“Tu es la reine du présent et la maîtresse de l’avenir... Je viens de te livrer le passé, mesquin et vulgaire comme cette pauvre pendule..., et, comme elle, faisant tache dans l’harmonie actuelle, n’est-ce pas ?”
“Henriette attachait une importance extrême au décor de son intimité. Ce monument en toc Louis-Philippe, détonnant comme une fausse note dans un élégant intérieur parisien, lui inspirait le plus violent dégoût. — Oh ! Gilbert ! fais enlever cela vite, vite !... Je ne saurais supporter davantage cette chose lamentable ! C’est à en pleurer... Elle se tourna vers Gilbert avec un désespoir enfantin. Son mari lui apparut raide, sombre, un peu pâli, et fixant sur la pendule des yeux troubles. — Comment ! fit-elle, surprise ; tu parais tout déconcerté. Peut-être trouves-tu cela joli !...”
“La Vieille Pendule Gilbert Savin tourna la clé, poussa la porte, puis s’effaça. — Passez, madame, dit-il, avec une politesse enjouée. Onduleuse sous son long manteau, Henriette s’avança. Mais, le pied sur le seuil, elle se retourna vers son mari. Les yeux dans les yeux, ils se sourirent, graves et troublés. Le vagabondage enivré du voyage de noces s’achevait là : ils entraient au logis où les attendaient les rêves, les espérances, les devoirs et les soucis de la vie journalière.”
“Je l’ai vue souvent surveiller sa cuisine, un livre à la main. Le plaisir de lire, en tout temps, l’avait gardée du découragement et de l’ennui. Sa jeunesse, privée de toute distraction, ne connut pas d’autre divertissement. Pour satisfaire du moins ce goût louable, son père, en un jour de munificence, souscrivit à une collection de volumes, ayant pour titre L’Écho des Feuilletons, et reçut en prime la pendule, objet de ton inimitié !”
“Gilbert l’attira, d’une caresse suppliante : — Ne te fâche pas ! Asseyons-nous là, sur ce divan, tout prêt pour notre causerie. Et écoute l’histoire de la vieille pendule qui contient aussi la mienne... Tu dois avoir raison en la déclarant laide, grotesque, horripilante... Elle est depuis si longtemps devant mes yeux que je ne puis plus la juger... Toutes les heures qu’elle sonna l’environnent d’une ronde de souvenirs... Il s’arrêta un instant, prit la main d’Henriette et, pensif, fit jouer l’anneau de mariage sur le doigt fin.”
“Et le mariage de la petite-fille du docteur Bouligny avec M. Gilbert Savin, homme de lettres, s’inscrivit aux échos mondains. Du jour mémorable, six semaines les séparaient ; six semaines féeriques qui valaient six vies. Maintenant, il fallait revenir vers le monde oublié. Six semaines, amants insouciants et libres, en passant la porte du logis conjugal, ils se sentaient époux, c’est-à-dire des alliés inamovibles, responsables du bonheur l’un de l’autre. Et ces idées les rendaient subitement sérieux.”
“Henriette salua, d’un mot, Cluny et le Collège de France, deux amis de sa jeunesse studieuse. Gilbert, au coin de la rue Soufflot, entrevit le café, cénacle d’esthétique et d’éloquence, où, autrefois, il se grisait d’enthousiastes théories et de paroles sonores, devant un bock, lentement dégusté. Cet aperçu soudain du temps passé lui fit mieux sentir la douceur et l’éclat du présent. Il s’avoua heureux, au delà de ses primes ambitions. La fortune lui avait souri sans trop le laisser languir.”
“Henriette, blottie contre son mari, eut un soupir : — Ah ! ces pauvres qui se démènent parmi les cloaques !... Et, demain, nous serons comme eux, haletants, pressés, mouillés ! Si l’on avait pu rester là-bas toujours, dis !... Quelle fête permanente pour les yeux et le cœur ! Mais Savin, de la portière, tendait vers la rue fourmillante un regard intéressé : — À la longue, peut-être se lasserait-on du bleu éternel !... On s’endort, là-bas, sous les molles caresses du soleil. Ici, il faut combattre, agir... Dans ce milieu excitant, l’énergie s’exalte, l’esprit s’allume...”
“Ma solitude aussitôt se peuplait de brillants mirages. Je m’incarnais moi-même en des formes séductrices, pour des existences violentes et exquises. Chétif écolier, je devenais d’Artagnan, l’Homme de Fer, Bussy d’Amboise ou le Dernier des Mohicans.”
“Sur la table à écrire, un petit portrait de la mère de Savin, et une grande photographie où Henriette, fiancée, souriait avec une joie rêveuse... La jeune femme eut l’impression de pénétrer dans un sanctuaire. Elle serra la main de son mari et parla bas : — Je n’entrerai ici qu’avec ta permission. Moi seule, je chasserai la poussière en respectant ton désordre... Ne crains rien...”