“ Lac mouvant, firmament liquide à l’envers, cloche musicale, Que l’homme recevant mes mesures retentisse à son tour sous le puissant Souverain-Ciel. Pour cela j’ai nommé l’hymne de mon règne : Les Lacs. L’ABÎME Face à face avec la profondeur, l’homme, front penché, se recueille. Que voit-il au fond du trou caverneux ? La nuit sous la terre, l’Empire d’ombre. Moi, courbé sur moi-même et dévisageant mon abîme, — ô moi ! — je frissonne, Je me sens tomber, je m’éveille et ne veux plus voir que la nuit. NUÉES Ce sont les pensées visibles du haut et pur Seigneur-Ciel. ”
Victor Segalen
Résumé
Stèles, recueil de poèmes de Victor Segalen publié en 1912, explore la culture chinoise à travers une structure originale inspirée des monuments gravés. Rédigé durant son premier voyage en Chine, ce recueil mêle inscriptions en mandarin, calligraphie et thèmes orientaux, tout en évitant les stéréotypes occidentaux.
Divisé en six groupes thématiques, il célèbre l’Empire, l’Empereur et la pérennité des pierres, tout en questionnant l’éphémère des pouvoirs humains. Publié initialement en petit nombre, Stèles a connu un retentissement tardif, devenant un pilier de la poésie française moderne.
Citations de Stèles (Victor Segalen)
“ L’Empereur dit : qu’il revienne, et je le recevrai, et je l’accueillerai comme un hôte. Comme un hôte petit, qu’on gratifie d’une petite audience, — pour la coutume, — et d’un repas et d’un habit et d’une perruque afin d’orner sa tête rase. Comme un hôte douteux que l’on surveille ; que l’on reconduit bien vite là d’où il vient, pour qu’il ne soudoie personne. Car l’Empire, qui est le monde sous le Ciel, n’est pas fait d’illusoire : le bonheur est le prix, seul, du bon gouvernement. ”
“ SANS MARQUE DE RÈGNE Honorer les Sages reconnus ; dénombrer les Justes ; redire à toutes les faces que celui-là vécut, et fut noble et sa contenance vertueuse, Cela est bien. Cela n’est pas de mon souci : tant de bouches en dissertent ! Tant de pinceaux élégants s’appliquent à calquer formules et formes, Que les tables mémoriales se jumellent comme les tours de veille au long de la voie d’Empire, de cinq mille en cinq mille pas. Attentif à ce qui n’a pas été dit ; soumis par ce qui n’est point promulgué ; prosterné vers ce qui ne fut pas encore, Je consacre ma joie et ma vie et ma piété à dénoncer des règnes sans années, des dynasties sans avènement, des noms sans personnes, des personnes sans noms, Tout ce que le Souverain-Ciel englobe et que l’homme ne réalise pas. ”
