“La manière de Vouet n'est plus celle de Mignard ; elle ne lui paroît plus assez digne de son attention. L'élégance, la noble simplicité de l'antique, tel est l'objet de ses nouvelles études. Il forme son goût sur ce qu'il y a de plus excellent”
“Ce génie sécond, on l'a remarqué , ne fut pas restreint à une feule manière. Il réussit également dans le grand & dans le petit; qualité rare qui se trouve à peine dans les plus habiles même. Paysages, animaux , architecture, tout est de son ressort, & par-tout il a des succès. Dirai-je qu'il eut le talent des pastiches, de travailler dans le goût de différens maîtres, d'atteindre leur touche jusqu'à séduire les plus grands connoisseurs ? Cette opération est un badinage , il est vrai , mais elle prouve la facilité de l'Artiste , la liberté de son pinceau.”
“Un artiste médiocre eut borné là son ambition. Satisfait de lui-même,il eût cru n'avoir plus besoin de leçons , mais le génie voit toujours des progrès à faire ; la perfection feule met des bornes à ses désirs. Vouer tient le sceptre de la peinture en France. C'est à son école que Mignard va pénétrer les mystères & saisir toutes les beautés de son art. Il y reçoit les mêmes principes que les Lebrun , les Lesueur , les Dorigny , les Tordebat, les Dufresnoy.”
“Mignard n'est pas sorti de l'enfance & il a peint la famille du docteur chargé de l'instruire. * Où donc a-t-il appris l'art de peindre ? Qui lui a enseigné l'usage du crayon , la pratique du pinceau , la connoissance de la palette, l'harmonie des couleurs ? Le génie lui-même & la vue des ouvrages de son frère. Les connoisseurs sont frappés du tableau : la perfection ne s'y fait pas remarquer , il est vrai ; mais c'est l'impulsion du génie qui n'est pas encore exercé par les règles”
“L'esclavage des passions est un obstacle aux progrès d'un artiste. Un Dieu souvent ennemi de celui des arts , semble vouloir asservir un jeune coeur, & un .coeur qui ne connoît que l'innocence. Mignard apperçoit le danger , & , ranimant son courage, il précipite son départ, l'Italie le reçoit sur ses bords.”
“Nicolas Mignard s'adonna de bonne heure à la peinture , dont il apprit les premiers principes à Troyes. Il est surnommé d'Avignon , parce qu'il se maria dans de P. Mignard. 11 goût pour la peinture : la science d'Esculape est celle que Pierre doit apprendre. Déjà il est entre les mains d'un docteur habile ; avec ce nouveau Galienil visite l'humanité souffrante.... Le génie veut-il être enchaîné ? La contrainte lui répugne , bien-tôt il rompt ses liens , il force la barrière qui le retient, il se fait jour au travers de voiles importuns ; son état est décidé par la nature”
“Il laisse les esprits en suspens. Que dis-je ? Les Artistes même ne balancent pas d'attribuer le tableau au disciple des Carraches, & lui donnent les plus grands éloges. En vain , satisfait de leur méprise , Mignard veut les détromper ; Lebrun , oui , Lebrun donne dans le piège, Il lui semble que le pinceau de son rival ne puisse atteindre à une si haute perfection , il entraîne tous les sentimens & il ne faut rien moins que l'évidence pour le convaincre de son erreur.”
“Minerve inspire Mignard & cet Artiste crayonne la victoire de Louis. Mais le fort paroît envier à notre Compatriote l'exécution de ces esquisses. Plein de jours & comblé d'honneurs , son corps s'affoiblit, une langueur importune s'empare de ses membres. En vain dans cet état il veut encore manier le pinceau , sa main tremblante s'y refuse. Il surmonte pour quelque temps la foiblesse qui l'accable. L'amour du travail ne l'abandonne pas dans ses derniers rnomens : mais la nature s'épuise enfin.”
“Le Dieu d'Epidaure n'obtient point les hommages du jeune Mignard. Son esprit rejette un aliment qui lui est étranger. La Déesse des beaux-arts est l'objet de ses voeux ; elle captive son esprit , elle a toute, son application. S'il voit un malade, ce n'est point pour apprendre à le guérir; il en examine l'attitude pour la dessiner ensuite. cette ville , & pour le distinguer de son frère qui fut surnommé le Romain.”
“Ils saisiront le goût des attitudes, la science des draperies, la régularité de la perspective , l'observation du costume , la fraîcheur du coloris , la vérité descarnations, la légéreté, la facilité de la touche, l'usage de l'histoire & de la fable , la richesse & la grâce des compositions qui devint son caractère distinctif.”
“Ce ne sont pas des préceptes que viennent écouter nos concitoyens ; c'est à un triomphe qu'ils prétendent assister ; c'est aux suc- de P. Mignard. 7 ces des Eleves qu'ils s'empressent d'applaudir ; c'est à la gloire des vainqueurs qu'ils viennent s'intéresser. Consormons-nous à l'esprit qui les anime & présentons leur une espèce de triomphe, en célébrant un des Artistes à qui cette Ville a donné le jour. Rappeller à des citoyens la gloire de leurs compatriotes , c'est les engager à marcher sur leurs traces : l'éloge des grands hommes est une leçon pour qui veut être cher à la patrie.”
“Dans sa route il s'arrêta chez son frère à Avignon , & parcourut quelques villes des environs. Mais , étant à Lyon , il reçut de nouveaux ordres de se rendre à Fontainebleau , où il fit les portraits du Roi & de la Reine mere. Malgré ses talens pour ce genre de peinture , Mignard n'aimoit pas à faire des portraits de femme. Elles ne veulent pas, disoit-il , se faire peindre telles quelles sont. C'est l'idée qu'elles se sont faite de la beauté qu'elles veulent que le Peintre copie, non pas leur visage.”
“Par-tout il observe la nature, afin de la rendre avec plus de vérité. (p) La renommée le precede; elle l'annonce dans tous les lieux de son passage. Cette cité fameuse , jadis la soeur de Rome & l'émule d'Athene, Marseille la reçoit dans son port ; la nouvelle en est portée de bouche en d'être le. plus grand Peintre de portraits , fit naître à Louis XIV. le désir d'avoir le sien de la main d'un si habile Artiste. Le Cardinal , alors premier Ministre , engagea le Roi à faire revenir Mignard en France.”
“Vouet admire les talens de son éleve , il prévoit sa gloire future , & tente de l'attacher à sa famille. Une Princesse ( h ) veut prendre des leçons de dessin , le choix tombe sur Mignard, elle goûte ses enseignemens. Une telle distinction va sans doute le fixer à la cour & le retenir en France. Non, MM. comme l'antique Sicyone fut long-temps la nourrice des peintres & de la peinture , ainsi Rome , depuis , devint la patrie des arts & des artistes.”
“B iv 24 Eloge rite l'approbation & les suffrages de tout le Sénat. C'est là qu'il se perfectionne dans les vrais principes du coloris & de la distribution des lumières. Le grand Artiste ne perd rien de ce qui peut contribuer à sa gloire. Mignard revient donc à Rome plus habile & plus instruit. Il croit y fixer son séjour. Un établissement semble l'y retenir : les Romairs le regardent comme naturalisé parmi eux. Vaine erreur ! Le bruit de ses succès avoit pénétré jusqu'à la Cour de Louis XIV. Il est digne du siécle & du regne de ce Prince.”
“Lebrun lui-même l'avoit assuré. Pour savoir plus exactement la vérité , le Chevalier invita à dîner chez lui Mignard, Lebrun & quelques autres amis. On examine le tableau plus attentivement. Lebrun soutint toujours qu'il étoit du Guide, & de sa plus grande force. Tous furent de son avis : Qui eut osé dire le contraire après un si habile Maître ? Enfin , Mignard voulut parier trois cens louis qu-il n'étoit pas du Guide. La dispute s'échauffe , & Mignard satisfait , dit : Je suis trop honnête homme pour parier á coup sûr , M. le Chevalier .”
“On reposa le mort, & Mignard acheva son étude. B 18 Eloge tendre nom d'inséparables , leurs études sont les mêmes , leur richesse est commune. Mais la fortune n'est pas toujours le partage des talens , les ressources s'épuisent, la nécessité se fait sentir; nos Artistes s'abandonnerontils à l'inquiétude qu'entraîne après soi l'indigence ? Eloignés des lieux où ils virent le jour , en reprendront-ils la route pour y chercher des secours ? Ah ! 1 'émulation ne connoît pas ces sentimens ; ce ne sont pas des richesses qu'ils ambitionnent; ce sont des connoissances qu'ils veulent acquérir.”
“Santeuil convaincu du mérite des peintures de Mignard , donna cette devise à une médaille de cet Artiste. Stupuit natura aquari. 26. Eloge bouche. Les citoyens les plus distingués s'empressent de le visiter , l'admiration lui attire deshommages ; rien n'est épargné pour lui rendre agréable le séjour de cette ville. De toutes celles qui se trouvent sur ses pas, il n'en est point qui n'obtienne quelque chefd'oeuvre de sa main. De nouveaux honneurs l'attendent à Avignon , où il revoir un frère chéri.”
“Jean-Paul de Lascaris, Grand-Maître de Malthe, ayant vu des portraits de Mignard, voulut être peint de sa main. Il l'engagea à venir à Malthe , & lui offrit de le recevoir Chevalier de grâce. B iij 22 Eloge génie le porte aux grands sujets, il en suit le mouvement. Le Vatican lui offre des chefs-d'oeuvre de Raphaël. A cet aspect quels sentimens n'éprouve-til pas ? L'étonnement le saisit ; à peine peut-il comprendre qu'un mortel puisse atteindre à tant de perfection. Les tableaux de cet Artiste sublime deviennent l'objet des études de Mignard.”
“Après la mort de Mignard , k Roi daigna conserver à la fille de cet Artiste le logement qu'il avoit á Versailles ; grâce jusqu'alors sans exemple. Elle n'a rien négligé,dit M. le Comte de Caylus, pour illustrer la mémoire de son pere. En 1716,elle donna à l'Académie de Peinture son buste de marbre par Desjardins. Elle a fait écrire sa vie par l'Abbé de Monville. Enfin , elle s'est fait faire un tombeau aux Jacobins de la Rue St Honoré, où elle est représentée prosternée devant le buste de son pere ,qui est de Girardon. M.de Feuquieres dit qu'elle est morte à Paris en 1742 , âgée de 90 ans 44.”