Résumé

Portrait de Léon Tolstoï Léon Tolstoï Le Journal d’un marqueur

Et cependant, durant ces deux mois il y avait assez de sentiments, d’émotions, de bonheur pour remplir la vie entière. Ses rêves et les miens sur l’organisation de notre vie de campagne se réalisèrent tout autrement que nous le pensions. Mais notre vie n’était pas pire que nos rêves. Il n’y avait pas ce travail austère, cet accomplissement du devoir, ce sacrifice de soi-même et de la vie pour un autre que je m’imaginais quand j’étais fiancée. Au contraire, c’était un sentiment égoïste d’amour l’un pour l’autre, le désir d’être aimée, la joie incessante sans cause et l’oubli de tout au monde.
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Mais la musique était notre plaisir préféré et le plus grand, qui chaque fois faisait vibrer en nos cœurs une nouvelle corde et nous révélait l’un à l’autre. Quand je jouais son morceau favori, il s’asseyait sur le divan éloigné, d’où je le voyais à peine, et par une sorte de gêne, il tâchait de cacher l’impression que faisait sur lui la musique. Mais souvent, quand il ne s’y attendait pas, je me levais du piano, m’approchais de lui et essayais de saisir sur son visage des traces d’émotion ; l’éclat inusité et l’humidité des yeux, qu’il s’efforcait en vain de me cacher.
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Et toi, comme exprès, tu ne veux pas me comprendre ; et tu veux me sacrifier quoi ? j’ai honte pour toi, pour ton humiliation, j’ai honte ! Le sacrifice ! — répéta-t-il.
« Ah ! voilà le pouvoir du mari, — pensais-je : — blesser et humilier la femme qui n’est pas du tout coupable. Voilà en quoi consistent les droits du mari ; mais je ne me soumettrai pas. »
— Non, je ne sacrifierai rien, — prononçai-je ; — et je sentis que mes narines se dilataient d’une façon anormale et que le sang quittait mon visage. J’irai samedi à la soirée, j’irai absolument !
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