“ Armand ne gardait contre lui qu’une vive et profonde rancune. L’idée que cet homme pût être son rival ne voulait point entrer en son cerveau. Et réellement, à supposer même que Robertine fût coupable, il y aurait eu folie à supposer le choix d’un tel complice ! Armand était un homme dont la vie, jusque-là, s’était écoulée tranquille et sans qu’une grande douleur se fût jetée jamais à la traverse. Il ne savait point souffrir. Les tortures morales et la fatigue physique de cette soirée l’avaient entièrement brisé. Il se leva de sa borne, n’ayant point de but et ne sachant que faire. ”
Paul Féval
Résumé
“Une pécheresse”, est une œuvre de Paul Féval. Des thèmes tels que Robertine, Armand ou Larigo y sont abordés.
Citations de Une pécheresse (Paul Féval)
“ Le baron d’Osser avait eu le temps de se remettre un peu. La colère présente faisait d’ailleurs en lui diversion à l’angoisse. Il y a, dans ce fait de tomber dans un piège et d’y laisser sa dépouille, quelque chose de profondément irritant, où le chagrin de perdre entre pour un peu, et, pour beaucoup, le dépit de la vanité blessée. Armand sentit moins sa peine et fut heureux de trouver une bataille où décharger le courroux qui emplissait sourdement son cœur. Il retrouva, au milieu de ce repaire et en face de bandits attaquant sa bourse, le langage qui convient à un homme. ”
“ Là, il n’y avait plus ce luxe de réverbères des environs du boulevard. La voie étroite et roulant à son milieu les flots noirs de son ruisseau fangeux restait à peu de chose près dans une obscurité complète. Les boutiques, pauvres et mal éclairées, n’envoyaient au dehors que d’impuissants rayons. De loin en loin seulement, le baron pouvait apercevoir la forme gracieuse de Robertine, ou du fantôme de Robertine, qui passait rapidement sous une lanterne, dont la mèche fumeuse, aidée par l’appareil oxydé du réflecteur, laissait tomber sur le pavé un carré vacillant de douteuse lumière. ”
“ Son esprit fin, délicat, sincère, son cœur haut et noble n’avait aucune parenté avec l’esprit banal et le cœur bourgeois du jeune baron. Mais une fois l’amour venu, toutes distances morales s’effacent, Robertine eut un voile sur l’intelligence ; elle vit son amant au travers de la virginale et poétique tendresse ; elle le trouva bon, beau et admirable entre tous ; elle sut transformer, avec cette adresse de cœur des femmes qui aiment bien, chacun de ses défauts en qualités, chacune de ses faiblesses en héroïques séductions. ”
“ Ses traits, taillés avec une certaine finesse, possédaient ce caractère fashionable et banal que le monde appelle distinction, par le plus étrange de tous les abus de mots. Son regard avait de la bonté ; son sourire était joli comme un sourire de femme ; sa physionomie ne saillait point. Dans un salon, le baron ne laissait pas de faire un effet fort enviable. Bien tourné, riche et sachant à fond les rubriques mondaines, ne manquant point de cœur, il passait, avant son mariage, pour le cavalier le plus accompli qu’on pût voir. ”
“ Robertine était mariée depuis dix-huit mois environ à M. le baron Armand d’Osser. C’était un mariage d’amour. Elle avait vingt et un ans. Pour le monde qui la voyait passer heureuse dans la vie, c’était une femme admirablement belle ; pour le petit nombre d’amis dont l’œil pouvait pénétrer jusqu’à son cœur, c’était un ange. ”
“ Qu’était Robertine ? Une de ces créatures qu’on accueille ou qu’on rejette au choix du caprice, une de ces femmes dont nos mœurs étourdies font la position si fausse et si douteuse, à qui le code étroit de nos salons a négligé de garder une petite place dans la hiérarchie mondaine, qui ne sont rien, qui ne tiennent à rien, auxquelles on doit, pour le plaisir qu’elles donnent, non point de l’estime et de l’amour, mais un peu d’or, quelques bravos, quelques couronnes... ”
“ Il n’y avait plus dans la vaste nef que de rares fidèles achevant leurs prières, mais l’atmosphère restait chaude encore de la présence de la foule. Armand, dont le sang bouillait dans les veines, fut saisi, au sortir, de l’air glacé de la rue, et comme suffoqué par cette lourde chaleur. Il ne vit rien d’abord, sinon les cent mille étincelles que l’éblouissement fait tournoyer devant le regard. Quand il reprit l’usage de ses yeux, il aperçut quelques femmes agenouillées çà et là. Laquelle de ces femmes était Robertine ? ”
“ Presque au même instant, la lampe, rallumée, éclaira les objets autour de M. le baron d’Osser. Il aperçut alors et n’eut point de peine à reconnaitre un attirail complet de fabrication de fausse monnaie. Ici une description aurait bien son attrait. C’est chose curieuse et peu connue qu’un atelier de faux monnayeur ; mais il faut de la conscience, et, réellement, nous ne nous reconnaissons pas le droit d’employer nos loisirs à enseigner aux hommes de bonne volonté l’art ingénieux de confectionner, avec un étain vil, de belles et brillantes pièces de cinq francs. ”
“ Ce refus irrita le baron. Son désir, avivé, prit les caractères de la passion. Il s’éloigna du monde et mit tous ses soins à fléchir la résolution de Robertine. En même temps, il sentit naître en lui une jalousie vague et sans objet certain, mais qui grandissait vite et prenait chaque jour plus d’assise en son esprit. Quelle raison en effet assigner au refus de Robertine, sinon un autre amour ? Peut-être, Armand le pensa une fois, parce qu’il savait déjà ce que le cœur de Robertine renfermait d’exquise noblesse ”
“ À la vue de ces préparatifs, le baron perdit son sourire railleur. On vit perler quelques gouttes de sueur sur son front pâle, et sa bouche s’ouvrit comme s’il eût voulu parler. Mais il ne put produire aucun son. Le commissaire, qui le regardait du coin de l’œil, accueillit avec un sourire ces symptômes évidents de détresse. Il était sûr de son fait désormais, et eût parié cinquante louis que les coins se trouvaient de l’autre côté de la porte. Les maçons poursuivaient leur œuvre. La clôture s’écroula ; un agent s’élança dans le trou. Armand s’appuya au mur du corridor et ferma les yeux. ”
“ Il estimait sa femme, mais il n’estimait point la femme. Comme tout vulgaire don Juan, il croyait avoir droit de ne point trop croire à la vertu féminine. C’était en tout un homme de milieu, aussi éloigné d’être idiot que d’avoir un grand esprit : ces gens-là doutent... Ce soir, en apercevant à l’improviste Robertine seule dans la rue, ses défiances engourdies, et que rien ne justifiait avant cela, s’éveillèrent violemment. Il fut frappé au cœur et eut comme un vertige. La pluie tombait à torrents ; les réverbères se balançaient au vent sous leurs cordes tendues par l’humidité ”
“ Car la femme, pour peu que son âme soit complice, a le don prodigieux de se mentir à elle-même en face de l’évidence, et sait trou ver au fond de son amour de paradoxales subtilités qui dérouteraient le logicien le plus retors. Robertine aima donc, et admira parce qu’elle aimait. Ce fut tout ; elle ne voulut point épouser. Pourquoi ? Le bandeau qui était sur sa vue lui cachant ses supériorités morales, tous les avantages se trouvaient du côté du baron. Il était riche de plus de cent mille livres de rente ; il avait une position fort élevée, un avenir magnifique. ”
“ En ce faux monnayeur, le baron reconnut Germain Barroux, son ancien valet. Germain était un grand garçon de bonne humeur, qui prit la lampe et l’approcha tout près du visage du baron. — Non, non, reprit-il avec un gros rire, celui-là n’est pas un mouchard !... C’est un digne monsieur qui s’est donné bien du mal pour nous... Je réponds de lui, M. Chose... Il est doux comme un agneau... La porte est fermée ; vous n’avez qu’à le lâcher. ”
“ Épouser une artiste ! C’était fatal ! Point de pitié pour lui de la part du monde ! Eh bien, de sa part, à lui, point de pitié pour elle !... Aux deux tiers de la rue Saint-Roch, il perdit de vue tout à coup Robertine, qui venait d’entrer dans l’église par la porte desservant la sacristie. Il était alors plus de huit heures du soir, mais on était au temps de l’Avent, et l’église demeurait ouverte. Armand prit sa course et franchit en deux bonds le petit escalier de Saint-Roch. Le salut venait de finir. ”
“ La vraisemblance permet de penser, à la rigueur, qu’il y ait à Paris un fiacre partant au premier mot, mais deux, c’est impossible ! — Suivez cette voiture ! dit Armand au cocher en montrant du doigt celle de sa femme. Le cocher regarda Armand. Armand avait son costume du matin couvert de boue, trempé de pluie. Ce que nous allons dire n’empêche pas l’homme du peuple d’avoir de très-généreux instincts. Le cocher crut avoir affaire à un pauvre diable et prit son temps. ”
“ Armand était mal à l’aise. Jeté tout à coup au milieu-de ce bruit et de ce mouvement, il subissait une sorte d’éblouissement moral, et ne savait trop où se diriger parmi le désordre de la rue. On le coudoyait à droite, à gauche ; il ne sentait rien. Sa démarche était aussi lente qu’incertaine. Tout le monde le dépassait sur le trottoir, et beaucoup se retournaient croyant avoir affaire à un homme ivre. ”
“ Cependant, au moment où il arrivait à l’angle de la rue des Frondeurs, le choc d’un passant le rejeta sur une femme qui pressait le pas sur le trottoir. Armand, par un instinct de courtoisie, leva les yeux sur elle afin de s’excuser. La dame ne s’était point retournée ; elle courait toujours. Armand poussa un cri et s’arrêta court. Cette dame, vêtue d’une mante de soie noire, était bien celle qu’il avait suivie depuis la rue Chauchat jusqu’à Saint-Roch. C’était Robertine ! La présence d’esprit fit défaut au baron. ”
“ Laisse la mèche, Larigo ! cria-t-elle, et tâche de refermer la porte... Il est tout seul... et ce n’est pas un mouchard, celui-là !... Ne lui faites pas de mal, sans vous commander, M. Chose !... Moi, je rallume la lampe... et je dis que nous allons rire ! Le son de cette voix était familier au baron, mais il n’eût point su trouver, en ce moment de trouble, parmi ses souvenirs confus, le nom de l’homme à qui cette voix appartenait. L’individu qui bâillonnait la bouche d’Armand parut hésiter. ”
“ Et en même temps, tout au fond de son cœur, de vagues élancements de jalousie commençaient à le poindre sourdement. Être jaloux ! Pourquoi ? Qui sait ? Armand n’avait nul motif, à moins qu’on ne prenne pour tel la longue résistance de Robertine ; mais on est jaloux, parce qu’on est jaloux. Pendant une demi-heure, il prit son mal en patience. Puis, il sortit du petit temple et se dirigea vers la chambre de sa femme. Il voulait la voir, lui parler... La clef était dans la serrure. Il n’y avait déjà plus de lumière chez Robertine. ”
“ Et c’était par cette soirée que M. le baron d’Osser rencontrait sa femme, à pied, dans la rue !... À coup sûr, le fait était invraisemblable, mais l’esprit d’Armand n’était déjà plus dans son assiette ordinaire. Et puis, il avait cru voir. Il ne réfléchit point. Il s’élança par un mouvement tout machinal. La femme qu’il poursuivait avait réellement dans sa tournure quelque chose de Robertine. Elle était jeune et gracieuse au degré suprême. ”
“ Mais les voitures vides sont rares, les soirs d’orage, et c’est uniquement par le beau soleil, lorsque nul ne songe à s’enfermer dans la cage souillée d’un fiacre de cent ans, que le boulevard allonge à perte de vue sa double ligne de rosses oisives, troupe mélancolique et déshéritée d’avoine, qui fait l’admiration des voyageurs étrangers. ”
“ Mais l’amour en décida autrement. À la fin de 1813, Nadermann, le fameux facteur de harpes, produisit dans le monde artistique une jeune harpiste d’un très-remarquable talent, nommée Robertine Roberts, Anglaise de naissance, et venue à Paris avec sa mère, qui était pauvre et bien malade. Mistress Roberts ne tarda pas à mourir, laissant sa fille orpheline et absolument seule au monde. La harpe était alors ce qu’est le piano de nos jours. La mode avait adopté ce bel et gracieux instrument. ”
“ Robertine s'était appliquée depuis longtemps à éloigner de leurs entretiens tout prétexte à discussions religieuses. N’était-il pas possible qu’elle se cachât de lui pour remplir ses devoirs dévots ? Qui ne sait l’ardeur aveugle que met le naufragé à saisir la planche trop étroite que son poids va entrainer sous les flots ? La main d’un homme qui se noie s’accroche à un brin d’herbe, s’accrocherait à un cheveu. Armand se crut sauvé. ”
“ Il avait un bon grand front sans rides, des yeux bleus qui souriaient franchement, des joues pleines, et seulement un tout petit trait de raillerie dans la ride tangente aux coins de sa bouche. Tout cet ensemble était vraiment honnête et faisait plaisir à regarder. Vous eussiez reconnu tout de suite en ce digne monsieur un homme paisible, simple, sincère, d’humeur joyeuse, mais craignant le fracas, ne manquant point d’esprit, oh ! que non ! ayant même plus d’esprit que ceux de vos amis qui veulent en avoir, mais cachant son esprit comme d’autres montrent le leur. ”
“ Où est-il ? et pourquoi craint-il tant l’onde céleste, lui qui, tout à l’heure, promenait si gaiement ses pieds dans une mer de fange ?... Que le nuage se déchire, laissant passer un petit coin de lune, un rayon de soleil, voilà Paris, courant encore, se pressant, riant, chantant, caquetant de plus en plus. ”
“ Armand était, pour le courage comme pour tout le reste, un homme ordinaire, fort éloigné de l’héroïsme assurément, mais à l’abri de toute accusation de lâcheté. Il était d’ailleurs dans l’un de ces moments où nul ne marchande avec le hasard. Sa femme était là, derrière cette porte. ”
“ Le cocher frappa plus fort. Ses chevaux prirent le mors aux gencives parce qu’ils n’avaient plus de dents. Armand put se croire au moment d’atteindre le fiacre de Robertine. Mais tel ne fut point le dénoûment de cette course si fougueusement commencée. Les deux rosses s’abattirent auprès de la salle Montansier. Armand sauta hors du fiacre en maudissant son étoile. Autre histoire : le cocher le saisit au collet et l’accusa d’avoir tué ses chevaux, le gagne-pain de sa nombreuse famille ! Les badauds s’ameutèrent. ”
“ La foule à de sanglants brocards pour ces unions qu’elle nomme excentriques. Épouser une virtuose ! n’est-ce pas d’abord se casser le cou et jouer en outre un jeu d’enfer au jeu chanceux du mariage ? On s’apitoie d’avance ; les amis du malheureux haussent les épaules ; et chacun se prépare à être sans pitié pour ses futures infortunes. Le jour où Armand eut cette idée, il courut chez Robertine et lui jura qu’il ne craignait point le monde, qu’il mettait sa gloire à lui donner son nom, etc., etc. ”
“ C’était une de ces détestables soirées d’hiver où les rues de Paris sont des lacs de boue, traversés à gué de loin en loin par quelque chiffonnier courageux, et sillonnés en tous sens par des myriades de voitures dont les attelages fumants font jaillir la fange et achèvent impitoyablement le téméraire piéton qui a compté sur son parapluie. ”
“ La chambre bleue ne faisait point partie intégrante de l’hôtel d’Osser. Elle occupait tout le premier étage d’un kiosque, élevé au centre d’un beau jardin, et se reliait au principal corps de logis par une galerie vitrée toute pleine de fleurs. L’hôtel lui-même formait l’angle de la partie construite de la rue Chauchat, où s’ouvrait sa blanche façade, et de la rue de Provence, que prolongeait, par derrière, le mur du jardin. ”
Termes fréquents
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