“ Ils avaient vu dans les salons du vieux schloss les portraits des filles et des fils de Bluthaupt, qui, depuis des siècles, se ressemblaient d’une façon extraordinaire ; ils avaient vu Gunther, Ulrich, Hélène et Margarethe qui, sauf l’âge et le sexe, avaient tous des traits semblables ; — ils n’étaient pas sans savoir, par ouï dire ou autrement, que la même particularité se reproduisait à un degré plus frappant encore chez les trois bâtards de Bluthaupt, qui expiaient maintenant dans la prison de Francfort le meurtre du sénateur Zachœus Nesmer. ”
Citations sur “Bluthaupt”
“ Nous eussions reconnu, autour de la vaste cheminée, les sièges où s’asseyaient, dans la nuit fatale de la Toussaint, Zachœus Nesmer, le roide intendant de Bluthaupt, le gros physicien Fabricius Van-Praët, et le docteur portugais José Mira préparant son élixir de vie. À droite de l’âtre, se dressait le haut fauteuil armorié où reposait d’ordinaire le maître de Bluthaupt. ”
“ Les anciens tenanciers de Bluthaupt, de même, opprimés par les Geldberg, ne demandaient qu’à espérer un changement de maîtres... Ils étaient là, se disant que l’âme de Bluthaupt n’avait pas reparu depuis plus de vingt ans au sommet de la Tour-du-Guet... C’était assurément un signe et une promesse ! Tout à coup, tandis qu’ils causaient légendes et vieilles traditions, une lumière plus vive se fit aux fenêtres du donjon, mais ce n’était plus au sommet de la tour : la fenêtre éclairée était celle de l’avant-dernier étage. La lueur grandissait cependant et augmentait d’intensité. ”
“ Et, qui viendrait mettre alors une épée entre la poitrine de l’enfant elle fer exercé de l’assassin ?... il faut que Franz aille au château de Bluthaupt. Le marchand d’habits s’inclina silencieusement ; mais sa franche physionomie, qui ne savait rien dissimuler, gardait une expression de doute et de frayeur. — Il faut qu’il aille au château de Bluthaupt ! répéta le baron ; ce qui est à craindre surtout, c’est le danger inconnu... et je sais les armes préparées pour cette fête d’Allemagne... ”
“ Pour expliquer cette passion insensée, il faut rappeler que Gunther de Bluthaupt n’avait jamais été mêlé aux choses de ce monde. Sa vie s’était passée, solitaire, en son vieux château, loin des bruits extérieurs, loin des idées du siècle. Autour de lui, les révolutions avaient grondé sans qu’il les entendît ; son oreille était sourde aux clameurs du dehors. Le monde était pour lui en dedans du cercle étroit qu’il s’était tracé. ”
“ Franz était debout auprès du bâtard de Bluthaupt. Son regard se baissait. Il y avait sur ses traits une émotion profonde, mais son attitude était fière et digne. On avait enlevé les corps des quatre associés, pour les porter sous la chapelle. Hermann, Gottlieb et les autres Allemands du Temple essuyaient le plancher sanglant. — Mosès Geld, dit le baron de Rodach, reconnaissez-vous ce jeune homme pour l’enfant de Gunther de Bluthaupt et de la comtesse Margarethe ? Le vieillard roula ses petits yeux gris et garda le silence. ”
“ Mais maintenant que Franz était au fait de sa vie mystérieuse, maintenant qu’elle savait son nom, c’était une guerre déclarée ; vivant ou mort, elle le haïssait. Et si, par hasard, l’épée de Verdier ne faisait point son devoir, Franz avait désormais un ennemi mortel, plus acharné que les assassins de Bluthaupt eux-mêmes, et surtout plus dangereux. ”
“ L’idée lui vint tout de suite de s’adresser aux nombreux cabarets qui entourent le marché ; mais il connaissait l’ancien page de Bluthaupt, nature distinguée et fière, qui ne pouvait avoir pris que les vertus de l’état social où le sort l’avait placé. ”
“ Messieurs, reprit-il d’un ton délibéré, — cet homme a entre ses mains notre fortune à tous, et peut-être notre vie... Il se rend au château de Bluthaupt, — j’en suis sûr ! — il faut qu’il meure en chemin. Le beau visage du madgyar resta froid ; celui du juif devint blême sous les bords affaissés de son chapeau. — Seigneur ! Seigneur ! murmura-t-il ; — c’est bien vrai qu’il se rend au schloss de Bluthaupt !... Ils venaient de franchir la ligne de jardins qui remplace les anciennes fortifications. — À leur droite, sur la route de Heidelberg, la voiture publique passa en ce moment au galop. ”
“ LA CHAMBRE DE FRANZ. On ne pouvait franchir ces portes closes qui étaient entre les bâtards de Bluthaupt et la liberté. Là devait s’arrêter l’exploration. Mais c’en était assez. Il y avait aux trois portes un tel luxe de verrous et de cadenas ! Petite et ses deux compagnons, l’esprit désormais tranquille, poursuivirent leur route vers le château de Geldberg. Julien avait fait à peu près de même ; à l’impossible nul n’est tenu. Il avait essayé, il avait échoué ; sa conscience ne lui reprochait rien. ”
“ Nous savons où sont nos ennemis... cette lueur que les paysans superstitieux prennent pour l’âme de Bluthaupt, c’est la lampe qui éclaire le baron de Rodach, Otto le bâtard, et ses frères peut-être... ils sont enfermés dans cette chambre étroite et sans issue... Si le feu prenait au second étage du donjon, ils disparaîtraient sans laisser de trace. — C’est vrai !... murmura le docteur. — Pendant cela, reprit madame de Laurens, nous nous rendrions à la chambre de Franz, car il n’est plus temps de se fier à des mains étrangères ; Franz dort... Tous nos ennemis disparaîtraient à la fois ! ”
“ J’ai tué Ulrich de Bluthaupt, vous vous en souvenez ! Le juif cacha sa tête entre ses mais. — Je l’ai tué... répéta Yanos d’une voix tonnante ; — il faisait nuit... vous étiez rangés tous les cinq devant la porte de la chambre où il s’était retiré... et nul d’entre vous n’osait avancer, parce qu’Ulrich était un soldat, et que du fond des ténèbres de sa retraite, sa voix s’était élevée pour vous dire : « Le premier qui fait un pas est un homme mort ! » — Nous savons que vous êtes brave comme l’acier, seigneur Georgyi, dit Regnault d’un ton caressant. ”
“ Deux dignes cœurs, maître Blasius, aimants, dévoués, fidèles !... Je sais où retrouver le page, et, avant un mois, s’il plaît à Dieu, le fils de ma sœur, comte de Bluthaupt et de Rothe, rentrera dans la maison de ses ancêtres. Le geôlier se leva ; il voulut prendre la cruche de grès pour emplir les deux verres, mais sa main tremblait. — Le schloss n’est pas encore vendu ! dit-il. Je pourrais vivre assez pour voir Bluthaupt rentrer dans ses domaines !... Par le nom de Dieu ! pour voir pareille fête, je veux bien risquer le pain de mes vieux jours !... ”
“ Otto secoua la tête lentement. — Mes frères et moi, nous sommes forts, répliqua-t-il, et nous savons souffrir... S’il est encore en ce monde du bonheur pour le sang de Bluthaupt, que Dieu le donne tout entier à Margarethe et à Hélène !... Mais buvons, ajouta-t-il en changeant tout à coup de ton : — c’est mal agir que de rapporter à de bons amis, après l’absence, un visage soucieux et des paroles de tristesse... À la santé des hommes libres de l’Allemagne ! Goëtz éleva de loin son verre et répéta le toast. ”
“ IVRESSE. Fritz buvait ; ses yeux éteints se fixaient sur Johann, lourds et sans pensées. — Eh bien ! mon vieux Fritz, disait ce dernier, tu vois que c’est une affaire où il y a bon à gagner. — Les juges d’Allemagne condamnent à mort comme ceux de France, répliqua le courrier de Bluthaupt. Johann haussa les épaules. — As-tu peur de mourir ? demanda-t-il en riant. ”
“ Cet homme, en qui ses rêves voyaient un père, était un Allemand. La patrie de sa famille était peut-être l’Allemagne, et sa pensée, habituée à s’égarer dans les exagérations d’un beau songe, comparait involontairement l’immense manoir qui dressait devant lui ses murailles féodales à la demeure de ses ancêtres. Comme ils avaient dû être grands, dans le passé, ces comtes de Bluthaupt dont le souvenir remuait encore le pays après tant d’années ! Franz avait causé souvent avec les bonnes gens de la montagne ”
“ Car ces magnificences d’un jour étaient, pour les hommes du pays, comme un sarcasme sanglant. Aujourd’hui, Geldberg jetait son or mal acquis par les fenêtres ; mais hier, il pressurait ses pauvres tenanciers ; mais demain, il allait faire payer à tous ceux qui tenaient à bail son immense domaine l’intérêt exorbitant de ces splendeurs folles. Quand Dieu veut punir cruellement un pays, il tue les vrais seigneurs pour mettre des marchands à leur place. Mais n’avait-on pas dit autrefois, tous ceux qui avaient plus de vingt ans s’en souvenaient, que le dernier Bluthaupt n’était pas mort ? ”
“ Je crois voir partout des ressemblances, et il me semble toujours que Bluthaupt va croiser mon chemin. Hermann lui tendit la main par-dessus la table. — Vous êtes un bon cœur, voisin Hans, dit-il, et vous vous souvenez c’est pour cela que nous vous aimons ! — Allons ! allons ! s’écria Johann en haussant les épaules, on dirait que nous sommes à un enterrement ici ! Parlons des vivants, morbleu ! ou nous ne pourrons jamais boire le vin tiré... Voisin Hans, quand marions-nous notre petite fille ? ”
“ Une seule, parmi ces portes, entr’ouvrait légèrement ses deux battants. — Chemin faisant, le courrier y glissa son œil curieux. Il vit une chambre vaste et bien éclairée, dont les lambris disparaissaient derrière de riches tentures ; le sol était couvert de tapis éclatants ; les meubles de forme inconnue, dépassaient de beaucoup les bornes du luxe allemand. — Fritz, le vassal du noble comte de Bluthaupt, n’avait jamais rien vu de pareil ! ”
“ Les Bluthaupt s’étaient effacés néanmoins peu à peu. Depuis un siècle environ, ils avaient cessé de lever une bannière indépendante, et s’étaient reconnus vassaux des princes-évêques de Wurtzbourg ; mais, nonobstant cela, c’étaient encore de très-grands seigneurs, puissants par leurs richesses autant que par l’ancienneté de leur race : — ce qui n’est point ici, comme chez nous, affaire de luxe inutile. ”
“ Il y avait des vieillards qui disaient en se signant que les Hommes Rouges, ces trois esprits attachés aux destinées de Bluthaupt, restaient parfois vingt et un ans sans paraître sur la terre. Et ils demandaient à Dieu de vivre jusqu’à la fin de cette année, qui devait voir sans doute d’étranges choses. Dans les montagnes du Wurzbourg, on écoute encore les vieillards ; on attendait. Au milieu de cette nuit noire qui entourait le vieux château, les villageois se sentaient portés, à leur insu, vers ces fantaisies superstitieuses qui meublent les têtes allemandes. ”
“ L’ancien courrier de Bluthaupt fit un pas encore, puis un autre, et se trouva juste en face de Reinhold. — L’Amour, rangez-vous ! cria de loin la petite Bouton-d’Or. Fritz, en ce moment, releva la tête, pour reconnaître l’obstacle qui lui barrait le chemin. À la vue de Reinhold, son corps se rejeta brusquement en arrière, tandis que ses bras s’avançaient comme pour repousser une effrayante vision. — Ils vont se battre, dit une voix dans la foule. — Ils vont boxer ! — Grand combat de la Chopine contre l’Amour ! s’écria Bouton-d’Or, en applaudissant des pieds et des mains, par avance. ”
“ Ils avaient changé de maîtres avec répugnance, et ce qu’ils eussent souffert volontiers de la part d’un fils de Bluthaupt, ils n’avaient point pu le supporter venant d’une main étrangère. La plupart d’entre eux avaient essayé diverses résidences avant d’arriver à Paris ; ceux qui s’y étaient fixés les premiers avaient appelé les autres. Les Allemands sont industrieux et rangés : presque tous gagnaient leur vie sans trop de peine, et ils n’avaient point à se plaindre de leur nouvelle patrie. La soirée s’entamait gaiement. Johann avait tiré de son meilleur. ”
“ Au lieu de l’épée aveugle d’un enfant, le fer du spadassin rencontra une arme exercée ; il tomba. Le lendemain, cette femme trouva un autre de ses amants, un homme robuste et vaillant, qui a dépensé sa bravoure en folies et qui passe pour dégainer trop volontiers... Albert, le bâtard de Bluthaupt. — Moi ?... dit Albert étonné. — Moi, répondit Otto, qu’elle prenait pour vous ! ”
“ Il entonna le premier couplet d’une chanson allemande qui avait retenti bien souvent autrefois dans les hautes voûtes de la salle de justice, au château de Bluthaupt. Tous les convives lui prêtèrent aussitôt l’appui de leurs voix, et le chant, répété en chœur, parvint jusqu’aux oreilles des chalands de passage qui buvaient dans la salle d’entrée. On fit silence. Les canons de vin épais s’arrêtèrent à moitié chemin des bouches altérées. Plus d’un cœur battit, plus d’un œil se mouilla. C’était comme un bon vent qui apportait à l’improviste la voix aimée de la patrie. ”
“ « Maintenant Ulrich est mort... L’homme qu’on avait vu plein de santé la veille n’était plus le lendemain qu’un cadavre !... Il avait, dit-on, pour ennemis des gens tout-puissants dont il combattait l’injustice... Il faisait partie d’une vaste association dont tous les membres sont frères ; — mais quelle main s’est levée pour le venger ? » Ses trois fils, les dignes cœurs, ne portent ni le nom de Bluthaupt ni le nom de Rothe ; ils sont bâtards. J’ai entendu affirmer qu’ils sont engagés, eux aussi, dans une lutte désespérée... Qui peut dire s’ils ont un abri où reposer leurs têtes ? ”
“ Madame, racontait un peu plus loin le jeune M. de Geldberg, je me suis laissé dire que ces trois Hommes Rouges étaient trois cadets de Bluthaupt qui firent merveille contre les Sarrasins, au temps des croisades... Les bonnes gens du pays affirment qu’en récompense de leurs hauts faits, Dieu leur donna le privilège de revenir parfois visiter le monde des vivants après leur mort... ”
“ Si la maison solde votre compte, vous perdez en réalité la seule arme qui puisse nous faire peur ; car, soit dit entre nous, monsieur le baron, les secrets que vous avez pu surprendre sont graves... mais il y a bien longtemps que tout cela est passé !... mais le château de Bluthaupt est bien loin de Paris, et il faudrait des preuves... — J’ai des preuves, interrompit le baron ; — quelque part dans Paris, j’ai déposé ce matin une petite caisse apportée d’Allemagne, et qui contient de quoi vous faire monter tous les trois sur l’échafaud, messieurs les associés de Geldberg. ”
“ L’Allemagne est, en effet, la terre classique de l’étiquette. Chaque chose et chaque homme y ont leur place officielle, qu’il n’est point permis de changer. Mais Zachœus avait intérêt à ménager tout le monde. Si les serviteurs de Bluthaupt ne l’aimaient point d’une affection très-grande, du moins ne pouvaient-ils l’accuser de tyrannie ; car, depuis son entrée au château, il s’était montré le plus débonnaire et le plus complaisant de tous les vice-rois. ”
“ Que faisait-elle dans ce sombre château de Bluthaupt ?... Le comte Gunther en défendait l’approche aux trois fils d’Ulrich, qu’il détestait et méprisait, parce qu’ils étaient des bâtards. Le vicomte n’avait presque point de fortune personnelle. La révolution lui avait enlevé le patrimoine de ses pères. Son aisance provenait d’une pension servie par le comte Ulrich, et qui formait la dot de sa femme. Avant son mariage, il avait connu à Paris un certain chevalier de Regnault, qui passait pour assez bon gentilhomme, et n’était point trop mal reçu dans le monde. ”
“ Tel était l’homme que Johann voulait enrôler dans le bataillon de son maître. Et cette œuvre, à vrai dire, ne présentait point de bien grandes difficultés : Fritz avait une bonne âme ; il gardait au fond de son cœur un souvenir fidèle à la race des Bluthaupt : c’était comme un instinct vague d’amour et de respect qui pouvait, les circonstances aidant, arriver jusqu’au dévouement, mais qui pouvait se voiler, sinon se perdre, et s’oublier et se tromper. Fritz n’avait plus rien pour soutenir une lutte morale ; il avait perdu l’intelligence qui éclaire l’attaque, et la volonté qui rend fort. ”
