“ Mais que puis-je faire, Astafi Ivanovitch ? Je sais bien que je suis toujours ivre, que je ne suis bon à rien. Mais ça m’attriste de vous fâcher, mon bienfaiteur... » Tout d’un coup ses lèvres décolorées tremblent et une larme coule sur sa joue blême. Cette larme trembla un moment sur sa barbe embroussaillée, et soudain, un flot de larmes... Pauvre Emelian !... Comme si on m’enfonçait un couteau dans le cœur. » Eh ! Je ne pensais pas du tout... Si j’avais su, je ne t’aurais rien dit... Et je pense : « Non, pauvre Emelian, tu ne seras jamais bon à rien. Tu te perdras. » ”
Résumé
“La Logeuse”, est une œuvre de Fédor Dostoïevski. Des thèmes tels que Ordynov, Iaroslav Ilitch ou Mourine y sont abordés.
Citations de La Logeuse (Fédor Dostoïevski)
“ Eh bien, je boirai un peu, et toi, vide ta coupe jusqu’au fond. Pourquoi vivre avec de tristes pensées, vieillard ? Cela ne peut que faire souffrir le cœur ! Les pensées naissent de la douleur ; la douleur appelle les pensées et quand on est heureux on ne pense plus ! Bois, vieillard, noie tes pensées dans le vin ! – Tu as beaucoup de chagrin ; tu veux en finir d’un coup, ma colombe blanche. Je bois avec toi, Catherine ! Et toi, Monsieur, permets-moi de te demander si tu as du chagrin ? – Si j’en ai, je le cache en moi-même, murmura Ordynov sans quitter des yeux Catherine. ”
“ Regarde, vieillard, et dis-moi mon triste sort. Seulement, prends garde, ne mens pas ! Eh bien, dis, est-ce que ta fille sera heureuse ? Ou ne lui pardonneras-tu pas et appelleras-tu sur elle le mauvais sort ? Aurais-je mon coin chaud où je vivrai heureuse, ou, comme un oiseau migrateur, chercherai-je une place toute ma vie parmi les braves gens ? Dis-moi quel est mon ennemi, et qui m’aime et qui prépare contre moi le mal ?... Dis, est-ce que mon jeune cœur ardent vivra longtemps seul, ou trouvera-t-il celui à l’unisson duquel il battra pour la joie, jusqu’au nouveau malheur ?... ”
“ Nous vivons, prions Dieu... et espérons. Mais je ne la contredis jamais... Ordynov avait le visage tout bouleversé. Iaroslav Ilitch regardait tantôt l’un, tantôt l’autre de ses visiteurs. – Mais non, Monsieur, non, reprit Mourine en hochant la tête avec importance. Elle est ainsi ; sa tête est si folle qu’il faut toujours à son cœur un amoureux quelconque, son bien-aimé... Et moi, Monsieur, j’ai vu... pardonnez-moi mes paroles stupides... continua Mourine en saluant et essuyant sa barbe, j’ai vu comment elle allait chez vous, et que vous, Votre Seigneurie, vouliez unir votre sort au sien... ”
“ Ordynov leva la tête et, avec étonnement, la regarda. Une pensée affreuse traversa son esprit. Catherine vit son visage contracté. – Oui, on m’a envoûtée, continua-t-elle... Un méchant homme m’a envoûtée, lui. C’est lui mon assassin... Je lui ai vendu mon âme... Pourquoi, pourquoi as-tu parlé de ma mère ? Pourquoi as-tu voulu me tourmenter ? Que Dieu te juge ! Un moment après, elle pleurait doucement. Le cœur d’Ordynov battait et souffrait d’une angoisse mortelle. ”
“ Comme un malade qui se lève joyeusement de son lit pour la première fois, et retombe frappé par la lumière et le tourbillon éclatant de la vie, de même, Ordynov était étourdi et fatigué par le bruit et la vivacité des couleurs de la foule qui passait devant lui. La tristesse et l’angoisse le gagnaient. Il commençait à avoir peur pour toute sa vie, pour son activité, même pour l’avenir. Une pensée nouvelle tuait son calme ; tout à coup, il venait de se dire qu’il était seul, que personne ne l’aimait et que lui-même n’avait jamais eu l’occasion d’aimer quelqu’un. ”
“ Éclaire ton visage d’un sourire ! Comme le soleil, chasse la nuit sombre... » Il parle et sourit. Je voulais dire un mot... J’avais peur. Je me tus. « Eh bien, soit ! », répondit-il à ma timide pensée. « On ne peut rien obtenir par la force. Que Dieu te garde, ma colombe. Je vois que ta haine pour moi est la plus forte... » Je l’écoutais. La colère me saisit et je lui dis : « Oui, je te hais, parce que tu m’as souillée pendant cette nuit sombre et que tu te moques encore de mon cœur de jeune fille... » Je dis et ne pus retenir mes larmes. ”
“ Catherine lui répondit quelque chose qu’Ordynov n’entendit point. Le vieillard ne la laissa pas achever. Il la saisit par la main, comme s’il n’avait plus la force de retenir tout ce qui oppressait sa poitrine. Son visage était pâle, ses yeux tantôt s’obscurcissaient, tantôt brillaient avec éclat, ses lèvres pâles tremblaient, et d’une voix dans laquelle s’entendait parfois une joie étrange, il lui disait : – Donne ta main, ma belle, donne. Je te dirai toute la vérité. Je suis sorcier, tu ne t’es pas trompée, Catherine ! Ton cœur d’or t’a dit la vérité... ”
“ À ce moment, soudain, dans la foule, parut le vieillard de la veille. Il la prit par le bras. Ordynov rencontra de nouveau son regard mauvais et moqueur et une colère étrange, subite, le mordit au cœur. Les ayant perdus de vue dans l’obscurité, d’un effort violent, il s’élança en avant et sortit de l’église. Mais l’air frais du soir ne pouvait le rafraîchir. Sa respiration s’arrêtait, se faisant de plus en plus rare ; son cœur se mit à battre lentement et fortement, comme s’il voulait lui rompre la poitrine. ”
“ Pendant son sommeil, le méchant vieillard s’asseyait à son chevet... Il chassait la foule des esprits clairs qui promenaient leurs ailes d’or et de saphir autour de son berceau. Il repoussait de lui, pour toujours, sa pauvre mère, et, pendant une nuit entière, il lui chuchota un long conte merveilleux, incompréhensible pour un cœur d’enfant, mais qui le troublait d’une horreur et d’une passion qui n’avaient rien d’enfantin. Et le méchant vieillard n’écoutait ni ses sanglots, ni ses prières et continuait à lui parler jusqu’à ce qu’il en perdît connaissance. ”
“ Ordynov se demandait si ce n’était pas son rêve qui continuait ; même il en était sûr ; mais son sang affluait dans sa tête et les artères de ses tempes battaient si fortement qu’il avait mal. Il lâcha le clou, descendit du lit, et, en chancelant, s’avança comme un somnambule, ne comprenant pas l’excitation qui flambait comme un incendie dans son sang. Il arriva ainsi jusqu’à la porte de son logeur et la poussa violemment. Le loquet rouillé tomba et, dans le fracas et le bruit, il se trouva au milieu de la chambre. ”
“ Mais Ordynov comprenait tout parce que sa vie était devenue la sienne, ainsi que sa douleur, et parce que son ennemi se dressait déjà devant lui, grandissait à ses yeux à chacune de ses paroles et, comme avec une force inépuisable, oppressait son cœur et riait de sa colère. Son sang troublé affluait à son cœur et obscurcissait ses pensées. Le vieillard méchant de son rêve (Ordynov le croyait) était en réalité devant lui. ”
“ Un souffle chaud, haletant, brûlait ses lèvres. Sa poitrine s’abaissait et se soulevait profondément et ses yeux brillaient d’une indignation insensée... Mais, à ce moment, tant de charme était répandu sur son visage, chaque trait était empreint d’une telle beauté, que les sombres pensées d’Ordynov s’évanouirent comme par enchantement. Son cœur aspirait à se serrer contre son cœur, à s’oublier avec elle dans une étreinte folle et passionnée et même à mourir ensemble. Catherine rencontra le regard troublé d’Ordynov et lui sourit d’une telle façon qu’un double courant de feu brûla son cœur. ”
“ Iaroslav Ilitch devint pourpre et regarda Mourine avec reproche. Ordynov avait peine à se tenir sur sa chaise. – Non, Monsieur... c’est-à-dire... ce n’est pas cela... Moi, Monsieur, je suis un simple paysan... Nous sommes vos serviteurs, ajouta-t-il en saluant très bas, et nous prierons Dieu pour vous, ma femme et moi. Quant à nous, que nous ayons de quoi manger, soyons bien portants, et nous sommes satisfaits... Vous le savez vous-même, Monsieur... Ayez pitié de nous. Parce que qu’arrivera-t-il, Monsieur, quand elle aura encore un amant ? ”
“ Après quoi, d’un air pensif, elle regarda le vieillard et Ordynov. – Alors, qui de nous est cher à qui ? dit-elle. Si quelqu’un n’a pas de sympathie pour l’autre, celui-là m’est cher et il boira sa coupe avec moi... Quant à moi, vous m’êtes chers tous deux, comme des proches. Alors buvons ensemble pour l’amour et pour la paix !... – Buvons et noyons dans le vin les pensées sombres, dit le vieillard d’une voix altérée. Verse, Catherine ! – Et toi... Veux-tu que je te verse ?... demanda Catherine en regardant Ordynov. ”
“ Pendant quelques minutes, Ordynov le fixa, immobile... Soudain, il lui sembla que tout le visage du vieillard riait et que ce rire diabolique, glacial, éclatait enfin dans la chambre. Une pensée noire, hideuse, se glissait dans sa tête comme un serpent... Il tremblait... Le couteau lui échappa des mains et tomba avec bruit sur le parquet. Catherine poussa un cri, comme si elle se réveillait d’un cauchemar sombre et pénible... Le vieillard, très pâle, se leva lentement du lit. Avec rage il repoussa du pied le couteau dans un coin de la chambre. Catherine était pâle comme une morte, immobile... ”
“ Il lui semblait que la raison de Catherine était intacte, mais que Mourine aussi avait dit vrai en l’appelant cœur faible. Il lui semblait qu’un secret la liait au vieux, mais que Catherine, ignorante du crime, était passée, colombe pure, en son pouvoir. Qui étaient-ils ? Il ne le savait pas ; mais il voyait qu’une tyrannie profonde, inéluctable pesait sur la malheureuse créature sans défense, et son cœur se troublait et se remplissait d’une indignation impuissante. ”
“ Tu peux parcourir tout l’univers, tu ne trouveras pas un autre amour pareil, si ton cœur demande l’amour. Je t’aimerai de tout mon cœur, comme maintenant, et je t’aimerai parce que ton âme est pure, claire, transparente, parce que, quand je t’ai regardé pour la première fois, j’ai reconnu aussitôt que tu es l’hôte de ma demeure, l’hôte désirable, et que ce n’est pas par hasard que tu es venu chez nous. Je t’aime parce que, pendant que tu regardes, tes yeux aiment et parlent de ton cœur. ”
“ Des larmes brillaient dans les yeux de la jeune femme, des yeux bleus profonds, avec de longs cils qui se détachaient sur la blancheur de son visage et ombraient ses joues pâles. Un sourire éclairait ses lèvres, mais le visage portait la trace d’une terreur mystérieuse et enfantine. Elle se serrait timidement contre le vieillard et on voyait qu’elle tremblait toute d’émotion. Frappé, fouetté par un sentiment inconnu, joyeux et tenace, Ordynov les suivit rapidement et, sur le parvis de l’église, leur coupa le chemin. Le vieillard le regarda d’un air hostile et sévère. ”
“ Elle est vaniteuse, elle rêve de liberté, mais elle ne sait pas elle-même de quoi son cœur souffre... Il vaut mieux que les choses restent ce qu’elles sont... Hé ! Monsieur, tu es trop jeune ! Ton cœur est encore chaud... Écoute, Monsieur, un homme faible ne peut pas seul se retenir ! Donne-lui tout, il viendra de lui-même et rendra tout, même si tu lui donnes la moitié de l’univers. Donne la liberté à un homme faible, il la ligotera lui-même et te la rapportera. Pour un cœur naïf la liberté ne vaut rien... ”
“ Le vieillard lâcha la porte. – J’ai besoin d’un coin, n’importe quoi, dit Ordynov en se précipitant dans le logement et s’adressant à la belle. Mais il s’arrêta étonné, comme pétrifié, dès qu’il eut jeté un regard sur ses futurs logeurs. Devant ses yeux se déroulait une scène muette extraordinaire. Le vieux était pâle comme un mort, on eût dit qu’il se trouvait mal. Il regardait la femme d’un regard de plomb, immobile et pénétrant. Elle, d’abord, pâlit aussi, mais ensuite tout son sang afflua à son visage et ses yeux brillèrent étrangement. Elle conduisit Ordynov dans l’autre chambre. ”
“ En effet, il se lève et commence à endosser son pardessus. — Mais où vas-tu, Emelian Ilitch ? Voyons, écoute, où vas-tu ? — Non, Astafi Ivanovitch, adieu ; ne me retenez pas. Et de nouveau il se met à pleurer. Je m’en vais, Astafi Ivanovitch. Vous n’êtes plus comme autrefois. — Comment, pas comme autrefois ? C’est toi qui es devenu bête comme un enfant. Seul, tu périras, Emelian Ilitch. — Non, Astafi Ivanovitch... Maintenant, quand vous sortez, vous fermez votre coffre. Et moi, je vois ça et je pleure... Non, laissez-moi partir ; ça vaut mieux, Astafi Ivanovitch. ”
“ Le vieillard la prit dans ses bras puissants et la pressa fortement contre lui. Elle cacha sa tête sur le sein du vieillard et alors, par tous les traits de son visage, il eut un rire si triomphant et si terrible que l’horreur saisit Ordynov. La ruse, le calcul, la tyrannie froide et jalouse, la moquerie de son pauvre cœur déchiré, Ordynov entendait tout cela dans ce rire. ”
“ Ordynov s’assit. – Vois-tu quelle sœur tu as ! continua le vieillard en riant et laissant voir deux rangées de dents blanches, saines. Amusez-vous, mes amis ! Eh bien, Monsieur ! ta sœur est-elle jolie ?... Dis, réponds... Regarde comme ses joues brillent. Mais regarde donc ! Admire la belle... Fais voir que ton cœur souffre... Ordynov fronça les sourcils et regarda le vieillard avec colère. Celui-ci tressaillit sous ce regard. Une rage aveugle bouillonnait dans la poitrine d’Ordynov. Un instinct animal lui faisait deviner un ennemi mortel. ”
“ Parfois c’étaient des moments d’un bonheur trop intense, écrasant, quand la vitalité augmente démesurément en tout l’être humain, quand le passé devient plus clair, retentit du triomphe de la joie, quand on rêve d’un avenir inconnu, quand un espoir merveilleux descend sur l’âme comme une rosée vivifiante, quand on a le désir de crier d’enthousiasme, quand on sent que la chair est impuissante devant la multitude des impressions, que le fil de l’existence se rompt et qu’en même temps on acclame avec frénésie sa vie ressuscitée. ”
“ Il était surpris que la vieille ne s’approchât pas comme elle le faisait toujours, à l’heure tardive, vers le poêle à demi éteint qui éclairait d’une lueur faible, vacillante, tout le coin sombre de la chambre, et qu’elle ne réchauffât pas, comme d’habitude, ses mains osseuses, tremblantes, au foyer mourant, tout en bavardant et marmottant quelque chose, avec un regard seulement de temps à autre, un regard étonné sur son étrange locataire qu’elle jugeait un peu fou à cause de ses longues lectures. ”
“ La foule et la vie de la rue, le bruit, le mouvement, la nouveauté des choses, toute cette activité, ce train-train de la vie courante qui ennuie depuis longtemps le Pétersbourgeois affairé, surmené, qui, toute sa vie, cherche en vain, et avec une dépense énorme d’énergie, la possibilité de trouver le calme, le repos dans un nid chaud acquis par son travail, son service ou d’autres moyens – toute cette prose, terre à terre, éveillait en Ordynov, au contraire, une sensation douce, joyeuse, presque enthousiaste. ”
“ Il lui semblait qu’on montrait perfidement aux yeux de l’âme, qui a recouvré la vue, sa propre chute, qu’on martyrisait un pauvre cœur « faible », qu’on lui expliquait la vérité à tort et à travers, qu’on le maintenait à dessein dans la cécité quand cela était nécessaire, que l’on flattait astucieusement son cœur impétueux et troublé et que l’on coupait ainsi, peu à peu, les ailes d’une âme aspirant à la liberté mais incapable de révolte ou d’un élan libre vers la vie... ”
“ Non, Astafi Ivanovitch, je n’ai pas pris votre pantalon. Il frissonne, se frappe la poitrine, sa voix tremble. Il commence à me faire peur. — Eh bien ! Emelian Ilitch, n’en parlons plus. Pardonnez-moi si, comme un sot, je vous ai fait des reproches à tort. Et le pantalon, que le diable l’emporte ! Nous n’en mourrons pas. Grâce à Dieu, nous avons des bras, nous n’irons pas voler... et nous ne mendierons pas à un étranger, un pauvre homme : nous gagnerons notre pain... ”
“ Il arrive que par une journée chaude, étouffante, tout à coup le ciel entier devient noir et l’orage éclate en pluie et en feu sur la terre assoiffée ; et l’orage attache des perles de pluie aux branches des arbres, fouette l’herbe des champs, écrase sur le sol les tendres fleurs, pour qu’après, aux premiers rayons du soleil, tout, revivant de nouveau, acclame le ciel et lui envoie son encens voluptueux et l’hymne de sa reconnaissance... Mais Ordynov ne pouvait maintenant se rendre compte de ce qui se passait en lui. ”
“ Sans mot dire, Ordynov avança sa coupe. – Attends... Si quelqu’un a un désir quelconque, qu’il soit réalisé ! prononça le vieillard en levant sa coupe. Ils choquèrent leurs coupes et burent. – Allons, maintenant buvons tous deux, vieillard, dit Catherine en s’adressant au maître. Buvons si ton cœur est tendre pour moi ! Buvons au bonheur vécu ; saluons les années passées ; saluons le bonheur et l’amour ! Ordonne donc de verser si ton cœur brûle pour moi !... – Ton vin est fort, ma belle, mais toi, tu ne fais qu’y tremper les lèvres, dit le vieux en riant et tendant de nouveau sa coupe. ”
“ Parfois il prend un livre, le plus grand, et me fait la lecture... Il lit toujours des choses si sévères, si terribles ! Je ne sais ce qu’il lit, je ne comprends pas tous les mots, mais la peur me saisit et quand j’écoute sa voix, c’est comme si ce n’était pas lui qui lisait, mais quelqu’un de méchant qu’on ne peut adoucir. Alors mon cœur devient triste, triste... il brûle... C’est effrayant !... – Ne va pas chez lui ! Pourquoi vas-tu chez lui ? dit Ordynov comprenant à peine ses paroles. ”
“ « Choisis un des deux, ma belle... Qui tu aimes et qui tu n’aimes pas. » Tu te rappelleras ?... Tu attendras une nuit ? ajouta-t-elle en posant les mains sur les épaules d’Ordynov et le regardant avec tendresse. – Catherine, ne va pas chez lui, ne te perds pas... Il est fou ! chuchota Ordynov, qui tremblait pour elle. – Catherine ! appela la voix derrière la cloison. – Quoi ? Tu penses qu’il me tuera ? demanda Catherine en riant. Bonne nuit, mon cœur, mon pigeon, mon frère, dit-elle en appuyant sa tête contre sa poitrine, tandis que, tout d’un coup, des larmes coulaient de ses yeux. ”
“ Et soudain il se mit à rire méchamment en regardant avec colère Ordynov. – Je l’ai acheté ce que je l’ai acheté, repartit Catherine... Aux uns cela paraîtrait bien cher, aux autres très bon marché... L’un veut tout vendre et ne rien perdre ; l’autre ne promet rien, mais le cœur obéissant le suit... Et toi, ne fais pas de reproches à un homme, ajouta-t-elle en regardant tristement Ordynov ; verse donc du vin dans ta coupe, vieillard. Bois au bonheur de ta fille, de ta douce esclave obéissante, telle qu’elle était quand elle t’a connu pour la première fois... Lève ta coupe ! ”
“ Ordynov était troublé au plus profond de lui-même. Une émotion pénible, indéfinissable, intolérable, parcourait toutes ses fibres, comme un poison, et grandissait à chaque mot du récit de Catherine. Un désir sans espoir, une passion avide et douloureuse possédaient ses pensées, troublaient ses sentiments, et, en même temps, une tristesse profonde, infinie, oppressait de plus en plus son cœur. Par moments il voulait crier à Catherine de se taire, il voulait se jeter à ses pieds et la supplier avec des larmes de lui rendre ses anciennes souffrances, son sentiment pur d’auparavant. ”
“ Souvent j’ai sommeil, mais la peur me tient éveillée, et il me paraît alors que l’orage se prépare autour de moi, que ça me portera malheur, que les méchants me déchireront, me tueront, que les saints n’entendront pas mes prières et qu’ils ne me sauveront pas de la douleur effroyable... Toute l’âme se déchire comme si le corps entier voulait se fondre en larmes... Je commence à prier de nouveau et je prie jusqu’au moment où la Sainte Vierge de l’icône me regarde avec plus de tendresse. Alors je me lève et je me couche comme une morte. Parfois je m’endors sur le sol, à genoux devant l’icône. ”
“ Le lendemain, à huit heures du matin, Ordynov pâle, ému, non encore remis du trouble de la veille, frappait à la porte de Iaroslav Ilitch. Il n’aurait su dire pourquoi il était venu, et il recula d’étonnement, puis s’arrêta comme pétrifié sur le seuil en voyant Mourine dans la chambre. Le vieillard était plus pâle encore qu’Ordynov ; il paraissait se tenir à peine sur ses jambes, terrassé par le mal. Cependant il refusait de s’asseoir malgré l’invitation réitérée de Iaroslav Ilitch, tout heureux d’une pareille visite. ”
“ Ta tête est comme un serpent rusé bien que ton cœur soit plein de larmes. Tu trouveras toi-même ta voie, et tu glisseras entre le malheur. Parfois tu pourras vaincre par la raison, et là où la raison ne sera pas suffisante, tu étourdiras par ta beauté. Énerve l’esprit, brise la force et même un cœur de bronze se fendra... Si tu auras des malheurs, de la souffrance ? La souffrance humaine est pénible, mais au cœur faible le malheur n’arrive pas. ”
“ Oui, comme toujours, répondit Ordynov, à qui venait une très bonne idée. – C’est bien, Vassili Mihaïlovitch, c’est noble ! Iaroslav Ilitch serra fortement la main d’Ordynov. Vous serez l’ornement de notre société... Que Dieu mette le bonheur sur votre chemin ! Mon Dieu ! comme je suis heureux de vous avoir rencontré ! Que de fois j’ai pensé à vous ! Que de fois je me suis dit : Où est-il notre bon, noble et spirituel Vassili Mihaïlovitch ! Ils prirent un cabinet particulier. Iaroslav Ilitch commanda des hors-d’œuvre, donna l’ordre d’apporter de l’eau-de-vie et, tout ému, regarda Ordynov. ”
Termes fréquents
Œuvres similaires
L’Esprit souterrain (Fédor Dostoïevski…Niétotchka Nezvanova (Fédor Dostoïevski…Jeannette et Guillaume, ou L'amour éprouvé…Le Gars de Bergen, d'après une légende…La Femme d’un autre (Fédor Dostoïevski…Le Visage émerveillé (Anna de Noailles…Le Journal d’un Homme de trop…Les Pauvres Gens (Fédor Dostoïevski…Krotkaïa (Fédor Dostoïevski)Tableaux et récits religieux : album illustré de magnifiques dessins…
