu’il me foule aux pieds depuis hier. — Trêve de paroles ! interrompit Vaunoy ; à vous le capitaine, à moi les Loups ! ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ L’instant après, Lapierre était introduit dans l’appartement de mademoiselle de Vaunoy, qui ne put, à sa vue, retenir un vif mouvement de répulsion. Lapierre entra chapeau bas, mais gardant sur son visage l’expression d’insouciante effronterie qui lui était naturelle. — Mademoiselle m’a fait appeler ? dit-il. Alix s’assit et fit signe à Renée de s’éloigner. Pendant un instant elle garda le silence et tint les yeux baissés ; évidemment, elle hésitait à prendre la parole. — Tenez-vous beaucoup à rester au service de M. de Vaunoy ? demanda-t-elle enfin avec une dureté calculée. ”
“ Je me suis jetée aux genoux de mon père; mon père m'a enfermée dans ma chambrette. Ah! que j'ai pleuré! Puis j'ai repris courage, à force de prier. Regardez mes mains, Alix, elles saignent encore. J'ai brisé les volets de ma fenêtre, j'ai sauté dehors et je suis accourue à travers les taillis. Mais les murs du parc sont bien hauts, ma chère demoiselle. J'ai donné mon âme à Dieu avant de les franchir, car je croyais que l'heure de ma mort était venue. Notre-Dame de Mi-Forêt a eu pitié de moi, Didier est sain et sauf, et je vous trouve veillant sur lui comme un bon ange. ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Croyez-moi, ne me forcez point à mettre les points sur les i. — Je veux que vous vous expliquiez, au contraire, dit Alix avec effort. — À votre volonté. Le bon sens exquis dont vous êtes douée vous avait fait deviner tout d’abord que rien de commun ne pouvait exister entre un honnête garçon tel que moi et un enfant sans père comme le capitaine Didier. Je n’ai point de haine, en effet. Mais le sort a été injuste à mon égard : je ne suis qu’un valet ; la haine d’autrui peut devenir ma haine : et, pour gagner mes gages, je puis avoir à tirer l’épée comme si je haïssais réellement... ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Il crut un instant que le vieillard était ébloui de la munificence de l’offre, mais il avait compté sans Lapierre. — Mille livres ! répéta ce dernier à son tour. Les morts ne reviennent point pour toucher leurs créances, et vous avez beau jeu, monsieur. Mille livres ! Encore si j’avais des héritiers ! Maître Alain se gratta l’oreille et reprit son apparence de momie. — Deux mille livres ! s’écria Vaunoy ; je donnerai deux mille livres d’avance, sur-le-champ, à celui qui m’obéira. Lapierre haussa les épaules, et maître Alain, se modelant sur lui, fit un geste de refus. ”
“ Alain et Lapierre firent à cette bonne plaisanterie un accueil très flatteur.—Il faut trouver autre chose, continua M. de Vaunoy.Maître Alain se creusa la cervelle; Lapierre fit semblant de chercher.—Eh bien? demanda Hervé au bout de quelques minutes.—Je ne trouve rien, dit le majordome.—Rien, répéta Lapierre; si ce n'est peut-être... mais le poison ne vous sourit pas plus que le poignard, sans doute?—Encore moins, mon enfant, Saint-Dieu! c'est une malheureuse affaire. D'un jour à l'autre, le hasard peut lui révéler ce qu'il ne faut point qu'il sache. ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Il était le meilleur tireur de la forêt et c’est tout au plus si on aurait pu mesurer quinze pas entre le canon de son arme et le cœur de Didier. — Elles sont pareilles ! s’écria Marie avec une joie d’enfant : toutes pareilles ! Pelo Rouan tenait la poitrine du capitaine au bout de son mousquet ; il allait presser la détente. Le cri de Marie détourna son attention, et son regard tomba sur les deux médailles. Il jeta son fusil, qui de branche en branche dégringola bruyamment jusqu’à terre : un cri s’étouffa dans sa gorge. ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Monsieur Nicolas, dont Dieu ait l’âme, fut le dernier gentilhomme breton : les Loups sont les derniers bretons. Quant à mon moyen, si honnête, si bon et si brave serviteur que tu puisses être, on n’a pas attendu ton retour pour le tenter. Jean Blanc a autant et plus de hâte que toi d’en finir avec Vaunoy, car Mathieu et Sainte ne sont pas encore vengés. Or, le jour où Vaunoy aura dit son dernier mot sur Treml, Jean Blanc chargera son vieux mousquet et recommencera la chasse, interrompue il y a dix-huit ans, sur la lisière de la forêt ; mais jusqu’ici ce misérable meurtrier a toujours échappé. ”
“ À l'instant même, le genou de Pelo Rouan s'appuya sur sa poitrine.—Si tu te relèves, tu me tueras, mon homme, dit le charbonnier avec calme; c'est pourquoi, si tu essaies de te relever, je te tue.Jude sentit sur sa tempe la froide bouche du pistolet.—La vieillesse ne t'a point changé, reprit Pelo: brave coeur et cervelle bornée. Que veux-tu que je fasse de ton secret? Et si les cent mille livres m'eussent tenté, seraient-elles encore au creux du chêne? ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Durant une seconde, — une seule, — Philippe d’Orléans et Nicolas Treml se trouvèrent face à face. Ce court espace de temps suffit au vieillard qui, levant son massif gant de buffle, en frappa le régent de France en plein visage et cria d’une voix retentissante : — Pour la Bretagne ! Trente épées menacèrent au même instant sa poitrine. Les dames purent s’évanouir. — Le dénouement surpassait toute attente. En recevant ce sanglant outrage, Philippe d’Orléans avait pâli. Il mit l’épée à la main comme le dernier de ses gentilshommes et se précipita vers l’agresseur. ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Lapierre recula étonné. — Lève la lanterne, Jacques, dit-il à l’un des valets. Celui-ci obéit, et nos quatre assassins aperçurent debout, devant le lit de Didier endormi, un homme de grande taille, qui droit et ferme sur la hanche, présentait la pointe de son épée nue. Le vieux majordome poussa un cri de surprise. — Saint-Jésus, dit-il, gare à nous ! Je le reconnais, cette fois ; nous ne sommes pas trop de quatre : c’est Jude Leker, l’ancien écuyer de Nicolas Treml ! ”
Paul Féval, Le Loup blanc (1878)
“ Pelo Rouan s’interrompit encore. Sa voix défaillait. — Sur ma foi, grommela Jude, il est de fait que le bon garçon ne doit pas aimer beaucoup les gens de France. — Il les hait ! s’écria Pelo avec explosion, et moi tout ce qu’il hait, je le déteste ! Ah ! l’un d’eux rôde autour de cette cabane. Mais, sur mon Dieu, ami Jude, il y a un vieux mousquet qui veille sur Fleur-des-Genêts : une bonne arme, portant loin et juste. Puisque tu sers le capitaine Didier, conseille-lui de ne plus s’égarer dans les sentiers que fréquente Marie, la fille de Sainte et de Jean Blanc. ”
