“ Gertraud l’écoutait et pâlissait. — Que craignez-vous donc, ami ? dit-elle. — Je ne sais, répliqua le page. — Regardez comme le comte Gunther ressemble à un homme qui va mourir... Gertraud regarda et frissonna. — C’est vrai, murmura-t-elle. — Le comte à l’agonie, reprit Hans ; — la comtesse aux mains de ce médecin de malheur ! Il y a des hommes aussi méchants que les démons, Gertraud, et ce que craignent les vassaux de Bluthaupt pourrait bien arriver, sans que l’enfer se mît de la partie. ”
Citations sur “Gertraud”
“ Si j’en crois le portrait fait par ma concierge, nous saurions parfaitement le nom de celui-là... et vous le connaîtriez mieux encore que moi, petite sœur. Gertraud n’en était que plus intriguée. — Costume et tournure, continua Franz, tout se rapporte complètement à l’homme dont je vous parle... c’est son âge... il n’y a pas jusqu’à son léger accent allemand !... Quant à sa figure, on m’a dit qu’il avait l’air de l’honnêteté en personne, et de plus en plus j’ai cru reconnaître votre père, Gertraud. — Mon père ! s’écria la jeune fille stupéfaite. ”
“ Au dehors, Franz et Gertraud s’entretenaient. Ils avaient traversé le sentier sur lequel s’ouvrait la porte de la cabane et se trouvaient engagés parmi les rochers qui parsemaient, de ce côté, toute la base de la montagne. — J’espère toujours, disait Franz, j’espère plus que jamais, car elle m’aime !... Mais que d’incertitude, ma pauvre Gertraud !... quand il faudrait si peu de chose, un nom et de la fortune, pour être parfaitement heureux ! ”
“ Dieu l’avait fait musicien et poëte, non pas de ceux qui produisent mais de ceux qui sentent. Il songeait, il aimait, et le secret de sa mélancolie n’était qu’à lui. Gertraud s’était accoutumée à le voir souvent à sa fenêtre. Il était beau ; son sourire intelligent et doux allait au cœur. Quand Gertraud était tout enfant, elle s’en souvenait bien, Jean Regnault s’arrêtait dans la cour pour lui jouer des chansons et lui montrer les petits hommes de cuivre qui valsaient en mesure sur la table de son orgue. ”
“ Jean resta muet devant cette accusation, et l’angoisse de son âme vint se peindre sur son visage. Gertraud avait pitié ; pourtant elle continua. — Non, vous ne m’aimez pas !... vous ne songez pas au chagrin que vous me faites !... vous ne songez pas à votre vieille aïeule que vous pourriez sauver ! — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !... soupira le pauvre Jean, les mains jointes et prêt à défaillir. — Vous n’avez point pitié des autres ! reprit encore Gertraud, et vous ne pensez qu’à vous !... Le joueur d’orgue lui adressa un regard suppliant. ”
“ Un seul être lui avait été secourable, et sans la douce Gertraud, qui l’avait consolée bien souvent et qui lui avait apprise implorer Dieu, la mort eût mis depuis longtemps un terme à sa lente torture. Elle se souvenait bien d’un autre visage de femme plus beau que celui de Gertraud elle-même, qu’elle avait rencontré à de longs intervalles, ému et souriant à son réveil. ”
“ Et voilà bien longtemps qu’il passe pour mort dans le pays... — Mais personne ne voulut croire le vieux fauconnier, reprit Gertraud. — Depuis neuf mois, les gens de Bluthaupt n’ont pas d’autre sujet d’entretien, et s’ils se sont cachés de vous, Hans, c’est que vous venez du château de Rothe et qu’ils ont deviné votre dévouement pour la noble fille de votre maître. — Ne l’aiment-ils donc point ? demanda le page. — Comment ne pas l’aimer ? répliqua Gertraud ; — elle est si bonne et si secourable !... Son doux sourire a tant de grâce et sa parole sait si bien soulager les cœurs souffrants !... ”
“ L’esprit de Gertraud n’était pas de cette force-là. Elle reprit en secouant sa jolie tête bouclée, d’un air solennel : — De plus vieux que nous le croient et le disent. Je souhaite que cela ne soit point... Mais que pensez-vous des Trois Hommes Rouges, Hans ?... — Les Trois Hommes Rouges ?... répéta le page. Gertraud étendit sa main potelée vers l’une des armures de fer, et montra les trois bustes sanglants figures sur le champ noir de l’écusson de Bluthaupt. — Les Trois Hommes Rouges que nos maîtres portent dans leurs armoiries, depuis des milliers d’années, reprit-elle avec emphase ”
“ Gertraud ne répondit point ; elle écoutait. — En tout cas, reprit Franz, je m’y perds complètement et je déclare que je ne suis pas de force à résoudre ce problème... Voici les faits, petite Gertraud ; nous verrons si vous devinez mieux que moi... Vous savez bien ce cadeau qu’une main mystérieuse avait glissé dans ma poche au bal Favart ? — La bourse pleine d’or ? dit la jeune fille. — Précisément !... Eh bien ! je ne suis pas encore très-vieux et je ne me pique pas d’une sagesse énorme... Cette bourse, d’ailleurs, m’avait déjà mis des idées plein la tête... ”
“ Le premier couplet se termina par certaine roulade que Gertraud attaquait à merveille et qui fit tressaillir Franz, comme s’il eût vu à trois pas de lui le minois souriant de la gentille brodeuse. Il se pencha au-dessus du sentier, tendant l’oreille et cherchant à percer du regard le voile de brume qui couvrait encore la vallée. Il ne vit rien. Entre ces roches sauvages, il n’y avait pas trace d’habitation humaine. ”
“ Je connais un jeune homme qui est beau, brave, fort, qui soutient sa famille indigente, et qui aime une jolie enfant, sa voisine... Gertraud baissa les yeux. — La jeune fille, poursuivit Franz, — lui rend amour pour amour... C’est elle qui me l’a dit... Leurs premiers jeux furent communs ; jamais ils n’ont été séparés l’un de l’autre... Si on les mariait, il n’y aurait point, dans cet immense Paris, une félicité pareille à la leur !... car je vous le répète, Gertraud, ces deux enfants s’aiment du sincère amour des belles âmes ; le garçon est un noble cœur, la jeune fille est un ange. ”
“ Les yeux de la gentille Gertraud s’éveillaient, comme si une pensée soudaine eût traversé son esprit. — Son sourire s’imprégnait de malice joyeuse. — Elle me dit ses petits secrets, reprit-elle doucement ; — nous avons joué ensemble au temps de notre enfance, et mademoiselle Denise s’en souvient... Ah ! monsieur Franz, celui qu’elle aime sera un homme heureux. ”
“ Gertraud fit semblant d’avoir plus de colère encore ; sa jolie tête se détourna pour cacher l’émotion qui la gagnait. — Quand on aime, dit-elle en faisant effort pour garder sa froideur, — on se confie... mais, pour vous, il n’en est pas ainsi, Jean ; vous ne me dites rien, et c’est par des étrangers que j’apprends le danger qui menace votre mère ! Le joueur d’orgue cacha son visage entre ses mains. — Est-ce donc déjà la nouvelle du Temple ! s’écria-t-il avec amertume ; — moi, je ne le sais que d’hier, Gertraud !... mais il est des gens qui aiment à deviner la détresse d’autrui !... ”
“ Un sanglot souleva la poitrine de Gertraud, mais ses yeux restèrent secs. Jean se tordait les mains. — Mon Dieu ! mon Dieu ! répétait-il sans avoir la conscience de ce qu’il disait, si vous saviez !... — Ce meurtre, poursuivit Gertraud d’une voix qui s’étouffait de plus en plus, je ne voulais pas y croire... Je priais Dieu pour vous et pour moi, Jean... Mais Dieu n’a pas écouté mes prières... J’ai vu ce qu’une longue vie n’effacera point de ma mémoire !... — Oh !... oh !... fit le joueur d’orgue en un gémissement, ayez pitié de moi, Gertraud ! si vous saviez ! si vous saviez !... ”
“ Il s’arrêta encore ; son front se releva ; il regarda en face la jeune fille, qui se sentit trembler. — Vous êtes bonne, Gertraud, reprit-il ; quand je serai mort, je suis sûr que vous me pardonnerez... Je vous laisse mes deux mères à consoler... la pauvre aïeule est bien vieille ; ne lui dites pas pourquoi je suis mort ! Gertraud ouvrit la bouche ; sa voix s’étouffa dans son gosier. Elle ne put que saisir la main de Jean. Celui-ci l’attira sur son sein et la baisa au front comme une sœur. Puis il se dégagea de son étreinte et fit le signe de la croix. ”
“ Dans ces furtifs rendez-vous, on ne parlait guère d’amour. Les deux enfants n’avaient point souci de donner un nom à ce qu’ils ressentaient ; ils s’aimaient sans se le dire, et ils s’aimaient chaque jour davantage. Plus Gertraud voyait Jean malheureux et trop faible pour éloigner le besoin de sa pauvre maison, plus elle le chérissait. Jean devinait cela ; sa tendresse à lui s’imprégnait de profonde gratitude. Gertraud lui parlait de sa mère, de sa vieille aïeule et de son frère idiot ; Gertraud aimait tous ces gens pour l’amour de lui. ”
“ Gertraud, au contraire, laissait travailler avec une terreur mêlée de charme son imagination allemande. Elle ajoutait à la bizarre histoire de Franz ; elle complétait la légende ; elle la teignait de ces nuances vagues qui forment comme un voile à travers lequel la poésie germanique nous montre ses nocturnes fantaisies. Elle passait du monde des vivants dans cet autre monde, rempli d’êtres surhumains que ne savent point arrêter les obstacles de la vie, qui peuvent tout, qui devinent tout, et dont l’histoire mystérieuse est écrite dans les vieilles ballades. ”
“ Les doux yeux de Gertraud étaient fixés sur Franz, qu’elle se sentait aimer davantage en le devinant plus malheureux. L’embarras du marchand d’habits et le tendre intérêt de sa jolie fille échappaient également à Franz, dont les mains s’étaient croisées sur ses genoux et qui songeait. Les enfants qui, comme lui, ne connaissent point leur père, ont des pensées à eux et que les autres jeunes gens ne soupçonnent pas. Quels que soient leur caractère et leur nature, il y a toujours comme un fond de tristesse mêlée d’ardents espoirs dans leurs réflexions. ”
“ Vous êtes une bonne fille Gertraud !... Le frère est en diligence, comme un monsieur. — Quelle diligence ? — Ils disent que ça va dans un pays qu’on appelle l’Allemagne, et qui est bien loin d’ici. Gertraud joignit les mains. — Et tu n’as rien appris de plus ? murmura-t-elle d’une voix étouffée. — Oh ! que si fait ! répliqua l’idiot ; il va là pour tuer un homme. Gertraud chancela. — Il est parti avec ce vieux chineur de Fritz, reprit l’idiot, qui a un paletot gris déchiré et qui pompe du dur toute la journée... et le papa Johann lui a donné de l’argent pour faire le coup là-bas. ”
“ As-tu donc vu beaucoup de gens avec cette taille noble et fière, ce front royal, ce regard qui commande et ce sourire qui séduit ? — Je n’ai vu qu’un seul homme qui m’ait semblé plus beau que les autres hommes, dit Gertraud ; mais il n’y a pas deux ans : cela date d’hier... L’œil de Hans qui brillait d’enthousiasme, se voila sous sa paupière baissée. — L’enfant qui est venu me vendre des habits ?... murmura-t-il. Gertraud dont le front était devenu tout rose, fit un signe de tête affirmatif. — C’est vrai ! dit Hans Dorn d’une voix adoucie : — tu as raison, ma fille... ”
“ Gertraud pensait à Jean. — Voyons ! de la gaieté ! s’écria Franz en redoublant ses caresses — Je vous donne ma parole d’honneur que nous serons tous heureux ! Tandis qu’il parlait ainsi joyeusement et le rire aux lèvres, une expression de mélancolie vint voiler de nouveau son gracieux visage. — Il y a deux heures à peine que tout cela m’est arrivé, murmura-t-il, et que de pensées dans ces deux heures !... Parfois, il me semble encore que c’est un rêve... Cet homme est-il mon père, Gertraud ?... je l’ai bien vu cette nuit au bal ; il y a un cœur fier et vaillant dans son regard ”
“ Et sa mère était cette autre Gertraud que nous avions vue jeune aussi, et fraîche, et naïve, dans la chambre de la comtesse Margarethe mourante, au vieux schloss de Bluthaupt. Parfois, lorsque le marchand d’habits embrassait, le soir, sa chère enfant, qui était son seul bonheur en cette vie, il devenait triste et ses yeux s’emplissaient de larmes. ”
“ Gertraud était debout derrière les rideaux de sa croisée ; elle cherchait à percer la serpillière sombre, tendu : devant la fenêtre de Jean. Pourquoi Jean ne se montrait-il pas ? Gertraud devinait ce que venaient faire dans la cour ces hommes à visages sinistres. ”
“ Gertraud l’admirait de tout son cœur, car les femmes aiment le courage, même lorsqu’il devient folie. Le marchand d’habits garda le silence durant un instant ; quand il prit la parole, sa voix était grave et recueillie. — Vous voilà ! répéta-t-il lentement, et parce que le danger ne vous a pas atteint, vous refusez d’y croire... Mais que savez-vous, Monsieur Franz, si une main providentielle ne l’a pas éloigné de vous ?... Franz perdit son sourire fanfaron ; il y avait de l’autorité dans l’accent de Hans Dorn. ”
“ Savez-vous que ce doit être une bien belle chose, Gertraud !... J’ai vu la misère de près ; je sais qu’on souffre à Paris. Oh ! ce serait une belle vie ! toujours la main ouverte !... Autour de soi, l’on verrait se sécher toutes les larmes... Cette pauvre jeune fille qui s’incline toute pâle auprès du grabat de son vieux père, on la verrait se redresser et sourire... Elles sont si heureuses les fleurs que la sécheresse a couchées sur le sol aride et que relève une goutte de rosée ! ”
“ Ils seront prêts. Le baron et son compagnon passèrent par la chambre de Gertraud. La petite brodeuse vint, suivant son habitude, demander un baiser à son père, qui ne vit point une larme trembler sous ses paupières baissées. Gertraud attendait toujours le pauvre Jean, qui n’arrivait pas. Et les trois hommes noirs, à la mine sinistre, venaient de disparaître enfin dans l’escalier étroit de la vieille mère Regnault. ”
“ Un sourire vint à la lèvre de Franz. — Eh bien ! petite sœur, dit-il d’un accent soumis, — ne parlons plus de cela, puisque vous le voulez... J’aurais donné beaucoup pour savoir... mais je vois bien que vous êtes intraitable à l’endroit d la discrétion. Gertraud poussa un grand soupir de soulagement ; elle triomphait naïvement au-dedans d’elle-même. ”
“ Franz contemplait la figure épanouie de la petite Gertraud, et le sentiment pénible qu’il avait éprouvé dans la pauvre échoppe du Temple s’effaçait peu à peu. En lui, les impressions étaient aussi rapides à mourir qu’à naître. Son caractère vif et gai reprit le dessus bien vite, et il regarda la jolie fille en homme qui va conter fleurette. ”
“ La petite Gertraud était à mille lieues de ces réflexions. L’impression qui les faisait naître n’existait même pas en elle ; Franz aurait pu pousser ses énormités au centuple, sans la choquer le moins du monde. Elle écoutait de tout son cœur, affriandée par la bizarrerie mystérieuse du premier récit de Franz. ”
“ Franz se retourna vivement. Gertraud, qu’il croyait toujours de l’autre côté de la porte, était là tout près de lui. — Oh ! oh ! ma bonne petite Gertraud, dit-il en souriant, c’est donc à Verdier que nous nous intéressons ?... Le pauvre diable n’était pas mort, mais il n’en valait guère mieux... Quand nous nous approchâmes, Julien et moi, nous le trouvâmes étendu sur l’herbe, sans mouvement et sans voix... Ses deux témoins déchiraient sa chemise pour examiner sa plaie. — Mais comme vous voilà pâle, Gertraud, et que vous avez mis d’adresse à vous approcher de nous sans être entendue !... ”
“ Cet homme fort, que la faim va pousser dans le découragement et dans le crime, on le verrait tourner le dos au précipice et remonter fièrement la pente de la vie... les plaintes s’étoufferaient, les sanglots se tairaient... si loin que pussent se porter les regards, on verrait le bonheur sourire... Oh oui ! Gertraud, l’or est un Dieu puissant, et je voudrais des millions ! La jeune fille le regardait émue. Franz l’attira contre lui d’un geste gracieux, et se mit à caresser sa main doucement. ”
