“ Le nain reprit : — Voici ce que le saint Enguerrand, ermite du mont Dol, dit au comte Otto Béringhem : « Tu t’appelles Othon, du nom de ton grand-père qui est aux pieds de Dieu et n’ose plus prier pour toi ; tu es réprouvé trois fois, puisque ton aïeul est un juste. Ta vie a été et sera : blasphémer le fort, écraser le faible. Tu es Satan sur la terre. Quand la Vierge Marie regarde du haut des cieux, Satan foudroyé retombe au plus profond de l’abîme... Homme de Fer, bourreau des femmes et des enfants, tu mourras de la main d’une jeune fille ! » ”
Paul Féval
Résumé
« À la plus belle », roman de Paul Féval, plonge le lecteur dans un univers où chevalerie, conflits familiaux et mythologie bretonne s’entrelacent. L’œuvre, centrée sur des personnages tels que Jeannin, Aubry de Kergariou ou le nain Fier-à-Bras, explore les tensions entre noblesse et humilité, à travers des dialogues percutants et des allusions à la Bretagne.
Le récit, parsemé de récits épiques et de tensions dramatiques, mêle traditions populaires et réflexions sur le pouvoir, illustrant la complexité des relations humaines dans un cadre rural chargé d’histoire. La parole du nain révélant le destin du comte Otto souligne l’importance des prophéties et des légitimités dans cette œuvre.
Citations de À la plus belle (Paul Féval)
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ Appeler le nain Fier-à-Bras ou l’Araignoire, c’eût été déroger à sa gravité, c’eût été presque rire. Mme Reine avait si grande frayeur de tomber dans le péché de frivolité, que l’ennui suintait autour d’elle comme l’humidité glacée aux parois d’une cave. Elle appelait cela tenir son rang. La chose terrible, il faudra bien vous le dire une fois ou l’autre, la chose terrible, c’est que Jeannin, le pauvre bon Jeannin, était beau comme Apollon. Mme Reine avait des yeux, des yeux charmants, même sous ses cheveux blanchis en nuit de torture. ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ Jeannine mit la main sur son cœur et faillit tomber à la renverse, car elle avait rencontré, à ce moment-là même, pour la première fois depuis le départ, le regard étincelant d’Aubry de Kergariou. Berthe se demandait. — Noble dame ! Pourquoi noble dame ? Jeannin qui avait dans l’esprit un monde d’idées confuses, ne prit point garde. Aubry, mettant un genou en terre, baisa la main de l’ermite et vida son escarcelle entière dans le sac de cuir qui pendait au cou de l’âne. L’ermite passa. Les gens de la cavalcade se disaient : — Noble dame la fille de Jeannin ! Est-ce erreur ? ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ Frère Bruno se redressa et prit l’attitude qui convient à un homme dont les oreilles vont entendre un oracle. — Entre la Bretagne et l’Anglais, reprit Pierre Gillot, Dieu a mis la grande mer, entre la France et la Bretagne, Dieu n’a mis qu’un ruisseau : qui oserait prétendre que Dieu fait les choses à l’aveugle ou à la légère ? La Bretagne est à la France comme le fleuve est à l’Océan, comme le bras est au corps. Cela doit être ; cela sera ! — Mon compère, dit Bruno, vous m’avez ouï parler tout à l’heure de M. Hue de Maurever, seigneur du Roz, de l’Aumône et de Saint-Jean des Grèves ? ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ Personne n’ignore que le regard des dames se moque de toutes les lois de l’optique. Mme Reine haussa les épaules. En ce moment, la lance de Jeannin toucha la quintaine sous le menton, juste au centre de gravité, l’enleva à dix pieds du sol et la jeta au loin. — Bravo ! cria Fier-à-Bras. — Bravo ! cria Aubry. Jeannine frappa ses deux petites mains blanches l’une contre l’autre. — Merci Dieu ! dit Mme Reine avec impatience ; voici un bel exploit, maître Jeannin ! Vous sied-il bien à votre âge de faire montre de votre force pour humilier mon pauvre fils Aubry ! ”
“ Berthe était libre car dame Josèphe ne savait rien lui refuser, mais elle n’avait pas d’amies de son âge et de sa condition. Or, il lui fallait, de nécessité, quelqu’un à aimer. Bien que Jeannine ne fût pas la fille d’un gentilhomme, Berthe la traitait en tout comme son égale et son amie. — Tu ne m’aimes plus ! reprit-elle les larmes aux yeux et le rouge au front ; et sais-je ce que j’ai fait, moi, pour que tout le monde me délaisse ? suis-je donc méchante ? suis-je donc... — Oh ! que vous êtes bonne, demoiselle Berthe ! tout le monde vous aime. ”
“ Cette fois Marcou éclata, et tout le monde l’imita, sauf Mme Reine et la pauvre Jeannine, qui était rose depuis le front jusqu’aux épaules de la semonce détournée qu’on lui avait faite. — Et quelles sont tes amours, Fier-à-Bras, mon mignon ? demanda messire Aubry. — S’il vous plaît, mon cher sire, répliqua le nain, ce sont les tourtes d’Ardevon, au bord de la grève normande. Dame Lequien, la boulangère, y met des raisins de Gascogne, des fleurs d’oranger, du miel et bien d’autres douceurs. Je suis fidèle de cœur et constant comme un vrai chevalier doit l’être. ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ La tête de Gabillou tomba sur ses bras tendus. Le blanc de ses yeux était pourpre. En ce moment, Berthe de Maurever, Mme Reine et Jeannine se montrèrent sur la terrasse du Dayron. — Bretagne ! Bretagne ! cria Marcou épuisé. Tiens tiens dit un manant dans la foule, voilà la belle Maurever que l’homme de Fer a juré qu’elle serait sa femme ! La tête de Marcou se releva. Il chercha des yeux le parleur. ... Après ! répliqua un Normand, ce n’est qu’une Bretonne... l’homme à la barbe bleue en a épousé de plus nobles et de plus belles ! — Tu en as menti, toi ! râla Marcou furieux. ”
“ Elle essayait de sourire, mais quand un rayon de soleil perçait la fouillée épaisse, on voyait bien qu’elle avait pleuré. — Écoutez-moi, messire Aubry, reprit-elle, il n’y a point au monde de jeune fille plus belle ni meilleure que Berthe de Maurever. — Il y a toi, Jeannine ! interrompit Aubry. — Oh ! moi, dit la fillette en souriant tristement, je ne suis qu’une vassale, messire. — Et si je veux te faire dame ? demanda Aubry en lui prenant la main. Un incarnat plus vif vint à la joue de la jeune fille. Je vous ai dit qu’elle était bonne. ”
“ Hélas ! Seigneur ! l’enfant ne viendra pas Le comte Otto avait marqué d’une croix la pauvre porte de son père ! On eût dit que le nain s’était transfiguré au feu d’une inspiration étrange et soudaine. Son visage pâle ressortait sous ses cheveux sanglants. Ses yeux brillaient. Sa voix avait de l’harmonie. Les gens du Roz étaient sous le coup d’un charme. — S’il marche seul, le comte Otto, la nuit, sur son cheval noir, poursuivit encore le nain en changeant de ton, ce n’est pas qu’il manque de serviteurs. Il a cinquante hommes d’armes mieux équipés que les gardes écossais du roi de France. ”
“ Cette fois, messire Aubry, notre jeune gentilhomme, se disait en prenant du champ : — Scélérat d’Anglais ! tu vas voir si je te manque ! Le sourire moqueur da Jeannine ! chose terrible ! et l’effroi humiliant de Mme Reine ! Le traitait-on assez comme un enfant ! On avait peur pour lui du bâton du mannequin ! C’est la main gauche qui a fait des siennes, messire Aubry, dit Jeannin avec douceur ; il ne faut jamais serrer la bride au dernier moment. Si Mme Berthe de Maurever, votre noble cousine, vient au manoir, comme on le dit, elle voudra voir votre adresse... ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ Le nain, apaisé par l’obéissance du roi des astres, reprit avec bonhomie : — À la bonne heure je le laisserai revenir bientôt. Le nuage était épais et les petits carreaux de la cuisine avaient une honnête couche de poussière. Tous les objets, éclairés naguère si vivement, se plongeaient dans un demi-jour obscur. Le feu rougissait sous la cendre. On ne riait déjà plus. — Si Vonic, le pâtour, avait vu le Maudit en personne, reprit encore le vain d’une voix sombre, ce n’est pas les fièvres qu’il aurait eues, c’est le mal dont on ne guérit point, les gars et les filles le mal d’enfer, qui tue ! ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ Un trop grand seigneur ne te vaudrait rien ? — C’est vrai. — Tais-toi, mon homme ! ta langue te perdra ! un trop grand seigneur ne se risquerait pas assez, n’est-ce pas ? Mais un pauvre chevalier, brave comme un lion, ambitieux comme on l’est quand on a un fils de dix-huit ans qu’on voudrait mettre sur un trône, tant on l’adore, cet enfant-là !. Un chevalier connu personnellement du duc François... chéri de ses pairs, idolâtré de ses vassaux... — Où est-il ce gentilhomme ? demanda Gillot vivement. — Où il est, mon compère Gillot, de Tours en Touraine, dit Bruno avec un sourire sec. ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ Si j’en reviens à lui, c’est que Jeannin, mon ami, était son serviteur, et que M. Hue songeait bien souvent à ce que vous dites. — Il était de mon sentiment ? demanda Gillot avec vivacité. — Comme le patient est de l’avis du bourreau qui lui crie : Il faut mourir ! Non, non, mon compère ! Celui-là était un Breton du vieux sang ! Mais ce que vous désirez, il le redoutait et cela me frappe. Vous plaît-il que je vous récite la manière de prophétie que M. Hue nous fit à son lit de mort ? — Cela me plaît répondit Gillot sans hésiter. Frère Bruno n’était point habitué à pareil empressement. ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ Frère Étienne m’a glissé à l’oreille : — J’aime mieux être dans mes chausses que dans celles du duc François, Tranche-Montagne ! Je vous ai déjà dit qu’il avait l’habitude de m’appeler Tranche-Montagne ; comme je descendais la rampe pour m’en retourner, j’ai entendu les hommes d’armes qui disaient qu’on donnerait mille écus d’or à l’Homme de Fer pour qu’il jette un maléfice à François de Bretagne. Le nain se tut. Un assez long silence se fit. — Nous vivons dans un temps de malheur, dit Mme Reine ; que peut faire une pauvre femme qui n’a plus d’époux ? ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ Marcou de Saint-Laurent prit sa volée, sans songer à tirer les cheveux de Fier-à-Bras. Aubry releva ses yeux sur Jeannine qui baissa les siens. Fier-à-Bras s’approcha du bon écuyer. — Maître Jeannin, lui dit-il, si vous voulez, votre fille sera la femme d’un chevalier ! Jeannin, étonné regarda le nain en face. Il eût mieux fait de regarder du côté de messire Aubry, qui disait à sa fillette : — Jeannine, je vous en prie, ne me refusez pas ; il faut que je vous parle ! ”
“ Je sais que vous avez accès auprès des plus puissants parmi ceux qui entourent le duc... auprès du duc lui-même. Et cependant vous êtes simplement homme d’armes au service d’une femme ! Moi, je vous ferai plus grand que les orgueilleux qui vous dédaignent. On me connaît ; on sait que j’attache peu de prix au hasard de la naissance... ... Qui t’a fait roi, pourtant ! pensa le nain dans son trou. — Vaines choses, poursuivait Louis, vaines choses, ami Jeannin, que ces privilèges gagnés au sort ! Vaine chose aussi que l’aveugle fidélité du vassal ! ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ Cette fois une voix s’éleva pour protester, une douce voix qui ne tremblait pas. — Les nobles demoiselles du paya breton, dit Berthe avec tant de calme que messire Olivier se mordit les lèvres de dépit, ne reviennent pas de si loin que cela. Elles savent mourir en route, messire. Madame Reine se leva et alla embrasser Berthe. Aubry ne bougea pas ; il avait dix-huit ans. C’est l’âge heureux et dangereux. Le mot, pour les yeux de dix-huit ans, brille comme ces miroirs avec lesquels on prend les alouettes. Aubry était peut-être du parti de la Déesse Inconnue, contre sa mère, sa fiancée et Dieu. ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ Le soleil descendait à l’horizon quand Pierre Gillot quitta son siège. Il y avait sur son visage, ridé avant le temps, du dépit et de la tristesse. — Maître Jeannin, dit-il, on ne m’avait pas trompé, vous êtes un digne homme. Mais je me suis trompé moi-même en pensant qu’un fils du peuple entendrait celui qui parle au nom du peuple. Les temps ne sont pas venus. L’épée vaudra mieux que la parole pendant des siècles encore. Cela ne m’empêchera pas d’employer ma vie tout entière à briser les clôtures et à raser les haies qui déshonorent le beau et vaste champ de mon royal héritage. ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ Chaque fois que les nains rient, quelque grande chose tombe. Fier-à-Bras l’Araignoire sortit de la haie au moment où le jeune sire Aubry de Kergariou touchait rudement le sol. Il se secoua et rajusta son costume, dérangé par les piquants du houx. — Hé ! hé ! dit-il, j’arrive bien. Ce gentilhomme de bois vaut mieux qu’un fils de preux en chair et en os, à ce qu’il paraît. Bonjour, Ferragus ! bonjour, Dame-Loyse !. bonjour, les autres ! Les autres, c’étaient Mme Reine de Kergariou, Aubry, Jeannin et Jeannine. Fier-à-Bras ne daignait nommer que les chiens. ”
“ Car les étrangers ne savent pas les dangers des grèves. Mais tous les cadavres qui se cachent sous le sable ne sont pas les victimes des tangues mouvantes. L’homme de fer, le mécréant, l’ogre d’Allemagne, le comte Otto Béringhem, vient en aide aux tangues et à la mer. On sait bien cela, les gars et les filles, mais qui oserait s’attaquer au comte Otto Béringhem, l’Homme de Fer ? Souvent la pauvre étrangère, qui a traversé tant de contrées pour arriver au terme du pèlerinage, s’endort sous sa tente avec son enfant à ses côtés. Quand l’aube vient, elle s’éveille. ”
“ Mais dame si ! mais dame si ! ça m’est bien égal ! Tout ça c’était pour vous dire que messire Aubry perd la tête à cause de vous ! Depuis quinze jours, il vient en la ville de Dol matin et soir. Il passe, il repasse bonté des anges ! Par la rue Miracle, a pied, à cheval, le matin, le soir... — Et jamais il ne franchit le seuil de l’hôtel ! interrompit Berthe avec tristesse. — Ah ! mais dame ! ah ! mais dame ! s’écria la grosse Javotte ; depuis que le monde est monde, les jeunes gars sont plus timides que les demoiselles. ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ V’là, ce qu’il m’a dit, disant : Pour un clos tout paré et semé je ne voudrais pas mentir, mes amis ! Et qu’il a ajouté, faisant : — Ma Jouanne, le maître à tous avait une plume noire à son chaperon... et un pauvre petit enfant couché en travers sur le pommeau de sa selle ! Jouanne se tut. Pendant le silence qui eut lieu, le petit éclat de rire sec et strident que nous avons entendu déjà derrière la haie de houx, sur la plate-forme, se fit ouïr du côté de la porte. Tout le monde tressaillit. La porte s’ouvrit brusquement, et la tête rouge du nain Fier-à-Bras se montra au ras du seuil. ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ Le vent y souffle, tour à tour tiède et frais, toujours parfumé comme l’haleine même d’Enta... Enta, la beauté deux fois divine ! Enta, la déesse des immortels caprices, à qui nos pères, les guerriers du Nord, offraient le sang des colombes. Enta, brune après le crépuscule du soir, blonde au jour, dès que le soleil vient baiser ses cheveux... En disant cela, messire Olivier regarda tour à tour Berthe et Jeannine. Puis il reprit : Quand la lumière se voile, vers l’heure où nous sommes justement, quand souffle la brise tiède des nuits d’été, la base du roc devient un autel. ”
“ Jeannin eut un bon rire franc et naïf. — Tiens tiens dit-il ; tu étais là, toi, fillette ? — Eh bien ! ajouta-t-il en se tournant vers Aubry ; représentez-vous à la place de Jeannine qui n’est point de conséquence, votre belle cousine, Berthe de Maurever, et voyez quelle figure vous auriez faite, messire ! Cette fois Jeannine baissa la tête et Aubry regarda son ami Jeannin de travers. Mme Reine se disait, l’excellente mère et la femme injuste : — Voyez comme ce Jeannin cache son jeu ! Le brave homme d’armes ne cachait assurément rien du tout. ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ Quant à Berthe, la poésie débordait en elle. Elle avait le cœur sur le visage : un cœur tendre et beau. Berthe avait perdu sa mère alors qu’elle était encore tout enfant. C’était Mme Reine qui l’avait élevée. Ses premiers ans s’étaient passés au manoir du Roz, entre Jeannine et Aubry. Elle aimait Aubry son fiancé, et c’était une de ces affections qui ne cèdent ni au temps ni à l’absence. Elle se croyait aimée. Tout le monde semblait s’être donné le mot pour affermir cette croyance. ”
“ Est-ce une relique des merveilles d’Hélion, la ville décédée ? Si vous voulez y aller voir, demandez aux matelots ce géant de granit, ce roc noir, dont le front sourcilleux apparaît, quand on passe au nord de Chaussey. Les matelots appelaient ce roc l’Homme de Fer bien avant la venue du comte Otto dans nos contrées. C’est là, au pied de ce roc dont la tête sévère ment, car sa base est enfouie dans les fleurs ; c’est là que la barque pavoisée prit terre. Il n’est point au monde de lieu plus charmant. La mousse y est épaisse, le jour timide, l’air embaumé. ”
“ Jeannin et sa fille regardèrent au dehors. Dans le chemin qui descendait au Marais de Dol, les derniers rayons du soleil couchant mettaient de rouges reflets aux casques et cuirasses d’une troupe d’hommes d’armes. Au centre de la troupe, l’homme au surcot brun chevauchait sur son humble bidet. Maître Pierre Gillot n’était pas entré à l’étourdie sur le domaine de son cousin de Bretagne ! Jeannin détourna les yeux de ce spectacle et les reporta sur sa fille. — Enfant, dit-il en la baisant au front, tu es comme ta mère ; ce que tu penses est bien pensé. ”
“ « Appelez mon fils Aubry, ma fille Reine et le petit Aubry leur enfant ; appelez mon cousin Morin de Maurever, seigneur du Quesnoy, appelez Berthe sa fille ; appelez Jeannin, le brave homme... et tous, et toutes, car je vais rendre mon âme à Dieu, mon créateur. » Ils vinrent tous. Et ils étaient beaucoup qui pleuraient, parce que Maurever avait vécu en gentilhomme et en chrétien doux aux faibles, dur aux forts. Messire Aubry et Mme Reine lui donnèrent la main. Il me semble encore entendre la voix du vieillard lorsqu’il se leva sur son séant pour la dernière fois. ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ Il faut ensuite des pichets de cidre à portée, car la grenouille est un jeu où il fait chaud. Il faut une trentaine de gars en belle santé, glorieux, car ça vous donne hardiment du cœur, la gloire et qui ne regardent pas à déchirer leur chemise ou leurs chausses à l’ouvrage. Des filles alentour, bien entendu. À quoi bon tirer la grenouille si Anne-Marie et Louison ne sont pas là pour dire en rhythmes jumeaux, comme les bergères de l’idylle antique : — Oh la ! là ! Oh mais dame ! dame ! ça c’est vrai, vère, vraiment, pour avoir une bonne poigne, Gabillou a une bonne poigne, je ne mens pas ! ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ La veille encore il avait peur de son ombre, mais au siège de Tombelène il se battit si bien que messire Aubry, le père de notre Aubry actuel, lui avait donné sa lance à porter. Depuis lors Jeannin était devenu gendarme. Mais chevalier, quelle moquerie ! Notez que la veille du jour où il se battit si bel et si bien au rocher de Tombelène, si on lui avait dit : Demain tu porteras la lance de messire Aubry, il eût répondu de même : Quelle moquerie ! Le défaut de Jeannin c’était la modestie. Nous parlons sérieusement. La modestie est un défaut quand elle enchaîne l’audace. ”
“ Il faut être juste envers chacun. Avoir seize ans n’est pas non plus un crime. Ces mères veuves, à qui la mort a imposé la plus sérieuse de toutes les responsabilités, dépassent le but parfois. Jeannine n’était pas cause d’être belle. Ce que Mme Reine avait deviné par la puissance de sa seconde vue maternelle, Jeannine n’en savait trop rien. Messire Aubry ne s’en doutait guère non plus. Et Jeannin, ce bon Jeannin, le plus innocent de tous, et le plus malmené par Mme Reine, Jeannin fût tombé de son haut si on lui en avait dit seulement le premier mot ! ”
“ C’était sa loyauté inébranlable qui avait refusé ; son intelligence était avec le roi. — Oh ! le sot ! oh ! le baudet ! oh le triple nigaud ! lui cria le nain Fier-à-Bras, comme il rentrait pensif dans la salle à manger. — Tu étais la, toi ? demanda Jeannin dont les yeux rencontrèrent la porte ouverte du buffet. — Eh ! oui, j’y étais ! — C’est toi qui disais : C’est le roi c’est le roi ! — Eh oui, c’était moi ! Ah Jeannin ! pauvre d’esprit, tu ne seras jamais chevalier !... Il fallait accepter ! ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ En mourant, il avait dit : « Dieu sauve la Bretagne » Et parmi les amertumes de son agonie, le voile de l’avenir s’était soulevé. Il avait pleuré d’avance la Bretagne morte, lui, le vieux Breton, à l’heure de mourir. Reine était agenouillée sur le coussin entre les deux dalles. Le temps s’écoulait ; l’église restait déserte. Reine priait et songeait tour à tour... Au dehors, parmi les tombes vassales du cimetière, il y avait une croix de granit noir de Fréhel. Sur la croix on lisait : Priez pour Simonnette Le Priol, femme de Jeannin, écuyer. ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ Jeannin ne répliqua point, mais il changea de visage. Fier-à-Bras leva sa houssine, et se prit à fustiger d’importance l’Anglais renversé. — Tiens, scélérat, tiens ! s’écria-t-il : tiens ! tiens ! tiens !... tiens encore ! Il frappait à tour de bras et de si grand cœur qu’il en perdait haleine. Il s’arrêta quand le souffle lui manqua tout à fait, et dit en essuyant son front baigné de sueur : — Maugrebleu ! voilà comme nous sommes, moi et Mme Reine ! Nous frappons sur les gens qui ne nous le rendent point ! ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ Mais il faut bien que partout il y ait un succès qui dépasse tous les autres succès, une chose en vogue ! La chose en vogue à l’assemblée de Pontorson, c’était l’Ogre des Îles, l’Homme de Fer. Une baraque neuve était là avec un tableau tout brillant qui n’avait encore souffert ni du soleil ni de la pluie et qui portait pour légende l’Ogre des Îles dans son palais ténébreux. On y voyait le comte Otto, nu jusqu’à la ceinture et pourvu d’une barbe bleue gigantesque. Ce méchant homme tenait un enfant dans chaque main. L’artiste n’avait laissé qu’une jambe à l’enfant de la main droite. ”
Paul Féval, À la plus belle (1877)
“ Voilà donc qui est entendu. Maintenant, regardez-moi bien en face, mon compère Gillot, de Tours en Tourne ! Ce que je vais vous dire est pour votre salut. Allez vers mon ami Jeannin, puisque c’est votre envie, mais souvenez-vous de ne lui rien demander qui soit contre le devoir d’un chrétien ou l’honneur d’un Breton, car il vous casserait les deux bras, les deux jambes et la tête. Tenez, je vous prête mon rosaire. Il le connaît bien par mon saint patron ! Vous le lui montrerez, et vous lui direz « Je viens de la part du vieux Bruno, qui conte de si bonnes aventures. » ”
“ Une sournoise, qui se cachait, pour rire, derrière l’épais rideau de laine drapé au coin de la croisée ! Oh que messire Aubry la détestait ! — Jeannin, mon ami, dit madame Reine à sa fenêtre, songez, je vous prie, que mon fils relève des fièvres, et ne le fatiguez pas. — Je suis à vos ordres, noble dame, répliqua l’homme d’armes en saluant ; quand vous me direz : Assez ! nous finirons. — Eh ! Jeannin, mon ami s’écria la châtelaine avec un mouvement d’impatience, nous savons bien que vous ne donnez point ces leçons à messire Aubry pour votre plaisir ! ”
“ Oh ! mignonnette, te voilà bien marrie ! Ce que j’en sais ? Par ma foi, c’était moi qui allais aussi boire du cidre doux à Saint-Benoît des Ondes et qui étais en travers de la selle du bonhomme Huguet. À preuve que j’ai vu ton Vonic qui s’enfuyait en brayant comme un âne. Un éclat de rire général accueillit cette conclusion. Jouanne se mit à pleurer, la pauvre enfant. Fier-à-Bras triomphait. Non pas que ce fût un méchant nain ; au contraire, c’était un bon nain. Mais c’était un nain. ”
