“ Arrivée à l’endroit où se finissait le sentier et où j’avais ramassé la lettre, madame M*** s’arrêta et d’une voix faible et haletante d’angoisse m’annonça qu’elle se sentait plus mal et qu’elle désirait s’en retourner. En revenant, nous approchions de la grille du jardin, lorsqu’elle s’arrêta de nouveau et sembla réfléchir ; un sourire désespéré passa sur ses lèvres ; elle paraissait tout affaiblie, accablée par sa douleur, et pourtant résignée, passive et muette ; tout à coup elle revint sur ses pas, sans prononcer une parole. ”
Résumé
“Krotkaïa”, est une œuvre de Fédor Dostoïevski. Des thèmes tels que madame M, Loukérïa ou Tancrède y sont abordés.
Citations de Krotkaïa (Fédor Dostoïevski)
“ Je devinais bien que dans toute cette comédie, ce n’était pas moi qui jouais le plus vilain rôle ; pourtant je me sentis si confus, si exaspéré, si effrayé, que, tout haletant de honte, le visage en pleurs, en proie au trouble et au désespoir le plus profond, je m’ouvris passage à travers les deux rangs de fauteuils pour me précipiter vers mon bourreau en criant suffoqué par les larmes et l’indignation : — N’avez-vous pas honte... vous, de dire tout haut... devant toutes ces dames... une chose aussi invraisemblable... et aussi méchante ?... Vous parlez comme une petite fille... ”
“ Tout à coup des voix éloignées parvinrent jusqu’à nous : — Madame M***, Nathalie ! Nathalie !... Vivement, elle se leva et silencieusement s’approcha de l’endroit où j’étais couché. Elle se baissa ; je sentis qu’elle me regardait en face ; mes cils palpitèrent. Ah ! quel effort pour ne pas ouvrir les yeux et continuer à respirer avec la même égalité paisible ? car les battements précipités de mon cœur m’étouffaient. Son souffle ardent me brûla la joue ; elle approcha son visage tout près du mien, comme si elle eût voulu m’éprouver. ”
“ Il me serait difficile de dire combien de temps je restai plongé dans cette sorte d’extase, mais tout à coup je revins à moi, en entendant tout près, à une vingtaine de pas, dans une percée du parc, frayée entre la grande route et la maison seigneuriale, l’ébrouement d’un cheval qui frappait la terre avec impatience, creusant le sol de ses sabots. Ce bruit que j’entendais provenait-il de l’arrivée même du cavalier ? ou ce bruit me chatouillait-il depuis longtemps déjà, mais vainement, les oreilles, sans pouvoir m’arracher à mes observations ? je l’ignore. ”
“ Ce n’est que par haine fausse et violente pour moi que cette inexpérimentée avait pu se décider à accepter ce rendez-vous et, près du dénouement, ses yeux se dessillèrent. Elle n’était que troublée et cherchait seulement un moyen de m’offenser, mais, bien qu’engagée dans cette ordure, elle n’en put supporter le dérèglement. Est-ce cet être pur et sans tache en puissance d’idéal, que pouvait corrompre un Efimovitch, ou quelqu’autre de ces gandins du grand monde ? Il n’est arrivé qu’à faire rire de lui. La vérité a jailli de son âme et la colère lui a fait monter aux lèvres le sarcasme. ”
“ La jeunesse est généreuse, n’est-ce pas ? du moins la bonne jeunesse est généreuse, et emportée, et sans grande tolérance ; si quelque chose ne lui va pas, aussitôt elle méprise. Moi, je voulais de la grandeur, je voulais qu’on inoculât au cœur même de la grandeur, qu’on l’inoculât aux mouvements même du cœur, n’est-ce pas ? je choisis un exemple banal : Comment pouvais-je concilier le prêt sur gages avec un semblable caractère ? ”
“ Deux fois de suite elle baisa cette main. — Nathalie ! Nathalie ! Où es-tu ? criait-on à quelques pas de nous. — Je viens ! répondit-elle de sa belle voix pleine et harmonieuse, en ce moment voilée et tremblante de larmes ; mais elle le dit si bas que seul je pus entendre ce « Je viens ! » Alors je me trahis : tout mon sang me monta du cœur au visage. Tout à coup un baiser rapide et ardent me brûla les lèvres. Je poussai un faible cri et j’ouvris les yeux, mais aussitôt un fichu de gaze me tomba sur le visage, comme pour me protéger des rayons de soleil. ”
“ Je me sentais incapable de lutter contre la moindre idée ; déconcerté, le cœur mortellement blessé, je pleurais à chaudes larmes. De plus, j’étais fort irrité. L’indignation et la rancune bouillonnaient dans mon cœur ; jamais auparavant je n’avais éprouvé de semblables émotions, car c’était la première fois de ma vie que je ressentais un vrai chagrin et que je subissais un sérieux outrage. Tout ce que je raconte là est absolument vrai et sincère, et je suis sûr de ne rien exagérer. Mes premiers sentiments romanesques, encore vagues et inexpérimentés, avaient été violemment choqués ”
“ Parmi ses amies, elle aimait et préférait à toute autre une jeune dame, sa parente éloignée, qui se trouvait aussi dans notre société. Entre elles s’était établie une douce et délicate amitié, de celles qui se plaisent souvent à germer entre deux caractères opposés, lorsque l’un est plus austère, plus profond et plus pur, et que l’autre, reconnaissant une supériorité réelle, s’y soumet avec tendresse et modestie, non sans garder le sentiment intime de sa propre valeur et conserver cette affection dans le fond de son cœur, comme un talisman. ”
“ Tout ce qui s’était passé la veille me revint à la mémoire ; que n’aurais-je pas donné alors pour pouvoir encore une fois embrasser ma nouvelle amie, ma charmante blonde ? mais il était encore trop tôt ; tout le monde dormait. M’habillant à la hâte, je descendis au jardin et m’acheminai vers le parc. Je me glissai dans les endroits où la verdure était le plus touffue ; les arbres exhalaient un âcre parfum de résine ; les rayons du soleil qui pénétraient gaiement à travers le feuillage semblaient se réjouir de pouvoir percer par endroits la brume transparente qui montait des taillis. ”
“ Et comment même supposer cela cinq minutes avant ? J’ai appelé Loukérïa. Je ne me séparerai jamais de Loukérïa maintenant. Ah nous aurions pu nous entendre encore ! Nous nous étions seulement beaucoup deshabitués l’un de l’autre pendant cet hiver... N’aurions-nous pas pu nous accoutumer de nouveau l’un à l’autre ? Pourquoi n’aurions-nous pas pu nous reprendre d’affection l’un pour l’autre et commencer une vie nouvelle ? Moi je suis généreux, elle l’est aussi : voilà un terrain de conciliation, quelques mots de plus, deux jours de plus et elle aurait tout compris. ”
“ Tout en parlant, notre hôte se frottait les mains et paraissait tout satisfait de lui-même. Remarquez que Tancrède ne lui rendait pas le plus petit service, qu’il lui occasionnait seulement des dépenses ; que, de plus, l’ancien hussard avait perdu sa vieille réputation de brillant cavalier avec ce magnifique animal, ce fainéant, comme il l’appelait, qu’il avait payé un prix fabuleux et qui n’avait pour lui que sa beauté. Il se sentait transporté de joie, car son Tancrède, en refusant encore une fois de se laisser monter, avait conservé son prestige et prouvé de nouveau son inutilité. ”
“ Pauvre femme ! quel que fût son secret, par ces moments d’angoisse dont j’ai été témoin et qui ne s’effaceront jamais de ma mémoire, elle expiait toutes ses fautes, si tant est qu’elle en eût commis ! Le signal du départ fut donné joyeusement ; un grand brouhaha se fit entendre ; de vives conversations et des éclats de rire partirent de tous côtés comme des fusées. En deux minutes la terrasse fut déserte. Madame M*** renonça à la partie de plaisir en se disant indisposée ; comme chacun se hâtait, personne ne l’importuna par des regrets, des questions et des conseils. ”
“ Sans doute, il ne dépendait que de moi de rendre la vie et le bonheur à ce pauvre cœur mourant ; mais comment m’y prendre ? comment faire le premier pas ? J’étais en proie à un cruel tourment. Plus de cent fois j’essayai de m’approcher d’elle, mais à chaque tentative je sentais le feu me monter au visage. Tout à coup il me vint une idée lumineuse ; je crus avoir trouvé un moyen ; cette pensée me ranima. — Voulez-vous que je vous fasse un bouquet ? m’écriai-je d’une voix si joyeuse que madame M*** releva la tête et me regarda fixement. ”
“ Ce soir-là, surtout, il avait beaucoup de succès. Gai, plein d’entrain et de verve, il devint bientôt maître de la conversation et força tout le monde à l’écouter. Quant à sa femme, elle paraissait si souffrante et si triste, que je pensais voir à chaque instant des larmes perler au bout de ses longs cils. Cette scène, comme je l’ai dit tout à l’heure, me frappa et m’intrigua au plus haut point. Je quittai le salon en proie à un étrange sentiment de curiosité qui me fit rêver toute la nuit de M. M***, et pourtant il m’arrivait rarement de faire de mauvais rêves. ”
“ Notre hôte ne souffla mot, mais, aujourd’hui, je me souviens qu’un sourire fin et équivoque effleura ses lèvres. Il ne s’était pas mis lui-même en selle pour attendre le cavalier qui s’était vanté de son adresse, et, tout en se frottant les mains, il jetait à chaque instant des coups d’œil d’impatience du côté de la porte. Les deux palefreniers qui retenaient le cheval paraissaient animés du même sentiment ; ils étaient, de plus, tout gonflés d’orgueil en se sentant sous les regards de toute la société, près de cette bête magnifique qui, à chaque instant, cherchait à les renverser. ”
“ Madame M*** dévorait fiévreusement sa lettre. Ses joues brûlantes, ses yeux brillants de larmes, son visage resplendissant, dont chaque trait reflétait maintenant le sentiment joyeux qui l’animait, tout témoignait clairement que son bonheur entier était enfermé dans cette lettre et que son angoisse s’était dissipée en un moment, comme la fumée. Une sensation d’une douceur infinie, contre laquelle il m’eût été impossible de résister, inonda mon cœur. Non ! ”
“ Le fond de sa vie était si lamentable que je ne comprends pas comment, dans une pareille situation, elle avait pu garder la force de rire, la faculté de curiosité qu’elle a montrée en parlant de Méphistophélès. Mais, la jeunesse ! — C’est cela précisément que je pensais alors avec orgueil et joie, car je voyais de la noblesse d’âme dans ce fait que, bien qu’elle fût sur le bord d’un abîme, la grande pensée de Gœthe n’en étincelait pas moins à ses yeux. La jeunesse, même mal à propos, est toujours généreuse. ”
“ Quelques instants après, nous étions auprès du perron. On m’enleva de selle tout pâle et respirant à peine. Je tremblais, comme un brin d’herbe agité par le vent ; quant à Tancrède, s’affaissant de tout son poids sur ses jambes de derrière, il se tenait immobile, les sabots profondément enfoncés dans le sol ; un souffle brûlant s’échappait de ses naseaux rouges et fumants ; il était secoué par un frisson comme une feuille morte, stupéfait d’un tel affront et plein de rancune contre cet enfant dont l’audace restait impunie. ”
“ Mais un soir, après une journée particulièrement insupportable pour moi, j’étais resté en arrière des autres promeneurs et j’allais m’en retourner, me sentant extrêmement las, quand j’aperçus madame M*** assise sur un banc dans une allée écartée. Seule, la tête penchée sur sa poitrine, elle chiffonnait machinalement son mouchoir et semblait avoir choisi exprès ce lieu désert. La méditation dans laquelle elle était plongée était si profonde qu’elle ne m’entendit pas m’approcher d’elle. Dès qu’elle m’aperçut elle se leva rapidement, se détourna, et je vis qu’elle s’essuyait vivement les yeux. ”
“ Ces cœurs si purs, souvent blessés, renferment des trésors de sympathie, de consolation, d’espérance ; et en effet, celui qui aime beaucoup souffre beaucoup ; ses blessures sont soigneusement cachées aux regards curieux, car un chagrin profond d’ordinaire se tait et se dissimule. Pour elles, jamais elles ne sont effrayées à l’aspect d’une plaie profonde, repoussante même ; quiconque souffre est digne d’elles ; d’ailleurs, elles semblent nées pour accomplir quelque action héroïque. Madame M*** était grande, svelte et bien faite, quoique un peu mince. ”
“ Nous entendions le concert incessant de tous ces êtres qui « ne sèment ni ne récoltent », mais qui sont libres comme l’air fouetté par leurs ailes légères. Chaque fleur, chaque petit brin d’herbe, exhalant un parfum, sorte d’encens offert au Tout-Puissant, semblait remercier le Seigneur de tant de félicité et de béatitude ! Je regardais la pauvre femme qui se trouvait isolée et comme morte au milieu de toute cette allégresse ; au bout de ses cils perlaient deux grosses larmes, chassées du cœur par une douleur aiguë. ”
“ Et moi je demanderai : que m’importait la vie, puisqu’un être qui m’était cher avait levé le fer sur moi. Je sentais de plus, de toutes les forces de mon être, qu’à cette minute, il s’agissait entre nous d’une lutte, d’un duel à mort, duel accepté par ce lâche de la veille, par ce même lâche que jadis l’on avait chassé d’un régiment ! ”
“ Le groupe eut bientôt disparu. Je regardai alors ma compagne et j’étouffai un cri de stupeur ; elle était livide, et de grosses larmes jaillissaient de ses yeux. Par hasard nos regards se rencontrèrent : elle rougit et se détourna ; l’inquiétude et le dépit passèrent sur son visage. Comme la veille, bien plus encore que la veille, j’étais de trop, — c’était clair comme le jour... — mais comment faire pour m’éloigner ? Madame M*** eut cependant une inspiration ; elle ouvrit son livre, et, tout en rougissant et en évitant mon regard, me dit, comme si elle venait de remarquer sa bévue : — Ah ! ”
“ Bien qu’ils n’emploient leurs instincts qu’à de grossiers persiflages, à des jugements bornés, à l’étalage d’un orgueil démesuré, ces individus ont du succès dans le monde. Ils passent tout leur temps à observer les fautes et les faiblesses des autres, et fixent toutes ces observations dans leur esprit ; avec la sécheresse de cœur qui les caractérise, il ne leur est pas difficile, possédant par devers eux tant de préservatifs, de vivre sans difficulté avec autrui. ”
“ Moi je crie aussi sans être le chevalier, et aucune voix ne me répond. On dit que le soleil vivifie l’univers. Le soleil se lève, regardez-le : n’est-ce point un mort ? Il n’y a que des morts. Tout est la mort. Les hommes sont seuls, environnés de silence. ”
“ Oui, c’était là, évidemment, la cause de son angoisse ! Quelques-uns des invités remarquèrent sa pâleur et son trouble, et l’accablèrent aussitôt de questions sur sa santé, et de fâcheuses condoléances, auxquelles elle fut obligée de répondre en riant et en badinant ; car elle faisait tous ses efforts pour paraître gaie. Puis, par instants, elle jetait, à la dérobée, un regard inquiet sur son mari qui s’entretenait tranquillement avec deux dames dans un coin de la terrasse ; la pauvre femme semblait aussi troublée et aussi frémissante que le premier soir lors de l’arrivée de M. M***. ”
“ C’était une enfant gâtée sous tous les rapports, et surtout, comme je l’ai entendu dire ensuite, gâtée par son mari, un petit homme, gros et vermeil, très-riche, très-affairé en apparence, d’un caractère mobile et inquiet, ne pouvant rester deux heures au même endroit. Chaque jour il nous quittait pour aller à Moscou ; il lui arrivait même de s’y rendre deux fois par jour, en nous assurant que c’était pour affaires. Il était difficile de trouver quelqu’un de meilleure humeur, de plus cordial, de plus comique, et en même temps de plus comme il faut que lui. ”
“ Et, moi, mon silence augmentait, augmentait..... Ne dois-je point me justifier ? Le point grave était l’affaire du prêt sur gages, n’est-ce pas ? Permettez, je savais qu’une femme, à seize ans, ne peut pas se résigner à une entière soumission envers un homme. La femme n’a pas d’originalité, c’est un axiome ; encore aujourd’hui c’est resté un axiome pour moi. Il n’importe qu’elle soit couchée là, dans cette chambre, une vérité est une vérité, et Stuart Mill lui-même n’y ferait rien. Et la femme qui aime, oh la femme qui aime ! même les vices, même les crimes d’un être aimé, elle les déifie. ”
Termes fréquents
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