“ Mais Ordynov comprenait tout parce que sa vie était devenue la sienne, ainsi que sa douleur, et parce que son ennemi se dressait déjà devant lui, grandissait à ses yeux à chacune de ses paroles et, comme avec une force inépuisable, oppressait son cœur et riait de sa colère. Son sang troublé affluait à son cœur et obscurcissait ses pensées. Le vieillard méchant de son rêve (Ordynov le croyait) était en réalité devant lui. ”
Citations sur “Ordynov”
“ Et soudain il se mit à rire méchamment en regardant avec colère Ordynov. – Je l’ai acheté ce que je l’ai acheté, repartit Catherine... Aux uns cela paraîtrait bien cher, aux autres très bon marché... L’un veut tout vendre et ne rien perdre ; l’autre ne promet rien, mais le cœur obéissant le suit... Et toi, ne fais pas de reproches à un homme, ajouta-t-elle en regardant tristement Ordynov ; verse donc du vin dans ta coupe, vieillard. Bois au bonheur de ta fille, de ta douce esclave obéissante, telle qu’elle était quand elle t’a connu pour la première fois... Lève ta coupe ! ”
“ Ordynov leva la tête et, avec étonnement, la regarda. Une pensée affreuse traversa son esprit. Catherine vit son visage contracté. – Oui, on m’a envoûtée, continua-t-elle... Un méchant homme m’a envoûtée, lui. C’est lui mon assassin... Je lui ai vendu mon âme... Pourquoi, pourquoi as-tu parlé de ma mère ? Pourquoi as-tu voulu me tourmenter ? Que Dieu te juge ! Un moment après, elle pleurait doucement. Le cœur d’Ordynov battait et souffrait d’une angoisse mortelle. ”
“ Ordynov s’assit. – Vois-tu quelle sœur tu as ! continua le vieillard en riant et laissant voir deux rangées de dents blanches, saines. Amusez-vous, mes amis ! Eh bien, Monsieur ! ta sœur est-elle jolie ?... Dis, réponds... Regarde comme ses joues brillent. Mais regarde donc ! Admire la belle... Fais voir que ton cœur souffre... Ordynov fronça les sourcils et regarda le vieillard avec colère. Celui-ci tressaillit sous ce regard. Une rage aveugle bouillonnait dans la poitrine d’Ordynov. Un instinct animal lui faisait deviner un ennemi mortel. ”
“ Saisi d’une profonde angoisse et d’un étrange sentiment d’oppression, Ordynov s’appuya contre la muraille dans le coin le plus sombre de l’église et s’abandonna pour un instant. Il se ressaisit quand les pas sourds, mesurés, de deux visiteurs retentirent sous les voûtes. Il leva les yeux et une curiosité inexprimable s’empara de lui à la vue des nouveaux venus. C’était un vieillard et une jeune femme. Le vieillard était de haute taille, droit et bien conservé, mais très maigre et d’une pâleur maladive. ”
“ Le lendemain, à huit heures du matin, Ordynov pâle, ému, non encore remis du trouble de la veille, frappait à la porte de Iaroslav Ilitch. Il n’aurait su dire pourquoi il était venu, et il recula d’étonnement, puis s’arrêta comme pétrifié sur le seuil en voyant Mourine dans la chambre. Le vieillard était plus pâle encore qu’Ordynov ; il paraissait se tenir à peine sur ses jambes, terrassé par le mal. Cependant il refusait de s’asseoir malgré l’invitation réitérée de Iaroslav Ilitch, tout heureux d’une pareille visite. ”
“ Ordynov regagna son logis. La vieille, en marmonnant quelque chose, lui ouvrit la porte qu’elle referma au verrou et s’installa sur le poêle où elle terminait sa vie. La nuit tombait. Ordynov alla chercher de la lumière et remarqua que la porte de la chambre des maîtres était fermée à clé. Il appela la vieille qui, la tête appuyée sur son coude, le regardait fixement de dessus le poêle et semblait se demander ce qu’il pouvait bien faire près de la serrure de la chambre des maîtres. ”
“ À deux pas de la femme, Ordynov entendait battre son cœur. Il voyait qu’elle tremblait toute d’émotion et même de peur. Enfin, on tomba d’accord. Le jeune homme déclara qu’il s’installerait tout de suite et regarda le patron. Le vieillard était debout devant la porte, toujours pâle, mais un sourire doux, même pensif, errait sur ses lèvres. Ayant rencontré le regard d’Ordynov, il fronça de nouveau les sourcils. – As-tu un passeport ? demanda-t-il tout d’un coup d’une voix haute et brève, en ouvrant à Ordynov la porte de l’antichambre. ”
“ Comme un malade qui se lève joyeusement de son lit pour la première fois, et retombe frappé par la lumière et le tourbillon éclatant de la vie, de même, Ordynov était étourdi et fatigué par le bruit et la vivacité des couleurs de la foule qui passait devant lui. La tristesse et l’angoisse le gagnaient. Il commençait à avoir peur pour toute sa vie, pour son activité, même pour l’avenir. Une pensée nouvelle tuait son calme ; tout à coup, il venait de se dire qu’il était seul, que personne ne l’aimait et que lui-même n’avait jamais eu l’occasion d’aimer quelqu’un. ”
“ En route, deux fois, il se retourna et salua de la tête Ordynov. Ordynov ressentait une telle fatigue, une telle lassitude dans tous ses membres, qu’il avait du mal à se traîner sur ses jambes. À grand’peine il arriva à la maison. Sous la porte cochère il croisa de nouveau le portier, qui avait suivi, sans rien en perdre, ses adieux avec Iaroslav Ilitch et, de loin encore, lui avait fait un signe d’invitation. Mais le jeune homme passa sans s’arrêter. À la porte du logement il se heurta à un individu de petite taille, à cheveux gris, qui, les yeux baissés, sortait de chez Mourine. ”
“ Oui, comme toujours, répondit Ordynov, à qui venait une très bonne idée. – C’est bien, Vassili Mihaïlovitch, c’est noble ! Iaroslav Ilitch serra fortement la main d’Ordynov. Vous serez l’ornement de notre société... Que Dieu mette le bonheur sur votre chemin ! Mon Dieu ! comme je suis heureux de vous avoir rencontré ! Que de fois j’ai pensé à vous ! Que de fois je me suis dit : Où est-il notre bon, noble et spirituel Vassili Mihaïlovitch ! Ils prirent un cabinet particulier. Iaroslav Ilitch commanda des hors-d’œuvre, donna l’ordre d’apporter de l’eau-de-vie et, tout ému, regarda Ordynov. ”
“ Il leva la tête. Le vieux, avec peine, s’était frayé un chemin jusqu’à lui. Son visage pâle était grave et pensif. Ce n’était déjà plus l’homme qui se moquait grossièrement de lui chez Iaroslav Ilitch. Ordynov se leva. Mourine le prit sous le bras et le fit sortir de la foule... – Tu as besoin de prendre tes effets, dit-il en regardant de côté Ordynov. Ne t’attriste pas, Monsieur, s’écria-t-il ensuite... Tu es jeune, il ne faut pas désespérer... Ordynov ne répondit pas. – Tu es offensé, Monsieur ? Tu es évidemment très fâché... Mais tu as tort... Chacun doit garder son bien... ”
“ À ce moment, soudain, dans la foule, parut le vieillard de la veille. Il la prit par le bras. Ordynov rencontra de nouveau son regard mauvais et moqueur et une colère étrange, subite, le mordit au cœur. Les ayant perdus de vue dans l’obscurité, d’un effort violent, il s’élança en avant et sortit de l’église. Mais l’air frais du soir ne pouvait le rafraîchir. Sa respiration s’arrêtait, se faisant de plus en plus rare ; son cœur se mit à battre lentement et fortement, comme s’il voulait lui rompre la poitrine. ”
“ Un souffle chaud, haletant, brûlait ses lèvres. Sa poitrine s’abaissait et se soulevait profondément et ses yeux brillaient d’une indignation insensée... Mais, à ce moment, tant de charme était répandu sur son visage, chaque trait était empreint d’une telle beauté, que les sombres pensées d’Ordynov s’évanouirent comme par enchantement. Son cœur aspirait à se serrer contre son cœur, à s’oublier avec elle dans une étreinte folle et passionnée et même à mourir ensemble. Catherine rencontra le regard troublé d’Ordynov et lui sourit d’une telle façon qu’un double courant de feu brûla son cœur. ”
“ Elle s’approcha d’Ordynov, le prit par la main droite, l’amena vers le lit, le coucha et le borda. – On dit que les livres gâtent l’homme, dit-elle en hochant pensivement la tête. Tu aimes à lire les livres ? – Oui, répondit Ordynov ne sachant s’il dormait ou non et serrant fortement la main de Catherine, pour se rendre compte qu’il ne dormait pas. – Mon maître a beaucoup de livres aussi. Sais-tu, il dit que ce sont des livres divins. Il me lit toujours un livre. ”
“ Le vieillard la prit dans ses bras puissants et la pressa fortement contre lui. Elle cacha sa tête sur le sein du vieillard et alors, par tous les traits de son visage, il eut un rire si triomphant et si terrible que l’horreur saisit Ordynov. La ruse, le calcul, la tyrannie froide et jalouse, la moquerie de son pauvre cœur déchiré, Ordynov entendait tout cela dans ce rire. ”
“ Ordynov se demandait si ce n’était pas son rêve qui continuait ; même il en était sûr ; mais son sang affluait dans sa tête et les artères de ses tempes battaient si fortement qu’il avait mal. Il lâcha le clou, descendit du lit, et, en chancelant, s’avança comme un somnambule, ne comprenant pas l’excitation qui flambait comme un incendie dans son sang. Il arriva ainsi jusqu’à la porte de son logeur et la poussa violemment. Le loquet rouillé tomba et, dans le fracas et le bruit, il se trouva au milieu de la chambre. ”
“ Le sacristain, qui restait seul dans l’église, salua le vieillard avec respect. Celui-ci lui répondit d’un signe de tête. La femme tomba à genoux devant l’icône. Le vieillard prit l’extrémité du voile attaché à l’icône et lui en couvrit la tête. Un sanglot sourd éclata dans l’église. Ordynov était frappé de la solennité de toute cette scène, et impatient d’en voir la fin. Deux minutes après, la femme releva la tête, et la lumière vive du lampadaire éclaira de nouveau son charmant visage. Ordynov tressaillit et fit un pas en avant. ”
“ Ordynov était troublé au plus profond de lui-même. Une émotion pénible, indéfinissable, intolérable, parcourait toutes ses fibres, comme un poison, et grandissait à chaque mot du récit de Catherine. Un désir sans espoir, une passion avide et douloureuse possédaient ses pensées, troublaient ses sentiments, et, en même temps, une tristesse profonde, infinie, oppressait de plus en plus son cœur. Par moments il voulait crier à Catherine de se taire, il voulait se jeter à ses pieds et la supplier avec des larmes de lui rendre ses anciennes souffrances, son sentiment pur d’auparavant. ”
“ Après quoi, d’un air pensif, elle regarda le vieillard et Ordynov. – Alors, qui de nous est cher à qui ? dit-elle. Si quelqu’un n’a pas de sympathie pour l’autre, celui-là m’est cher et il boira sa coupe avec moi... Quant à moi, vous m’êtes chers tous deux, comme des proches. Alors buvons ensemble pour l’amour et pour la paix !... – Buvons et noyons dans le vin les pensées sombres, dit le vieillard d’une voix altérée. Verse, Catherine ! – Et toi... Veux-tu que je te verse ?... demanda Catherine en regardant Ordynov. ”
“ En tête à tête avec Ordynov – deux amis pareils – sans doute, Iaroslav Ilitch n’y eût pu tenir et aurait été pris d’un accès de gaîté immodéré. En tout cas c’eût été fait noblement, et, le rire éteint, il aurait serré cordialement la main d’Ordynov. Il se serait efforcé de le convaincre sincèrement que le respect qu’il a pour lui en est augmenté et, qu’en tout cas, il l’excuse ; car, somme toute, c’est la jeunesse... ”
“ Son cœur battait malgré lui de l’angoisse de l’amour et de la sympathie. Il examinait avec plus d’attention les gens qui passaient devant lui, mais tous étaient lointains, soucieux et pensifs... Peu à peu le sentiment d’Ordynov se dissipait. Déjà, la réalité l’oppressait et lui imposait une sorte de crainte et de respect. ”
“ Sans mot dire, Ordynov avança sa coupe. – Attends... Si quelqu’un a un désir quelconque, qu’il soit réalisé ! prononça le vieillard en levant sa coupe. Ils choquèrent leurs coupes et burent. – Allons, maintenant buvons tous deux, vieillard, dit Catherine en s’adressant au maître. Buvons si ton cœur est tendre pour moi ! Buvons au bonheur vécu ; saluons les années passées ; saluons le bonheur et l’amour ! Ordonne donc de verser si ton cœur brûle pour moi !... – Ton vin est fort, ma belle, mais toi, tu ne fais qu’y tremper les lèvres, dit le vieux en riant et tendant de nouveau sa coupe. ”
“ Tu connais ce conte ? – Oui, je le connais, fit à voix basse Ordynov. – C’est bon de vivre. Es-tu content de vivre ? – Oui, oui, vivre longtemps, longtemps, répondit Ordynov. – Je ne sais pas, fit Catherine pensive. Je voudrais aussi la mort. C’est bien de vivre, mais... Oh ! te voilà de nouveau tout pâle... – Oui, la tête me tourne... – Attends, je t’apporterai mon matelas ; il est meilleur que celui-ci, et un autre oreiller, et je préparerai ton lit. Tu t’endormiras, tu me verras dans ton sommeil, ton mal passera... Notre vieille est malade, elle aussi... ”
“ Une flamme brilla pour un moment dans les yeux d’Ordynov. – Mais pourquoi, moi... pourquoi suis-je comme si j’avais perdu la vie ? Pourquoi mon cœur souffre-t-il ? Pourquoi ai-je connu Catherine ? – Pourquoi ? Mourine sourit et devint pensif. Pourquoi, je ne le sais pas, prononça-t-il enfin. Les femmes, ce n’est pas l’abîme de la mer... On peut finir par les comprendre... Mais elles sont rusées. C’est vrai, Monsieur, qu’elle a voulu me quitter pour aller avec vous, continua-t-il pensif. Elle en avait assez du vieux... ”
“ Tremblant de tout son corps il se pencha sur le vieillard. Mourine était étendu sur le sol, le visage crispé, de l’écume sur ses lèvres grimaçantes. Ordynov comprit que le malheureux avait une crise d’épilepsie. Avec Catherine il se porta à son secours... ”
“ La foule et la vie de la rue, le bruit, le mouvement, la nouveauté des choses, toute cette activité, ce train-train de la vie courante qui ennuie depuis longtemps le Pétersbourgeois affairé, surmené, qui, toute sa vie, cherche en vain, et avec une dépense énorme d’énergie, la possibilité de trouver le calme, le repos dans un nid chaud acquis par son travail, son service ou d’autres moyens – toute cette prose, terre à terre, éveillait en Ordynov, au contraire, une sensation douce, joyeuse, presque enthousiaste. ”
“ Ordynov avait fait la connaissance de Iaroslav Ilitch juste un an auparavant, et d’une façon tout à fait accidentelle, presque dans la rue. Cette connaissance facile avait été favorisée, en dehors du hasard, par l’extraordinaire penchant qui poussait Iaroslav Ilitch à chercher partout des êtres bons et nobles, essentiellement cultivés, et dignes, au moins par leurs talents et leurs bonnes manières, d’appartenir à la haute société. ”
“ Iaroslav Ilitch devint pourpre et regarda Mourine avec reproche. Ordynov avait peine à se tenir sur sa chaise. – Non, Monsieur... c’est-à-dire... ce n’est pas cela... Moi, Monsieur, je suis un simple paysan... Nous sommes vos serviteurs, ajouta-t-il en saluant très bas, et nous prierons Dieu pour vous, ma femme et moi. Quant à nous, que nous ayons de quoi manger, soyons bien portants, et nous sommes satisfaits... Vous le savez vous-même, Monsieur... Ayez pitié de nous. Parce que qu’arrivera-t-il, Monsieur, quand elle aura encore un amant ? ”
“ « Coupe-le, fais ce que tu veux, puisque je t’ai offensée, et moi, le fier, je me prosternerai devant toi. » Je remis le couteau dans sa gaine... J’étouffais... Je ne le regardais même pas. Je me rappelle que j’ai souri sans desserrer les lèvres et que j’ai regardé sévèrement les yeux tristes de ma mère... Ma mère était assise, pâle comme une morte... » Ordynov écoutait attentivement ce récit embrouillé. Peu à peu le trouble de Catherine se dissipait. Son débit devenait plus calme ; les souvenirs entraînaient la pauvre créature et dispersaient son angoisse sur l’immensité du passé. ”
