“ « Allez ! allez ! s’écria-t-elle ; j’attendais un homme corrompu, mais non un... diable ! » Puis ouvrant la porte, et le fuyant comme un pestiféré, elle dit : « Qu’on appelle le commandant. — Juliette ! » dit madame de Géri surprise. La marquise promenait ses regards, où se peignait l’égarement, tantôt sur le comte, tantôt sur sa mère ; sa poitrine se soulevait avec peine ; sa figure était brûlante ; l’aspect d’une furie n’est pas plus affreux. Le commandant et le grand-forestier vinrent. « Cet homme, mon père, dit-elle au moment où ils entraient, ne peut être mon époux. » ”
Heinrich von Kleist
Élements biographiques
Heinrich von Kleist (1777-1811), écrivain, dramaturge et poète prussien, explore avec acuité les tensions entre destin et liberté, moralité et passion. Son œuvre, marquée par une profonde crise existentielle, se distingue par des personnages tragiques et des dilemmes éthiques complexes, comme en témoignent Michael Kohlhaas ou La Cruche cassée.
Entre réflexions philosophiques et récits dramatiques, Kleist interroge la condition humaine à travers des textes aux structures narratives innovantes, avant de conclure sa vie par un geste tragique qui scelle son héritage littéraire.
Citations de Heinrich von Kleist
“ J’en conviens, la guerre que j’ai entreprise contre la société est un crime, si, comme vous m’en avez donné l’assurance, je ne suis point rejeté par elle. — Rejeté ! répéta Luther en le fixant avec surprise. Quelle folie s’empare de ton esprit ? Qui aurait pu te rejeter de la société ? Qui a jamais vu, en aucun cas, un homme repoussé par elle ? — J’appelle rejeté, répondit Kohlhaas en joignant les mains, l’homme à qui les lois refusent leur protection. J’ai besoin de cette protection pour la réussite d’un commerce honnête ; c’est elle qui me permet de vivre en paix dans mon pays ”
“ Madame de Géri ne put achever cette lecture, la voix lui manqua ; elle passa le journal au commandant. Celui-ci le lut et le relut trois fois, comme s’il ne pouvait en croire ses yeux. « Au nom du ciel, Lorenzo, dit madame de Géri, que penses-tu de cela ? — Ô la misérable ! s’écria le commandant en se levant ; ô l’infâme ! L’effronterie d’une chienne sans pudeur et la ruse du plus fin renard réuniraient en vain tout ce qu’ils peuvent composer de pire pour égaler une pareille indignité. Une semblable figure... de tels yeux... un chérubin n’inspirerait pas plus de confiance. » ”
