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Tout n'est pas contractuel dans le contrat, le pacte social entre résiliation et usure
En Bref
- Lu comme un contrat au sens strict, le pacte social autorise sa propre rupture : une clause injuste en fait une fraude, une corruption le rend nul, et le peuple lésé peut en rédiger un nouveau.
- Aucun contrat ne tient par ses seules clauses : la société lui impose des devoirs que les parties n'avaient pas prévus, lui refuse son autorité s'il est injuste et l'étend à des tiers qu'il ne nomme pas.
- Léon Bourgeois, auteur de Solidarité en 1896, remplace le contrat originel par une dette envers d'innombrables inconnus, née d'un quasi-contrat que nul n'a signé et que la loi, selon lui, peut sanctionner.
- Ratifié après coup et sans cesse renouvelé, un tel pacte ne se rompt pas d'un geste : il s'use quand ses membres cessent de reconnaître ce qu'ils se doivent.
En 1871, Albert de La Berge écrit du contrat social qu'il est « un pacte qu'on peut déchirer à tout instant », soumis en permanence à la volonté de ceux qui l'ont conclu [1]. La phrase a la netteté d'un article de code. Pourtant l'auteur s'arrête aussitôt. Faut-il en conclure, demande-t-il, que ce pacte ouvre la porte à toutes les révolutions, qu'il n'est qu'un acte sans valeur que chacun aurait le droit de renier ? Toute la difficulté tient dans ce repentir. Le mot de contrat promet une clause de sortie ; personne ne sait dire où elle se trouve, ni qui a qualité pour l'invoquer.
Si le pacte social était un contrat au sens strict, il tomberait dès qu'une de ses clauses serait violée, comme un bail ou une vente. Le XIXe siècle français, en le retournant dans tous les sens, découvre autre chose. Ce pacte tient surtout par ce qu'aucune clause n'énonce : des règles antérieures à la signature, une dette que personne n'a souscrite, un consentement qui ne vient qu'après coup. Un tel lien ne se résilie pas d'un geste. Il se relâche ou se resserre, selon que ceux qu'il unit continuent ou non de le reconnaître. C'est sur ce terrain que les solidaristes de la fin du siècle ont voulu le refonder, non par un nouveau traité, mais par une figure juridique plus étrange : le quasi-contrat.
Saint-Just, Proudhon et le droit de déchirer le pacte
Prise au sérieux, la métaphore contractuelle donne un droit de rupture. Proudhon le formule sans détour en 1851. Le contrat social doit accroître pour chaque citoyen le bien-être et la liberté ; s'il s'y glissait des conditions léonines, si une partie des citoyens se trouvait exploitée par l'autre, ce ne serait plus un contrat, « ce serait une fraude » [2]. Contre elle, la résiliation pourrait être invoquée à tout moment et de plein droit . Le raisonnement est celui du droit privé : un acte vicié n'oblige plus. Il a la force de la clarté. Il fait aussi de chaque citoyen lésé le juge de la validité de l'ensemble.
La version révolutionnaire de cette logique ne se contente pas de rompre : elle réécrit. Pour Saint-Just, la force répressive n'est qu'une digue contre la corruption ; dès que le contrat social est perverti, il est nul, et le peuple doit s'assembler pour en former un nouveau qui le régénère [3]. L'Encyclopédie anarchiste assigne le même programme à la révolution sociale. Il s'agit de déchirer le contrat qui codifie les rapports individuels et collectifs, puis d'en rédiger un entièrement nouveau, aux fondements opposés [4]. Dans les deux cas, la société est un texte. On la corrige en repartant de la page blanche.
Ce pari suppose pourtant qu'il y ait eu une signature. Rousseau lui-même laisse la question ouverte. Entre chaque particulier et le public, qui n'ont aucun supérieur commun pour juger leurs différends, il se propose d'examiner si chacun reste maître de rompre le contrat dès qu'il se croit lésé [5]. L'objection la plus rude vient d'un anarchiste, Victor Serge. Ce contrat, qu'il dit prétendu, écrase chacun au nom de tous : on sera ouvrier, soldat ou prostituée parce qu'un engagement que nul ne vous a jamais demandé d'accepter vous y oblige [6]. Le contrat strict bute ici sur sa propre fiction. On ne dénonce pas un acte que l'on n'a jamais passé.
Proudhon rencontre lui-même la limite de la résiliation. Parlant cette fois des associations mutuelles, il tient le contrat de mutualité pour irrévocable de sa nature [7]. Des causes matérielles peuvent dissoudre ce qu'une telle société a de particulier ; dans sa disposition fondamentale, elle tend à créer un ordre nouveau et cesse d'être résiliable . Après un pacte de probité, de loyauté et d'honneur, des hommes ne peuvent pas se quitter en se disant : « Nous nous étions trompés » . Le contraste est instructif. Le même auteur qui ouvre la résiliation contre la fraude la referme dès que le lien engage la confiance plutôt que l'échange.
Le contrat de travail, ou ce qu'aucune clause ne dit
Un contrat n'est jamais seul : il s'inscrit dans des règles qui le précèdent. Célestin Bouglé, exposant ce que la sociologie apprend de la coopération, observe que la société tire d'un contrat signé des devoirs auxquels les contractants n'avaient pas pensé, et auxquels ils auraient même voulu se soustraire [8]. Quand nous échangeons les produits de nos activités, conclut-il, nous sommes pris dans un système de droits et de devoirs « antérieur et supérieur au contrat même » . La formule renverse l'ordre habituel. La signature ne crée plus l'obligation ; elle entre dans un ordre qui l'attendait.
Émile Durkheim fait de cette remarque une arme contre Spencer. Pour ce dernier, le contrat se réduit à l'échange ; l'action de la société sur lui ne peut donc être que négative [9]. Durkheim la tient au contraire pour positive. Elle ne déclenche pas la coopération, mais elle la règle dès qu'elle a commencé : un premier acte de coopération suffit pour que nous soyons engagés . L'engagement naît du fait de coopérer. Il ne se mesure pas à l'étendue de ce que l'on a promis.
La validité du contrat se juge alors à une aune extérieure aux parties. Si la société prête une force obligatoire aux accords, écrit Durkheim, c'est qu'en général ils assurent le concours harmonieux des fonctions ; un contrat injuste, qui trouble ce jeu, doit être destitué de toute autorité [10]. Il précise ailleurs sa mesure : un contrat n'est pleinement consenti que si les services échangés ont une valeur sociale équivalente [11]. On retrouve la fraude de Proudhon, mais déplacée. Ce n'est plus la partie lésée qui déchire l'acte. C'est la société qui refuse de le reconnaître, au nom d'une justice que l'acte ne contenait pas.
Le contrat de travail donne à cette idée sa forme la plus concrète. Une page de l'étude d'Alexis-G. Martini sur la notion du contrat de travail, en 1912, le dit avec force. Le travailleur n'y cherche pas seulement un profit ; il y engage sa personne et son activité pour des années, parfois pour la vie, et à travers lui sa femme, ses enfants, « la vie morale de tous les siens » [12]. Aucune clause ne stipule ces tiers. Ils sont pourtant l'enjeu véritable de l'accord. La convention collective que décrit Marcelle Kanner en 1938 va plus loin : les patrons s'y engagent envers tous les ouvriers de leurs ateliers, y compris ceux qu'ils embaucheront à l'avenir [13]. Le contrat oblige envers des personnes qui n'y sont pas encore entrées.
Le pacte de Rousseau repose lui-même sur une clause qu'il ne formule pas. Pour qu'il ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement l'engagement que quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps — ce qui revient, selon Rousseau, à le forcer d'être libre [14]. La clause décisive est la clause muette. Près d'un siècle plus tard, en 1849, le baron de Barante en tire une définition. Le contrat social désigne pour lui une pensée de droit et un intérêt commun, pacte tacite logé dans la conscience de chaque citoyen, qui lui fait sentir toute injustice comme une violation de la loi fondamentale [15]. D'un texte à l'autre, le pacte a quitté le papier pour la conscience.
Léon Bourgeois et la dette envers les innombrables inconnus
Le solidarisme part d'un constat qui ruine l'hypothèse d'un contrat originel. Dans Solidarité, en 1896, Léon Bourgeois pose que les hommes sont en société par un fait d'ordre naturel, antérieur à leur consentement et supérieur à leur volonté [16]. Nul ne peut se soustraire, ni matériellement ni moralement, à l'association humaine ; l'individu isolé, ajoute-t-il, n'existe pas . Si la société précède le consentement, elle ne peut pas en dépendre. On ne résilie pas ce que l'on n'a pas conclu.
Ce que Bourgeois met à la place du contrat, c'est une dette. Chacun reçoit de la vie sociale des services qu'il ne peut rendre un à un. Il doit donc payer à la société tout entière ce qu'il doit à ces « innombrables inconnus » dont il est le débiteur [17]. Le paiement prend une forme concrète : une contribution équitable aux institutions de solidarité sociale . La dette n'est pas une charge ajoutée à la liberté. Elle en est, selon Bourgeois, la condition préalable : c'est en s'en acquittant que l'on devient libre [18].
Le nom de quasi-contrat dit la position intermédiaire de cette dette. Elle ne naît d'aucune signature, mais elle n'est pas pour autant une affaire de pure conscience. Bourgeois la tient pour une obligation fondée en droit, dont la loi positive peut assurer l'exécution sans empiéter sur le droit de l'individu [19]. À plus d'un philosophe de son temps, qui voyait dans le pacte social l'abandon d'une partie de ses droits pour sauver le reste, il répond qu'on n'abandonne rien en reconnaissant une dette : on découvre la limite véritable de son droit [20]. Son exemple est celui d'un domaine reçu par don, par legs ou par bail, à charge d'en céder une part des fruits à des tiers . Le droit reçu porte en lui sa charge.
Reste le consentement, que le quasi-contrat ne supprime pas mais déplace dans le temps. Dès 1850, J.-E. Sabini imaginait l'enfant placé sous la tutelle sociale. Arrivé à l'âge de raison, chacun approuverait l'esprit du contrat et ratifierait ce qu'on a fait « pour lui et sans lui » [21]. Le consentement ne fonde plus le lien ; il le confirme après coup. Le commentaire d'une édition du Contrat social rapproche explicitement Rousseau et Bourgeois. Les hommes auraient toujours agi comme si les règles du pacte guidaient leur conduite, et le quasi-contrat désignerait ce que la nature des choses établit entre eux sans qu'il ait jamais été formulé [22].
Un pacte ratifié après coup ne se ratifie pas une fois pour toutes. Le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse en tire la conséquence. Bien compris, le contrat social est immanent à la société ; il est proposé à des membres sans cesse renouvelés, soumis à leur ratification continuelle, variable dans ses clauses à mesure que la raison progresse [23]. Chaque nouvel entrant le reçoit sans l'avoir signé et le reconduit, ou non, par sa conduite. Un tel contrat ne connaît pas de moment de rupture. Il connaît des degrés d'adhésion, et c'est en ce sens qu'il s'use plutôt qu'il ne se rompt.
La solidarité ne se présume pas, les objections au quasi-contrat
Le droit civil opposait à cette construction une règle ancienne. Dans les contrats, rappelle Camille Gérardin en 1884, la solidarité doit faire l'objet d'une convention expresse : dans le doute, il n'y en a pas, car « la solidarité ne se présume pas » [24]. Le mot a ici son sens technique, celui d'une clause qui lie plusieurs débiteurs, et la règle s'explique par sa dureté pour eux [25]. Gérardin admet pourtant une exception : la responsabilité collective qui découle d'une disposition de la loi a lieu de droit, sans clause spéciale . C'est par cette porte que Bourgeois veut faire passer la dette sociale. Non par une présomption, mais par la loi positive .
Encore faut-il que la loi suive. Haussonville, dans la Revue des Deux Mondes, relève l'écart entre le mot et la chose. En droit pur, un quasi-contrat peut recevoir une sanction civile ; or les solidaristes les plus déterminés n'en proposent aucune et se bornent à proclamer que l'assistance aux malheureux est une dette [26]. Leur quasi-contrat ressemble alors à l'obligation naturelle, qui n'a pas de sanction . L'objection touche juste. Entre une dette que la loi exige et un devoir que la conscience reconnaît, le quasi-contrat oscille. Il tire de cette oscillation sa force persuasive autant que sa fragilité.
Le vocabulaire de la dette, surtout, se retourne aisément. Ernest Legouvé, hostile au Contrat social, y voit l'arsenal de ce qu'il nomme les pires doctrines socialistes. Cette théorie biffe selon lui les mots de bienfaiteur et d'obligé, de charité et de reconnaissance, et fait des non-possédants des créanciers face à des possédants qui renient leur dette [27]. Jaurès dénonce l'usage inverse. Sous la Législative, un projet de travaux publics à salaire réduit transformait le contrat de mutuelle garantie en « une sorte de bilan arithmétique », où les pauvres valides payaient seuls les secours des pauvres invalides [28]. La dette peut désigner le riche ou le pauvre comme débiteur. Tout dépend de qui tient les comptes.
Reste l'objection de fond : la solidarité de fait ne dit rien de la justice. Célestin Bouglé le rappelle sèchement. La nature enseigne autre chose que l'assistance mutuelle, et l'interdépendance des êtres, que nous traduisons moralement par le mot de solidarité, est loin de répartir biens et maux selon la justice [29]. Le passage du fait au devoir ne va donc pas de soi. Alfred Fouillée y voit pourtant un mécanisme : la conviction de la solidarité est déjà un lien, et la solidarité naturelle, en se concevant, tend à se vouloir et à devenir solidarité morale [30]. Si le lien se resserre à mesure qu'on le pense, l'envers s'en déduit. Il se défait quand on cesse de le penser, sans qu'aucune clause ait été violée.
Deux idées du lien social se sont affrontées sous le même mot de contrat. La première le traite comme un acte privé : une clause injuste en fait une fraude, une corruption le rend nul, et le peuple lésé peut le déchirer pour en écrire un autre . La seconde découvre que tout contrat repose sur des règles qui le précèdent et engage des tiers qu'aucune clause ne nomme . Les solidaristes de la fin du XIXe siècle en ont tiré le quasi-contrat : une dette contractée du seul fait de vivre en société, que personne n'a souscrite et que la loi devrait sanctionner . Le consentement n'y disparaît pas. Il devient une ratification donnée après coup, et sans cesse renouvelée .
Cette refondation a ses fragilités, que ses contemporains ont aussitôt relevées. Le droit civil refusait de présumer une solidarité que nul n'a stipulée ; la dette sociale, faute de sanction, risquait de rester une proclamation ; et le langage de la dette pouvait aussi bien accuser les riches que faire payer les pauvres valides pour les pauvres invalides . Mais la question a changé de nature. Demander si le pacte social peut être rompu suppose qu'il fut un jour signé. S'il n'est qu'une adhésion continuée, il ne connaît pas de rupture, seulement de l'usure. Le pacte social ne se déchire pas : il se désapprend.
