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L'Intelligence en procès : quand la faculté fabricatrice échoue à saisir le vivant
En Bref
- Selon Henri Bergson, l'intelligence est une faculté « fabricatrice » qui solidifie le réel et se concentre sur le mesurable pour des fins pratiques, la rendant structurellement aveugle au flux continu de la vie (« durée pure »).
- Le penchant de l'intelligence pour la mesure (telle que les tests et la psychométrie) est emblématique de sa réduction du complexe en données manipulables, échouant à saisir l'empathie et la sensibilité.
- L'intelligence, isolée de l'intuition et des passions, est jugée stérile et peut devenir un instrument de pouvoir et de contrôle social, servant de marqueur pour l'élite et justifiant la domination.
- Le dépassement de cette intelligence limitée réside dans son rééquilibrage par l'intuition et la sensibilité, permettant une connaissance qui épouse la complexité et l'élan créateur du réel.
L'intelligence est couramment perçue comme la faculté maîtresse de l'humanité, le levier par lequel le monde est mû [1] et le véritable moteur de l'histoire, supérieur à la simple force matérielle des technologies [2]. Elle est la puissance qui permet de saisir le caché et l'essentiel au-delà des apparences et de la routine [3]. Pourtant, une critique fondamentale émerge de l'œuvre d'Henri Bergson et d'autres penseurs, qui remet en question la nature même de cette faculté. Face à la fluidité et à la créativité imprévisible de la vie, l'intelligence apparaîtrait comme une force de simplification et de solidification, plus apte à manipuler la matière qu'à comprendre l'élan de l'existence.
Cette critique repose sur l'idée que l'intelligence se détourne par essence de la vision du temps réel, de la durée pure dans laquelle s'inscrit notre évolution et celle de toutes choses [4]. Elle fonctionne en comblant des vides conçus non pas comme des absences de choses, mais comme des absences d'utilité, sous l'influence du désir et des nécessités vitales [5]. Son domaine est celui du répétable, du mesurable et du pratique. En solidifiant tout ce qu'elle touche, elle se montre inapte à saisir le flux continu de la vie, qui par définition la déborde . Cette tendance la rendrait stérile lorsqu'elle est isolée des passions et de la volonté d'agir [6], et la soumettrait même aux faits matériels qu'elle cherche à analyser, la laissant constamment dépassée par leur complexité [7].
La question de la capacité de l'intelligence à saisir les aspects non productifs et non mesurables de l'existence devient alors centrale. Ce questionnement explore la nature d'une faculté qui, bien que créatrice de sciences et de techniques [8], semble échouer dans les domaines de l'empathie [9] et de la sensibilité [10]. Il interroge également son rôle ambivalent dans la société, où elle est à la fois célébrée comme un outil de libération [11] et dénoncée comme un instrument de pouvoir et d'oppression au service d'une élite [12, 13]. En analysant ses mécanismes, ses limites et ses implications sociales, il est possible de tracer le portrait d'une puissance en procès, jugée sur sa capacité à aller au-delà de sa propre nature fabricatrice pour embrasser la totalité du réel.
La nature fabricatrice de l'intelligence
L'intelligence se définit avant tout par sa fonction pratique et analytique. Elle est la faculté de juger, de raisonner, de former des idées abstraites et de discerner l'essentiel pour utiliser au mieux les expériences passées . Son efficacité se mesure à sa capacité d'adaptation et à sa rapidité dans la résolution de problèmes concrets [14]. Dans le domaine du savoir, elle est ce qui permet de démêler le vrai du faux, d'organiser la connaissance de manière lumineuse et de porter un jugement équitable sur les événements [15]. Cette vocation opératoire la pousse à créer ses propres instruments, au premier rang desquels figurent le langage, les sciences et les techniques, qui lui permettent de manipuler le monde . Elle est ainsi fondamentalement orientée vers l'action et l'utilité, une disposition qui façonne sa manière même de percevoir la réalité.
Cette orientation pratique induit un processus de solidification du réel. Pour agir sur le monde, l'intelligence doit le décomposer en objets stables, prévisibles et maniables. Elle se concentre sur ce qui se répète et répugne instinctivement au fluent, à ce qui change et évolue de manière continue . Cette tendance est si profonde qu'elle ne pense pas le temps réel, mais le fige en une succession de moments discrets . Cette vision est corroborée par l'observation d'Émile Montégut, qui décrit une pensée contemporaine qui ne guide plus les faits mais est au contraire déconcertée et subjuguée par eux, s'efforçant de ressembler aux choses matérielles . L'intelligence, dans cette perspective, ne crée pas tant qu'elle ne réarrange et ne fige ce qui existe déjà.
La conséquence de cette approche est une prédominance de la mesure et de la quantification. L'évaluation de l'intelligence elle-même devient un objet de science, où des épreuves et des tests sont conçus pour l'apprécier, sinon la mesurer précisément . Ces méthodes se concentrent sur des critères de performance observables, comme la rapidité et l'exactitude , mais elles peinent à saisir les nuances plus subtiles d'un esprit, comme ses phases de repos ou les causes physiologiques d'un retard intellectuel [16]. Cette réduction de l'intelligence à des indicateurs mesurables est emblématique de sa tendance générale à transformer la complexité du vivant en données inertes et manipulables.
Les angles morts du regard intellectuel
La principale limite de cette intelligence fabricatrice est son incapacité à saisir l'essence même de la vie, que Bergson identifie à la "durée pure" . Puisque la vie est un élan créateur et un flux continu, elle déborde par nature les cadres rigides et statiques que l'intellect lui impose . Laissant une "frange indécise" autour de ses représentations conceptuelles, l'intelligence ne peut qu'esquisser les contours d'une réalité qu'elle ne pénètre jamais complètement . Livrée à elle-même, détachée des passions et de la volonté, cette faculté devient stérile, un égoïsme qui se cache derrière le paravent de la science . Certains penseurs vont jusqu'à dénoncer les "jeux stériles de l'intelligence" comme étant en opposition directe avec les forces vivifiantes de l'esprit créateur [17].
Cette cécité s'étend profondément aux sphères morale et affective. L'intelligence, si prompte à l'analyse, peut se révéler incapable de deviner et de sentir la détresse d'autrui, manquant ainsi à une forme supérieure de compréhension humaine . Son développement peut même se faire au détriment de la sensibilité et de l'attachement, conduisant à une forme de maladie qui supprime le cœur . De plus, elle peut être mobilisée pour construire des argumentations complexes justifiant des systèmes d'oppression qui vont à l'encontre des besoins fondamentaux d'amour et d'égalité que le cœur et la foi reconnaissent pourtant comme évidents [18].
Face à ces défaillances, plusieurs auteurs appellent à rééquilibrer ou à dépasser l'intelligence en la subordonnant à d'autres facultés. Un juste équilibre entre l'intelligence et la sensibilité est ainsi proposé comme le secret pour prolonger la force de la vie et échapper à l'épuisement né de l'abus des idées pures [19]. L'imagination est également présentée comme un pouvoir bien plus vaste et fécond, une émanation du principe créateur dont la culture pourrait permettre d'étendre les progrès de l'humanité au-delà des limites actuelles [20]. Elle possède une force propre, capable de nous saisir et de nous transporter même en l'absence de toute stimulation sensorielle [21].
Pour Bergson, la solution réside dans l'intuition, une faculté capable de saisir la vie de l'intérieur. Une démarche philosophique qui s'efforcerait de "réabsorber l'intelligence dans l'intuition" permettrait non seulement de dissoudre de nombreuses difficultés spéculatives, mais aussi de donner plus de force pour agir et pour vivre [22]. Un tel retour à l'intuition briserait le sentiment d'isolement de l'individu et de l'humanité, en les réinscrivant dans le grand tout de la nature . Cette perspective ne rejette pas l'intelligence mais cherche à la réintégrer dans une compréhension plus vaste et plus vivante du réel.
L'intelligence comme enjeu de pouvoir
Loin d'être une notion neutre et objective, l'intelligence est un concept socialement construit et un enjeu de pouvoir. Pour ses critiques les plus virulents, elle n'est qu'un masque pour la domination sociale . Dans cette perspective, être "intelligent" signifie moins posséder des capacités cognitives supérieures que d'occuper une situation officielle, de jouir d'une fortune qui dispense de participer à la production et de parler avec assurance de choses que l'on ne comprend pas . Cette définition cynique de l'intelligence comme art d'être "du côté du manche" explique la méfiance qu'elle peut inspirer, étant associée au capital, à la fonction et à la propriété [23].
Ainsi conçue comme un marqueur de l'élite, l'intelligence devient un instrument de contrôle social. L'autorité intellectuelle peut être utilisée pour justifier des hiérarchies politiques, comme lorsque la démocratie est présentée comme la soumission des décisions autorisées à la révision par l'ignorance [24]. Les puissants disposent de deux manières de maintenir les peuples dans la soumission : leur refuser l'instruction ou, de façon plus subtile, instituer un enseignement de l'erreur conforme à leurs intérêts [25]. Dans ce système, philosophes, penseurs et artistes peuvent trahir leur vocation en devenant les "mauvais bergers" du peuple, mettant leur talent au service des dirigeants pour exploiter l'inconscience des masses .
Toutefois, une vision contraire présente l'intelligence comme la principale force d'émancipation. Elle est le levier qui affranchit les esclaves et renverse les bastions de la féodalité [26]. Ce sont les idées, produits de l'intelligence, qui mènent le monde, et non les forces brutes ou les machines . L'expansion de l'intelligence individuelle est ainsi vue comme la cause directe de l'avènement de la république et de l'abolition des privilèges et des pouvoirs factices . Dans cette lutte pour le progrès, la science et la raison sont des armes contre l'erreur ancienne et les dogmes qui cherchent à proclamer leur banqueroute [27].
Les perspectives examinées dressent le portrait d'une intelligence profondément ambivalente. D'une part, elle est la faculté fabricatrice qui ordonne, analyse et solidifie le réel pour le rendre maîtrisable, créant ainsi les outils de la science et du progrès matériel . D'autre part, cette même tendance à la fixation et à l'utilitarisme la rend aveugle au flux continu de la vie, à la "durée pure" qui constitue l'essence de l'existence . Cette tension fondamentale la place en procès, critiquée pour sa stérilité lorsqu'elle est isolée de la sensibilité et pour son incapacité à sonder les profondeurs de l'âme humaine .
Le dépassement de cette opposition ne réside pas dans un rejet pur et simple de l'intellect, mais dans son intégration au sein d'une compréhension plus holistique de l'être. La voie suggérée est celle d'une réconciliation, où la rigueur et la précision acquises dans l'étude de la matière seraient mises au service de la connaissance de l'esprit [28]. Il s'agirait d'élargir le champ de l'intelligence en l'enrichissant des apports des sciences humaines, de l'histoire des mœurs et des institutions, afin d'approfondir la philosophie générale de l'univers [29]. En suivant les traces de la "suprême intelligence" dans l'harmonie des lois de la nature [30] et en la réabsorbant dans la puissance de l'intuition , l'humanité pourrait alors aspirer à une connaissance qui ne mutile plus le réel, mais en épouse la complexité et l'élan créateur.
