“ Un jour, près de Dlepta, une attaque brusque et inattendue le jeta contre terre, la tête en avant ; il heurta un rocher et se blessa. « Barba Yani ! Aman, Barba Yani ! Que faites-vous ? Vous avez mal ? » Non, Barba Yani n’avait plus mal Le mal resta pour moi... Ce fut le ver rongeur de ma vie d’après. La nostalgie de cette amitié perdue et le désir de chercher, malgré tout, une affection me décidèrent, quelques années plus tard, à retourner dans mon pays, à m’approcher d’un être humain, à l’aimer comme j’aimais Kyra et ma mère, comme j’aimais Barba Yani. ”
Panaït Istrati
Élements biographiques
Panaït Istrati (1884-1935), écrivain roumain écrivant en français, surnommé « le Gorki des Balkans », incarne l’errance et la lutte sociale dans une œuvre marquée par un engagement politique fort et une critique du pouvoir.
Issu des classes populaires, ses récits, notamment les Récits d’Adrien Zograffi (Kyra Kyralina, Oncle Anghel), combinent autobiographie, réalisme social et mélancolie existentielle. Son témoignage Vers l’autre flamme dénonce sans ambiguïté la dictature stalinienne, illustrant une pensée libre qui le condamna à l’oubli jusqu’à la redécouverte de son héritage littéraire.
Citations de Panaït Istrati
“ Je sais encore que notre plus grande erreur est de trop désirer le bonheur, tandis que la vie reste indifférente à nos désirs : si nous sommes heureux, c’est par hasard ; et si nous sommes malheureux, c’est encore par hasard. Dans cette mer pleine d’écueils qu’est la vie, notre barque est à la merci des vents, et notre adresse ne peut éviter que peu de chose. Et c’est inutile d’accuser quelqu’un, ou d’accrocher son espoir à quelque chose : on est destiné au bonheur ou au malheur, avant de sortir du ventre de sa mère. ”
“ DRAGOMIR Quatre ans s’étaient écoulés depuis le jour où Adrien avait écouté, de la bouche de Stavro, l’histoire de Kyra. Malgré ses recherches et ses efforts pour rencontrer le malheureux limonadier et lui prouver son affection et son amitié, celui-ci était resté introuvable. Il le crut mort. Et l’existence, maintenant fort mouvementée, de notre passionné jeune homme, suivit sa destinée. Mais cette destinée était toute à son service, au moins pour ce qui l’intéressait le plus dans la vie : le besoin de regarder sans cesse dans le gouffre de l’âme humaine. ”
“ Heureux est celui qui sent le moins, ou qui ne sent rien : le peu qu’il demande, l’existence le lui donne. Et malheureux est celui qui sent et qui veut : il n’a jamais assez. Adrien reconduisait son oncle à son terrier. Anghel s’arrêta devant sa porte, et dit à Adrien, au moment de se séparer : — Adrien ! Je mourrai bientôt, car mes boyaux sont brûlés par l’alcool. Regarde-moi bien, et rappelle-toi, chaque fois que tu voudras cracher sur un ivrogne, que moi, ton oncle Anghel, homme propre et aimant la vie propre, je suis devenu ivrogne et que je meurs ivrogne, par la faute de personne. ”
“ Si j’arrive à sauver mon œil et à effacer toute trace de laideur, je vivrai et vous me reverrez... Si mon œil est perdu, vous ne me reverrez plus... Et voilà ce que j’ai à vous dire : toi, Kyra, si — comme je le pense, — tu ne te sens pas portée pour vivre dans la vertu, dans cette vertu qui vient de Dieu et s’exerce dans la joie, — ne sois pas vertueuse, contrainte et sèche, ne te moque pas du Seigneur, et sois plutôt ce qu’il t’a faite : sois une jouisseuse, sois débauchée même, mais une débauchée qui ne manque pas de cœur ! ”
“ Et disant cela, le prêtre donna sa bénédiction, et sortit. — Anghel, lui dit sa sœur, aussitôt leur cousin parti, tu n’as pas été respectueux avec le père Stephane, tu as oublié qu’il est prêtre. — Au contraire, sœur, j’ai dû me rappeler qu’il est prêtre, pour lui dire que ne je crois pas aux dires des prêtres. C’est leur faute si je n’ai plus de foi dans leur Dieu : pourquoi nous donnent-ils un architecte tout-puissant et qui se mêle, à chaque instant, à notre vie ? Il n’y a rien de vrai dans cette histoire ; mais la vérité doit être ailleurs. ”
“ « Quand partez-vous ? » s’écria Kyra. « Dans quelques heures, aussitôt que le soleil descendra. » Heureux au comble du malheur, nous tombâmes à ses pieds, nous lui enlaçâmes les genoux. Il était notre sauveur ! Et le soir, dans le bruit infernal qui venait du pont, blottis dans la cabine où nous fumions des tchibouks farcis d’opium, la tête hallucinée, dans un brouillard d’inconscience et de bonheur, la cabine commença à nous bercer d’une façon qui nous fit croire que nous allions vers le ciel. Nous n’allions pas vers le ciel, ni à Stamboul pour retrouver notre mère. ”
“ Je me sentis coupable de la vie opulente que je menais ; dans mon jeune cœur naquit le besoin de me créer un métier indépendant qui me permît de gagner honnêtement mon pain. Dès lors, rien ne m’intéressa, sauf l’occasion de m’échapper. Mais cette occasion ne se présentait pas, et le soir me trouvait aussi désolé que la veille. La surveillance était des plus sévères. Le jour, dans les longues et fatigantes courses de la chasse, j’étais sans cesse flanqué du bey, ou encadré des deux domestiques ; la nuit je dormais dans la chambre de mon triste protecteur, sans espoir de me sauver. ”
“ Alors sa sœur, qui était assise à sa droite, essuya ses larmes, lui prit la main, et lui dit comme à un enfant : — Cher frère, je t’ai appelé, parce que nous voulons te ramener à nous, t’aimer, et te faire aimer... N’aimes-tu plus la vie ? N’aimes-tu plus rien ?... — Si j’aime, ou si je n’aime pas, c’est la même chose... et ce n’est rien... Mais pourquoi t’occupes-tu de moi, sœur ? — Comment, Anghel ? je suis ta sœur aînée, et tes malheurs sont mes malheurs... ”
“ Après la mort de sa femme, l’oncle Anghel continua, pendant quelques années, à laisser dans l’abandon une demeure sans gardien ; il se réservait de lui rendre son éclat, le jour où les enfants seraient en mesure de la gouverner. En ayant enlevé tout ce qu’il avait de précieux et l’entassant autour de sa boutique, il commença une vie d’ermite, mais d’un ermite qui prenait l’habitude de se tremper la langue dans l’alcool qu’il vendait. Bel homme, grand, solide et musclé, la démarche fière, belle barbe et beaux cheveux frisés et grisonnants, il en imposait à tous. ”
“ J’avais dans le Kémir de quoi m’acheter beaucoup plus qu’un chameau. J’avais quatre-vingt-trois livres turques en or, neuf bagues avec pierres, et la montre ! Et avec cette fortune sur moi, si, j’étais venu coucher chez lui !... Ce n’est pas vrai du tout, que l’être humain soit une créature qui comprenne la vie. Son intelligence ne lui sert pas à grand’chose ; par le fait qu’il parle, il n’en est pas moins bête. Mais là où sa bêtise dépasse celle des animaux, c’est quand il s’agit de deviner et de sentir la détresse de son semblable. ”
“ Et comme tout mon cœur, ce temps-là, était Kyra, Moustapha-bey m’en parla et me fit parler de Kyra. Il le fit d’une façon toute naturelle, car il m’aimait sincèrement ; mais que le diable emporte la sincérité des passionnés ! Le plus souvent, ce n’est qu’un narcotique voluptueux. Moustapha-bey commença par introduire Kyra dans la maison en donnant son nom à des choses sympathiques. Ainsi, apprenant que narguilé et bracelet sont, en roumain, des noms féminins, il m’apporta, successivement, le plus beau narguilé que j’eusse jamais vu ; puis, un fort précieux bracelet. ”
“ Maintenant le pauvre Anghel a racheté tous ses péchés, les malheurs lui ont enlevé tout ce que nous avons d’humain en nous, et aujourd’hui, il ne compte plus parmi les vivants que par les liens de son corps qui se traîne encore sur la terre. Pour ma part, j’aurais mieux aimé qu’il fût mort, car ce qu’il fait en ce moment est pire que la mort. Il boit, mais c’est lui qui est bu par l’eau-de-vie ; il lui livre son âme. ”
“ Après quoi, l’ibrik sur un bras, le panier sur l’autre, Barba Yani à côté de toi, on ira gaillardement battre les rues, les places, les fêtes, les foires, et crier joyeusement : « Salep !... Salep !... Salep !... Voilà le salepgdi ! » La bonne terre du Levant s’ouvrira grande et libre devant toi, oui, libre, car quoiqu’on dise de ce pays turc absolutiste, il n’y en a pas un où on puisse vivre plus librement ; mais à une condition : c’est de t’effacer, de disparaître dans la masse, de ne te faire remarquer par rien, d’être sourd et muet... ”
“ On ne vit pas seul même lorsqu’on ne veut plus être aimé, comme c’est mon cas aujourd’hui. Cela est tout au moins vrai pour les passionnés qui n’ont pas cessé de vivre du souvenir, car il n’y a pas de souvenir sans présent. On a beau vouloir mourir. Je l’ai voulu, sincèrement, plusieurs fois dans ma vie. Mais les belles figures de mon passé se sont présentées vivantes, m’ont adouci le cœur, ont remplacé l’amertume par la joie, et m’ont obligé encore et de nouveau à chercher le baume éternel sur le visage des gens. Une de ces belles figures fut Barba Yani. ”
“ Si j’avais dû me conformer à la vie de ma mère, moi, voici cinquante ans, je n’aurais jamais su de quelle façon se lève et se couche le soleil au delà du fossé qui entourait jadis notre belle cité de Braïla ; — voyez-vous, mes amis, les mères sont toutes les mêmes : elles veulent faire revivre sous la peau de leurs enfants leurs pauvres petits plaisirs ainsi que leurs ennuis sans charmes. Et puis, dites-moi, en quoi sommes-nous fautifs si nous sommes tels qu’on nous a créés ? N’est-ce pas, Adrien ? ”
“ Dans cette charrette qui s’enfonce sur la route nationale, blotti sur le coussin, flanqué de Stavro, qui guide le cheval au trot et chante en arménien, à ta droite, appuyé sur l’épaule de Mikhaïl, qui fume et se tait, à ta gauche, — tu trembles, mon brave ami ; mais ce n’est pas le froid qui te fait trembler ! Tremblerais-tu de peur ? Ou, — serré entre ces deux démons de ta vie, — frissonnes-tu peut-être sous le souffle de ton destin, qui te pousse, non seulement vers la foire de S..., mais encore vers la grande foire de ton existence, qui commence à peine ?... ”
“ « Oui, je présenterai sincèrement des excuses à Adrien... Sincèrement, mais pas humblement... Et pas tout de suite, mais lorsque vous m’aurez écouté... « Vous dites : « perversion », « violence », « vice ». Et vous croyez m’écraser sous la honte. Cependant, je venais de dire que je suis malhonnête. Et c’est là le pire, parce que, par là, je comprends : faire le mal consciemment. Mais, perversion ? Mais violence ? Vice ? Mon bon Mikhaïl !... Cela se fait tous les jours, autour de nous, et personne ne se révolte !... ”
“ Et quand tout cela était bien fini, il fallait déjeuner, fumer, et faire la sieste ; se lever, vers l’heure où le soleil entre dans la kindié, brûler des aromates, boire des sirops et, enfin, entamer le gros morceau de la journée : les chants, les danses, la fête qui durait jusqu’à minuit. Ma mère était beaucoup plus riche que mon père, et malgré ses dépenses folles, sa fortune, placée dans les entreprises peu claires de ses frères, lui rapportait des revenus si grands qu’il lui en restait de quoi capitaliser tous les mois (et toujours chez ses frères) de l’argent destiné à Kyra et à moi. ”
“ Fort mal mis, avec une barbe d’un mois, avancé en âge, l’homme restait immobile, le menton appuyé dans la paume, et regardait nonchalamment vers la sortie, un verre de tzouika devant son nez. Il avait dans son extérieur tout ce qu’il fallait pour détourner de lui les regards des gens ; et cependant, — quoique loin de croire à l’existence d’un Stavro en Égypte, — Adrien sentit son cœur battre pour ce vieux solitaire, silencieux et impassible. Il aurait voulu le voir de face ; mais l’homme ne bougeait pas, paraissant engourdi. ”
“ Il est vrai que l’humanité qui a suivi le Déluge n’a pas valu mieux que la précédente ; mais ce n’est pas de sa faute, à elle. C’est que Dieu (comme moi à seize ans) connaissait mal le monde et n’a pas su ce qu’il faisait. J’ai su, moi, depuis le jour où le destin m’a envoyé un Barba Yani, vendeur de salep et âme divine, j’ai su qu’il doit se considérer comme heureux, l’homme qui a eu la chance de rencontrer dans sa vie un Barba Yani. Je n’en ai jamais rencontré qu’un seul, lui. Mais il m’a suffi pour supporter la vie, et, souvent, la bénir, chanter ses louanges. ”
“ Le canot les dépassa lentement, ainsi que la fourmilière du port, les innombrables voiliers, chalands et pontons ; et nous nous trouvions à l’autre bout, quand la chaloupe se dirigea vers une passerelle solitaire et accosta. À l’issue, le Turc nous attendait, debout. Il s’avança, salua Kyra d’une longue révérence et l’aida à sauter à terre. Elle en fut très flattée. L’homme avait de la grâce dans ses mouvements et des manières élégantes, que nous n’avions pas vues chez nos moussafirs hurluberlus. Ah ! le pauvre cœur humain qui se livre à la joie de vivre !... Comme nous sommes aveugles !... ”
“ Un d’eux, un Grec, dans sa hâte, avait oublié son fez et sa guitare, que ma mère prit et lança par la fenêtre, pendant que Kyra cachait rapidement les deux narguilés qui étaient de trop. Cette scène fut si amusante que moi, la colère passée, je fus saisi d’un accès de fou rire, tombai de l’embrasure, roulai sur le tapis, et devins violet par manque de respiration. Ma mère crut que j’étais vraiment fou de peur à cause de l’arrivée du père ; les pauvres femmes percèrent l’air de leurs cris épouvantés, oublièrent le père, le diable et se jetèrent sur moi, désespérées. ”
“ Il n’y avait que l’arrivée du père et notre passage à tabac qui étaient déplaisants et sans amour. Mais on les acceptait comme une rançon, la rançon du plaisir. Ma mère disait : « Tout bonheur a son revers ; la vie même, nous la payons avec la mort... C’est pour cela qu’il faut la vivre. Vivez-la, mes enfants, selon vos goûts, et de façon à ne rien regretter, le jour du Jugement dernier. » Avec une telle « philosophie » pour guide, on se figure notre empressement à suivre, moi et Kyra, l’exemple de la mère. ”
“ Je haïssais mon impitoyable père, ainsi que la créature qui lui ressemblait ; je désirais ardemment que le diable les emportât !... Mais... vouloir la disparition de quelqu’un, c’est une affaire de haine, tandis qu’assister à son exécution, il faut avoir... il faut avoir quoi ?... Je n’en sais rien !... Je voulais dire qu’il faut avoir de la cruauté ; mais Kyra n’était pas cruelle, j’en suis sûr. Alors ?... Comme c’est triste d’être homme et de comprendre la vie moins que les bêtes ! Pourquoi la pitié à côté de la haine ?... Et pourquoi aime-t-on ?... Et pourquoi tue-t-on ?... ”
“ Car la bonté d’un seul homme est plus puissante que la méchanceté de mille ; le mal meurt en même temps que celui qui l’a exercé ; le bien continue à rayonner après la disparition du juste. Comme le soleil qui disperse les nuages et ramène la joie sur la terre, Barba Yani foudroya le mal qui rongeait mon âme et remplit mon cœur de santé. Ce ne fut pas sans résistance de ma part ; ce ne fut pas sans opposition vexante ; mais quel est le cœur qui, tant meurtri soit-il par la vie, est capable de tenir tête à l’explosive bonté ? ”
“ Pas plus tard que le lendemain, les bras chargés de mon ibrik et du panier à tasses, je criais, vaillamment, à côté de Barba Yani : « Salep !... Salepgdi !... » Et je vis alors de quelle façon on faisait rentrer dans son kémir l’ami traître et sans cœur qui l’a quitté. Les sous tombaient de tous côtés, la liberté entrait dans ma bourse, et, le soir tombant, je goûtais le bonheur de l’homme qui peut vivre sans avoir les poches remplies d’or. En fumant nos narguilés sur une terrasse, je me pénétrai de la bonté qui rayonnait sur toute la personne de Barba Yani. ”
“ C’est une évocation de sa vie ; et l’œuvre, comme sa vie, pourrait être dédiée à l’Amitié : car elle est, en cet homme, une passion sacrée. Tout le long de sa route, il s’arrête, au souvenir des figures rencontrées ; chacune a l’énigme de sa destinée, qu’il cherche à pénétrer. Et chaque chapitre du roman forme comme une nouvelle. Trois ou quatre de ces nouvelles, dans les volumes que je connais, sont dignes des maîtres russes. Il en diffère par le tempérament et la lumière, la décision d’esprit, une gaieté tragique, cette joie du conteur qui délivre l’âme oppressée. ”
“ Elle s’empressa surtout de lui apprendre qu’elle aimait la danse, et Nazim-Effendi, content de sa journée, se leva et nous congédia en disant : « Eh bien, vous danserez ici, quand il vous plaira ! » Et nous fûmes reconduits à la rive roumaine. J’étais content et fier de ma découverte ; je ne me doutais de rien... Kyra était encore plus contente et se doutait encore moins. Nous abandonnâmes toutes nos habitudes d’avant, toutes nos prédilections. Notre vie fut entièrement absorbée par le voilier funeste. ”
“ Cependant, une voix intérieure me poussait à l’espoir. Je savais que je n’étais plus seul au monde, comme avant. Un homme de cœur, un ami rare, était dehors. Il était pauvre et sans protecteurs, mais il était bon et intelligent. Il devait penser à moi, travailler à ma libération. Je fus dans le vrai. Un jour, la porte de la cellule s’ouvrit, le gardien entra, et, derrière lui, Barba Yani !... Quel immense bonheur !... Seule l’apparition de Kyra eût pu me rendre aussi heureux. Mais, en même temps quelle tristesse ! Ce mois, avait blanchi les cheveux du pauvre homme ! ”
“ Mais ce qui enthousiasmait Adrien, c’était les têtes de tzirs [1] et les blagues à tabac de Stavro. Au cours d’une conversation, celui-ci sortait de sa poche une de ces petites têtes de poisson desséchées, à la gueule ouverte et aplatie, et il l’accrochait doucement au bas du veston de l’autre bavard. Le bonhomme partait et promenait dans la rue la tête qui lui mordait l’habit pour le plus grand amusement des passants. Avec la blague à tabac c’était mieux. On sait qu’en Orient il est d’usage, pour qui désire rouler une cigarette, de demander leur tabatière aux gens avec lesquels on se trouve. ”
“ Des femmes ? Je vous en offre tant que vous voudrez : de mon harem, ou des vierges de quatorze ans. Tous ces pays en pullulent, de tous les teints, de toutes les races, et qui ne demandent pas mieux que d’être nos esclaves, puisque chaque vierge doit rencontrer un jour son imbécile... — Moustapha-bey ! » m’écriai-je, « ne croyez-vous pas que la liberté est plus chère que l’esclavage, et qu’un « imbécile » que l’on aime vaut davantage qu’un prince que l’on déteste ? ”
