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Penser sans mots, l'aphasie et le vieux soupçon qui confond la parole et la raison
En Bref
- Au XIXe siècle, la médecine a défini l'aphasie par l'intelligence conservée : est aphasique celui qui comprend et répond par gestes ou par écrit sans pouvoir parler, une séparation qui tenait en partie à la définition elle-même.
- Paul Broca, médecin qui fit du langage articulé une faculté que la maladie peut détruire seule, a retiré à la parole son statut de preuve de la raison : l'idée peut survivre au mot.
- Au début du XXe siècle, une école rattachée au neurologue Pierre Marie a soutenu que tout aphasique est un esprit diminué ; d'autres neurologues ont admis un affaiblissement sans en faire la cause du trouble du langage.
- Le soupçon le plus tenace ne vient pas des traités mais du regard ordinaire : devant un homme qui ne répond plus, on a conclu à la simulation ou à l'effondrement de l'esprit.
Un malade ne prononce plus qu'une syllabe, « tan », toujours la même. Charles Richet en tire une leçon nette : puisque le mot sort distinctement, les muscles de la parole sont intacts, et ce qui s'est perdu n'est pas dans la bouche [1]. Reste à savoir où il se trouve. Les aphasiques, note le même auteur, jouent aux échecs et aux cartes, s'intéressent à leurs affaires et les discutent par des gestes multipliés [2]. Un esprit entier serait donc enfermé derrière une langue brisée. Ou bien l'esprit lui-même a été touché, et le silence n'en est que le signe le plus visible.
Entre ces deux lectures se joue une question plus ancienne que la neurologie : peut-on penser sans mots ? Une conviction tenace répond non, et fait de la parole la mesure de la raison. La clinique du XIXe siècle a bâti la notion d'aphasie contre elle, en inscrivant l'intelligence conservée dans sa définition même [3]. Une autre école, au début du siècle suivant, a tenu au contraire tout aphasique pour un esprit diminué [4]. Aucune n'a emporté la décision. Et pendant que les savants disputaient, l'entourage jugeait sur ce qu'il voyait, un homme qui ne répond plus, et concluait volontiers à un esprit éteint [5].
L'attribut divin, ou le muet tenu pour suspect
La conviction trouve sa formule la plus haute dans une page de George Sand. Une voix s'y indigne qu'on puisse préférer le chant du rossignol à la parole humaine, « cet attribut divin qui distingue l'homme de la brute », faite pour préciser et classer les idées les plus abstraites [6]. La parole n'y est pas un instrument parmi d'autres. Elle est la frontière de l'espèce. L'image ne dit rien des malades, mais elle dit d'avance ce que leur silence risque de signifier.
La même conviction peut aussi conduire à minimiser la maladie plutôt qu'à rabaisser le malade. En 1872, Pierre Foissac tient le langage parlé pour la faculté par laquelle l'intelligence humaine se forme, s'exerce et se transmet [7]. Il en conclut qu'un abîme sépare cette faculté des quelques mots oubliés, altérés ou impossibles à produire que l'on observe dans l'aphasie . Le raisonnement est habile. Si la parole est la pensée, l'aphasie ne peut atteindre la parole véritable ; elle n'en abîme que la surface. La doctrine reste sauve, au prix d'une maladie réduite à quelques mots perdus.
Dans la pratique, la conviction prend une forme plus brutale : le soupçon. Joseph Grasset rapporte en 1881 un raisonnement qu'il dit encore récent, opposé à l'aphasique qui attribuait son état à un crime. Si l'intelligence est libre et si les muscles du visage et de la langue ne sont pas paralysés, l'homme peut parler, et « s'il ne parle pas, c'est qu'il ne veut pas » [8]. Le syllogisme ne laisse au malade que la folie ou la simulation. Le même traité, sur le terrain du droit, ne lui offre guère davantage : que l'intelligence soit oblitérée, ou que, restée lucide, elle ne puisse se manifester ni par la parole, ni par l'écriture, ni par le geste, le malade doit être interdit [9]. Pour la vie civile, une pensée qui ne se montre pas compte comme une pensée absente.
La brèche décisive vient d'une autre définition du langage. Paul Broca, dans ses mémoires réunis en 1888, prête aux animaux eux-mêmes des signes qui sont une espèce de langage. Tous les langages, écrit-il, reposent sur un même fonds, le lien entre une idée et un signe vocal, graphique ou mimique [10]. La parole articulée n'est plus qu'un de ces signes, et la pathologie montre qu'elle peut périr isolément . L'attribut de l'homme devient une faculté parmi d'autres. On peut désormais perdre les mots sans perdre l'idée qu'ils portaient.
Broca et le malade qui écrit ce qu'il ne peut dire
Dès lors, l'aphasie se définit par ce qui subsiste. Broca décrit des malades sans paralysie qui expriment par écrit, sans la moindre hésitation, les idées les plus compliquées, et qui ne peuvent pourtant plus les dire [11]. Son critère est d'une grande sobriété. Si l'homme privé de parole comprend les questions et trouve le moyen d'y répondre par des gestes, des attitudes ou ses quelques sons, il est assez intelligent pour parler ; ce qui lui manque est la faculté spéciale du langage articulé [12]. Le doute tombe tout à fait, ajoute-t-il, quand le malade accomplit des actes plus difficiles que la parole elle-même [13]. L'intelligence ne se lit plus dans la parole, mais à côté d'elle.
L'aphasie devient alors, pour les psychologues, une expérience que la nature réalise à leur place. Alfred Binet y voit « une expérience de dissociation » : la pensée subsiste, seul le mot qui l'exprime est aboli [14]. Charles Richet en tire une conséquence sur la nature même du langage. S'il est une mémoire, c'est une mémoire si spéciale qu'on ne peut la confondre avec les autres, puisque la maladie la frappe isolément . La pathologie sert ici d'argument philosophique. Ce que la tradition soudait, la lésion le sépare.
Encore fallait-il distinguer l'aphasique de ceux qui se taisent faute d'idées, ou qui pensent de travers. Dès 1866, Édouard Fournié prend l'exemple des fous : leur mémoire, leur attention, leurs conceptions sont bouleversées, et pourtant ils ne sont pas aphasiques [15]. L'aphasie ne peut donc être le symptôme d'un entendement dérangé. Ferdinand Laulanié trace la même ligne au tournant du siècle, depuis l'autre bord : l'idiot ne parle pas parce qu'il n'a pas d'idées, et il n'est pas aphasique pour autant [16]. Il ajoute une réciproque qui pèsera lourd. Un aphasique peut être déchu intellectuellement, mais ce n'est pas cette déchéance qui le rend aphasique .
Le critère, pourtant, a quelque chose de circulaire. Grasset le reconnaît sans détour : l'intégrité de l'intelligence « fait partie de la notion d'aphasie », de sa définition même . Henri Hallopeau en tire la règle en 1884. Si l'altération de l'intelligence suffit à expliquer le trouble de la parole, il ne s'agit pas d'une aphasie vraie [17]. Le raisonnement écarte d'avance les cas qui le contrediraient. L'aphasique pense, parce qu'on n'appelle aphasique que celui dont la pensée n'explique pas le silence. La clinique n'a pas tant réfuté la vieille conviction qu'elle ne s'est donné un objet où celle-ci ne pouvait pas entrer.
Pierre Marie et l'intelligence diminuée
Les cliniciens savaient que leur définition simplifiait. Hallopeau précise aussitôt que l'intelligence assez bien conservée de l'aphasique n'est pas pour autant intacte . Armand Hornus, en 1877, juge que les aphasiques ont en général plus d'intelligence qu'il n'en faut pour parler, mais qu'ils n'en gardent parfois que « d'assez beaux débris », déchus de leur splendeur première [18]. Grasset met en garde contre deux erreurs symétriques : croire à une intelligence toujours intacte, ou à la ruine que le silence semble annoncer . La porte restait entrouverte. Une doctrine allait s'y engouffrer.
Au début du XXe siècle, la formule s'inverse. Les symptômes de l'aphasie sensorielle, écrit Georges Rouma en 1907, ne viennent pas d'une destruction des images du langage, mais d'une seule cause, la diminution de l'intelligence ; et il résume : « tout aphasique est un être à intelligence diminuée » . Ce qui distingue les malades n'est plus la pensée mais un organe. Selon que le noyau lenticulaire est détruit ou intact, l'un ne peut parler, l'autre parle en jargon . Le nom que les textes attachent à ce retournement est celui de Pierre Marie. Maurice Halbwachs en retient en 1925 l'idée que le langage intérieur est atteint dans son ensemble, et en conclut que c'est l'intelligence en général qui est touchée [19].
Le retournement atteint jusqu'au vocabulaire. Pour Hallopeau, en 1884, l'aphasie vraie désignait le trouble que l'intelligence ne suffit pas à expliquer . En 1917, Charles Chatelin, se réclamant de Pierre Marie, la rattache à la lésion de la zone de Wernicke, tenue pour le centre intellectuel du langage : le malade y parle, souvent trop, mais il parle mal et comprend mal ce qu'on lui dit [20]. Le même mot nomme désormais une atteinte de l'intelligence du langage. Henri Bergson prend acte de l'ébranlement sans le trancher. La théorie de l'aphasie édifiée depuis Broca, dit-il, est combattue par des savants d'une compétence indiscutable, au nom d'une observation plus attentive des lésions [21].
Le renversement n'a pourtant pas emporté toute la neurologie. En 1910, James Purves-Stewart rappelle qu'on observe des démences avancées sans la moindre aphasie. Il admet la diminution de l'intelligence remarquée chez les aphasiques, mais il l'attribue à la rupture du mécanisme cérébral du langage, et juge moins aisé d'admettre que le trouble dépende du seul déficit intellectuel [22]. Un an plus tard, La pratique neurologique tient une ligne de partage. L'intelligence de l'aphasique peut être diminuée, mais jamais jusqu'au niveau de l'idiot, et l'aphasie se définit indépendamment de la démence [23]. La concession est réelle. La frontière demeure.
Une troisième lecture déplace la question. Bergson décrit l'aphasique qui tourne autour du mot sans parvenir à mettre le doigt dessus, puis le laisse échapper au détour d'une périphrase [24]. Le souvenir est donc là. Ce qui faiblit, selon lui, n'est pas la mémoire, mais l'ajustement à la situation que le mécanisme cérébral doit assurer, une force dont le signe est la précision . Le malade n'aurait perdu ni ses idées ni ses mots, mais le geste exact qui les joint. L'alternative entre esprit intact et esprit diminué s'en trouve, sinon dissoute, du moins mal posée.
Halbwachs, Zola et le regard des autres
Pour Maurice Halbwachs, l'aphasie n'est même pas d'abord un fait médical. Si on la reconnaît, écrit-il en 1925, c'est aux réactions du groupe, qui s'étonne qu'un de ses membres n'attache plus aux mots le sens convenu que les autres leur donnent [25]. Il tient pour une erreur la recherche de la cause dans une lésion cérébrale ou dans la seule conscience du malade . La thèse du sociologue est radicale, et elle se discute : elle écarte d'un trait la lésion que la clinique, depuis Broca, plaçait au centre . Mais elle désigne juste un lieu. Le diagnostic commence dans le regard d'autrui.
Ce regard se trompe, même averti. Dans Travail, Émile Zola fait parler un personnage qui pose des diagnostics et connaît la leçon des cliniciens : l'intelligence peut rester intacte après la perte de la parole, car ne pas parler n'est pas ne pas penser [26]. Il avoue pourtant avoir cru M. Jérôme « sombré à jamais dans l'enfance sénile » . Le savoir ne protège pas de l'impression. Devant un homme qui se tait, l'esprit le plus instruit conclut encore à l'effondrement.
La source de l'erreur tient à la situation plus qu'au malade. Grasset la désignait dès 1881 : c'est l'absence de moyens de communication avec les autres hommes qui semble indiquer une disparition ou une perversion grave de l'intelligence . Binet décrit cette situation dans sa forme extrême. L'aphasique complet garde le souvenir et le raisonnement, mais cesse d'être en communication avec ses semblables, et il arrive que le geste même soit perdu [27]. Alors plus rien ne témoigne de la pensée. Le soupçon n'a plus de contradicteur.
Le malade, lui, ne s'y trompe guère. Halbwachs, qui tenait pourtant l'intelligence de l'aphasique pour atteinte , observe qu'il est rare qu'un aphasique oublie qu'il fait partie d'une société : il sait que ceux qui l'entourent et lui parlent sont « des hommes comme lui » [28]. Le paradoxe est cruel. Celui que l'entourage croit sorti de la communauté des esprits est souvent le dernier à en douter. L'exclusion, quand elle a lieu, vient du côté de ceux qui parlent.
La perte de la parole pose toujours la même question : un homme qui ne trouve plus ses mots pense-t-il encore ? La médecine du XIXe siècle a répondu oui, en séparant le langage articulé de l'intelligence, mais elle l'a fait en partie par définition, en ne nommant aphasie que le silence qu'une pensée défaillante n'expliquait pas . Une école du début du XXe siècle a répondu non, en tenant tout aphasique pour un être à l'intelligence diminuée . Les neurologues n'ont suivi ni l'une ni l'autre jusqu'au bout : plusieurs ont admis l'affaiblissement tout en refusant d'en faire la cause du trouble du langage .
Le soupçon, lui, ne s'est jamais logé tout entier dans les traités. Il vit dans la scène ordinaire où un homme ne répond plus, et où l'on conclut de son silence à son absence, au point de le croire simulateur ou retombé en enfance . Contre cette pente, la clinique n'a jamais eu qu'un argument : regarder ce que le malade fait encore, la partie d'échecs, le geste, la réponse par signes . La pensée muette ne se prouve pas par la parole. Elle se prouve par l'attention de ceux qui acceptent de la chercher ailleurs.
