“ Il s'agit de savoir de quelle manière nous envisagerons l'infini. Sera-ce l'infini immobile, immuable, de toute éternité parfait et à son apogée et l'Univers sans but que doit, à l'extrême pointe de nos pensées, concevoir notre raison? Croyons-nous qu'à notre mort, l'illusion de mouvement et de progrès que nous voyons du fond de cette vie s'évanouira brusquement? Il est inévitable, alors, qu'à l'instant de notre dernier soupir, nous serons absorbés dans ce que, faute de mieux, nous appelons la conscience universelle. ”
Résumé
“La Mort”, est une œuvre de Maurice Maeterlinck. Des thèmes tels que l'infini, Univers ou la conscience y sont abordés.
Citations de La Mort (Maurice Maeterlinck)
“ Le corps se dissout et ne peut plus souffrir; la pensée, séparée de la source des joies et des peines, s'éteint, se disperse et se perd dans l'obscurité sans limites; et c'est le grand repos si souvent imploré, le sommeil sans mesure, sans réveil et sans rêve.Mais ce n'est là qu'une solution qui berce la paresse. Ceux qui parlent de survivance sans conscience, si on les pousse, on s'aperçoit qu'ils n'entendent que leur conscience actuelle; car l'homme n'en conçoit point d'autre, et nous venons de voir qu'il est à peu près impossible qu'une telle conscience se maintienne dans l'infini. ”
“ Mais quand, après tant d'histoires oiseuses, William James lui pose enfin les questions essentielles qui nous brûlent les lèvres: «Hodgson, qu'as-tu à nous dire au sujet de l'autre vie?» le mort devient évasif et ne cherche plus que des échappatoires: «Ce n'est pas une vague fantaisie, mais une réalité», répond-il.—«Hodgson, insiste Mme William James, vivez-vous comme nous, comme les hommes?»—«Que dit-elle?» fait l'esprit, qui feint de n'avoir pas compris.—«Vivez-vous comme nous?» ”
“ Si jusqu'ici elles ne nous frappèrent point, c'est que nous n'allons jamais au bout de notre imagination; or, le bout de notre imagination n'est que le commencement de la réalité et ne nous donne qu'un petit Univers purement humain qui, si vaste qu'il paraisse, danse comme une pomme sur la mer, dans l'Univers réel. Je le répète, si nous n'admettons pas que des milliers de mondes, en tout semblables au nôtre, malgré des milliards de chances contraires, ont toujours existé et existent encore aujourd'hui, nous sapons par les fondements la seule conception possible de l'Univers ou de l'infini. ”
“ Hors des religions, quatre solutions, sans plus, sont imaginables: l'anéantissement total, la survivance avec notre conscience d'aujourd'hui, la survivance sans aucune espèce de conscience, enfin la survivance dans la conscience universelle ou avec une conscience qui ne soit pas la même que celle dont nous jouissons en ce monde.L'anéantissement total est impossible. Nous sommes prisonniers d'un infini sans issue où rien ne périt, où tout se disperse, mais où rien ne se perd. Ni un corps ni une pensée ne peuvent tomber hors de l'univers, hors du temps et de l'espace. ”
“ Qui dit conscience, entend ce qu'il peut concevoir de plus défini dans le fini; la conscience c'est proprement le fini qui se ramasse sur lui-même pour reconnaître et tâter ses limites les plus étroites, afin d'en jouir le plus étroitement possible. D'autre part, il nous est impossible de séparer l'idée d'intelligence de l'idée de conscience. Toute intelligence qui ne paraît pas apte à se transformer en conscience devient pour nous un phénomène mystérieux auquel nous donnons des noms plus mystérieux encore, pour ne pas avouer que nous n'y comprenons plus rien. ”
“ Il y a peu de chose à répondre à ces interrogations qui surgissent de partout dès qu'on atteint l'une d'elles du bout de la pensée. En attendant, j'aime mieux savoir que je ne sais rien que de me nourrir d'affirmations illusoires et inconciliables. J'aime mieux me tenir à un infini dont l'incompréhensible est sans limites, que de me restreindre à un Dieu dont l'incompréhensible est borné de toutes parts. Rien ne vous force à parler de votre Dieu, mais si vous entreprenez de le faire, il est nécessaire que vos explications soient supérieures au silence qu'elles rompent. ”
“ Nous avons non seulement à nous résigner à vivre dans l'incompréhensible, mais à nous réjouir de n'en pouvoir sortir. S'il n'y avait plus de questions insolubles ni d'énigmes impénétrables, l'infini ne serait pas infini; et c'est alors qu'il faudrait à jamais maudire le sort qui nous aurait mis dans un Univers proportionné à notre intelligence. Tout ce qui existe ne serait plus qu'une prison sans issues, un mal et une erreur irréparables. L'inconnu et l'inconnaissable sont et seront peut-être toujours nécessaires à notre bonheur. ”
“ Au point de vue de notre avenir d'outre-tombe, il n'est nullement nécessaire que nous ayons réponse à tout. Que l'Univers ait trouvé sa conscience, la trouve un jour ou la cherche éternellement, il ne saurait exister pour être malheureux et souffrir, non plus dans son ensemble que dans une seule de ses parties; peu importe que celle-ci soit invisible ou incommensurable, attendu que le plus petit est aussi grand que le plus grand dans ce qui n'a terme ni mesure. Torturer un point, c'est même chose que torturer les mondes; et s'il torture les mondes, c'est sa propre substance qu'il torture. ”
“ Il nous est indifférent que, durant l'éternité, notre corps ou sa substance connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires, subisse les transformations les plus magnifiques et les plus délicieuses, devienne fleur, parfum, beauté, clarté, éther, étoile;—et il est certain qu'il les devient et que ce n'est point dans nos cimetières mais dans l'espace, la lumière et la vie que nous devons chercher nos morts,—il nous est pareillement indifférent que notre intelligence s'épanouisse jusqu'à se mêler à l'existence des mondes, à la comprendre et à la dominer. ”
“ Tout est sans bornes dans ce qui n'a pas de bornes. Nous serons les prisonniers éternels de l'infini. Il nous est donc impossible d'apprécier en quoi que ce soit, fût-ce sur le plus petit point imaginable, l'état présent de l'Univers, et de dire, tant que nous serons hommes, s'il suit une ligne droite ou s'il décrit un cercle sans mesure, s'il devient plus sage ou plus insensé, s'il s'avance vers l'éternité qui n'aura pas de fin ou revient sur ses pas vers celle qui n'a pas eu de commencement. ”
“ Nous ne croyons voir sur notre tête que catastrophes, morts, tourments et désastres, nous frissonnons à la seule pensée des grands froids et des formidables et noires solitudes interplanétaires et nous nous imaginons que les mondes qui roulent dans l'espace sont aussi malheureux que nous parce qu'ils se glacent, se désagrègent, se heurtent et se consument en d'indicibles flammes. Nous en inférons que le génie de l'Univers est un tyran atroce, en proie à une monstrueuse démence, qui ne se complaît qu'au supplice de soi-même et de tout ce qu'il porte. ”
“ Même quand rien ne le trouble, il n'est pas constamment sensible. Il faut souvent un effort, un retour sur nous-mêmes pour le ressaisir, pour prendre conscience que tel ou tel événement nous advient. A la moindre distraction, un bonheur passe à côté de nous sans nous toucher, sans nous livrer le plaisir qu'il renferme. On dirait que les fonctions de cet organe par quoi nous goûtons la vie et la rapportons à nous-mêmes, sont intermittentes, et que la présence de notre moi, excepté dans la douleur, n'est qu'une suite rapide et perpétuelle de départs et de retours. ”
“ Si l'humanité se rapprochait un jour de ceux qui lui semblent aujourd'hui les plus grands et les plus inaccessibles; par exemple, l'origine et le but de la vie; derrière ceux-ci, comme des montagnes éternelles, elle en verrait immédiatement surgir d'autres qui seraient aussi grands et aussi insondables; et ainsi indéfiniment. Par rapport à ce qu'il faudrait savoir pour tenir la clé de ce monde, elle se trouverait toujours au même point d'ignorance centrale. Il en irait encore de même si nous possédions une intelligence plusieurs millions de fois plus vaste et plus pénétrante que la nôtre. ”
“ Nous voici dans l'infini de ces mondes, dans l'infini stellaire, dans l'infini des cieux qui nous masque assurément autre chose, mais ne saurait être une illusion totale. Il ne nous paraît peuplé que d'objets, planètes, soleils, étoiles, nébuleuses, atomes, fluides impondérables qui s'agitent, s'unissent et se séparent, se repoussent et s'attirent, s'affaissent et s'épanouissent, se déplacent sans cesse et n'arrivent jamais, mesurent l'espace dans ce qui n'a pas de borne et computent les heures dans ce qui n'a pas de terme. ”
“ Tout ce que nous découvrons dans ce qui ne saurait avoir un but a l'air d'en poursuivre un avec une ardeur inconcevable; et l'esprit qui anime ce que nous voyons dans ce qui devrait tout savoir et se posséder paraît tout ignorer et se chercher sans trêve. Ainsi tout ce qui tombe sous nos sens dans l'infini contrarie ce que notre raison est obligée de lui prêter. A mesure que nous l'approfondissons, nous comprenons davantage la profondeur de notre incompréhension, et plus nous nous efforçons de pénétrer les deux incompréhensibles qui s'affrontent, plus ils se contredisent. ”
“ Notre esprit ressent le contre-coup des souffrances de notre corps ou des corps qui entourent celui-ci; il ne peut souffrir en lui-même ni par lui-même. Affections méconnues, amours brisées, déceptions, impuissances, désespoirs, trahisons, humiliations personnelles, aussi bien que les chagrins et la perte de ceux qu'il aime, n'acquièrent l'aiguillon qui l'atteint qu'en passant au travers du corps qu'il anime. Hormis sa douleur propre, qui est la douleur de ne point connaître, libéré de sa chair, il ne pourrait souffrir qu'au souvenir de celle-ci. ”
“ Il faut donc que tout finisse ou peut-être que tout soit déjà, sinon dans le bonheur, du moins dans un état exempt de toute souffrance, de toute inquiétude, de tout malheur durable; et qu'est-ce au fond que notre bonheur sur cette terre, sinon l'absence de douleur, d'inquiétude et de malheur?Mais il est puéril de parler de bonheur et de malheur quand il s'agit de l'infini. L'idée que nous avons du bonheur et du malheur est si spéciale, si humaine, si fragile, qu'elle ne dépasse pas notre taille et tombe en poussière dès que nous la sortons de sa petite sphère. ”
“ Ne sortirons-nous jamais de ces mondes qui semblent devoir éternellement mourir et renaître, pour entrer enfin dans ce qui de toute éternité n'a pu naître ni mourir et existe sans avenir comme sans passé? Échapperons-nous quelque jour, avec tout ce qui nous environne, aux expériences malheureuses, pour pénétrer enfin dans la paix, la sagesse, la conscience immuable et sans limite, ou dans l'inconscience sans espoir? Aurons-nous le sort que prévoient nos sens ou celui qu'exige notre intelligence? ”
“ Et si nous ne voyons pas la lumière, du moins en croyons-nous connaître quelques traits ou quelques reflets; mais nous ignorons absolument tout de ce qui, sans doute, est la seule loi essentielle de l'Univers: la gravitation. Qu'est-ce donc que cette force, de toutes la plus puissante et la moins visible, insaisissable, sans forme, sans couleur, sans température, sans consistance, sans saveur et sans voix, mais si formidable qu'elle suspend et meut dans l'espace tous les mondes que nous voyons et tous ceux que nous n'apercevrons jamais? ”
“ Pourquoi cette acquisition de conscience serait-elle un phénomène unique dans une éternité qui eut à sa disposition d'innombrables milliards de hasards, parmi lesquels,—à moins de mettre un terme à l'infini des siècles,—il est impossible de concevoir que les milliers de coïncidences qui formèrent ma conscience actuelle ne se rencontrèrent pas maintes fois. Dès qu'on plonge le regard dans les mystères de cette éternité où tout ce qui arrive doit être arrivé, il semble au contraire bien plus croyable que nous ayons eu des consciences sans nombre que nous voile notre vie d'aujourd'hui. ”
“ Il est vrai; mais il y a des degrés dans l'ignorance de l'inconnaissable, et chacun de ces degrés marque une conquête de l'intelligence. Apprécier de plus en plus complètement l'étendue de ce qu'il ignore est tout ce que le savoir de l'homme peut espérer. Notre idée de l'inconnaissable fut et sera toujours sans valeur, je l'accorde, mais elle n'en est et n'en demeurera pas moins l'idée la plus importante de l'espèce humaine. Toute notre morale, tout ce qu'il y a de plus profond et de plus noble dans notre existence fut toujours fondé sur cette idée sans valeur véritable. ”
“ Le meilleur de la vie, c'est qu'elle nous prépare cette heure; c'est qu'elle est l'unique chemin qui nous mène à l'issue féerique et dans cet incomparable mystère où malheurs et souffrances ne seront plus possibles, puisque nous aurons perdu l'organe qui les élaborait; où le pire qui nous puisse advenir, c'est le sommeil sans rêves que nous comptons au nombre des plus grands bienfaits de la terre, où enfin il est presque inimaginable qu'une pensée ne survive pour se mêler à la substance de l'Univers ”
“ Cet Univers ainsi conçu serait sinon intelligible, du moins acceptable à notre raison; mais en lui flottent des milliards de mondes bornés par l'espace et le temps. Ils naissent, meurent et renaissent. Ils font partie du tout, et l'on voit donc qu'il y a des parties de ce qui n'a commencement ni fin, qui commencent et finissent. Nous ne connaissons même que ces parties, et elles sont en nombre tellement infini qu'à nos yeux elles occupent tout l'infini. Ce qui ne va nulle part est plein de ce qui semble aller vers quelque chose. ”
“ Or, bien que j'existe depuis toujours, je n'ai aucune conscience de mon existence antérieure, tandis qu'il me faudra porter jusqu'aux horizons sans bornes des siècles sans fin, la petite conscience acquise durant le moment qui s'écoule entre ma naissance et ma mort. Mon moi véritable, qui va devenir éternel, ne daterait donc que de mon court passage sur cette terre; toute l'éternité antérieure, qui vaut exactement celle qui suivra, puisque c'est la même, ne compterait donc pas et serait jetée au néant? ”
“ Il n'y a donc point d'apogée, d'immobile ni d'immuable. Il est probable que l'Univers se cherche et se découvre chaque jour, qu'il n'a pas pris entièrement conscience et ignore encore ce qu'il veut. Il est possible que son idéal soit encore voilé par l'ombre de son immensité; il est également possible que les expériences et les hasards se poursuivent en des mondes inimaginables, au prix desquels tous ceux que nous voyons par les nuits étoilées ne sont qu'une pincée de poudre d'or, au creux de l'Océan. ”
“ Notre moi, notre âme, notre esprit, ou quel que soit le nom dont nous appellerons ce qui nous survivra pour demeurer nous-mêmes, retrouvera-t-il au sortir de notre corps les innombrables vies qu'il doit avoir vécues depuis les millénaires qui n'eurent pas de commencement? Continuera-t-il de s'accroître en s'assimilant tout ce qu'il rencontrera dans l'infini, durant des millénaires qui n'auront pas de fin? ”
“ L'infini du temps n'est pas plus vaste que l'infini de la substance de l'Univers. Les événements, les forces, les chances, les causes, les effets, les phénomènes, les mélanges, les combinaisons, les coïncidences, les harmonies, les unions, les possibilités, les vies, y sont représentés par des numéros innombrables qui remplissent entièrement un abîme sans fond ni bords où ils sont agités depuis ce que nous appelons l'origine d'un monde qui n'eut pas d'origine ”
“ Ou la pensée n'apercevra pas ses limites et, partant, n'en souffrira point, ou elle les outrepassera à mesure qu'elle les apercevra; car, comment l'Univers aurait-il des parties éternellement condamnées à ne point faire partie de lui-même et de sa connaissance? En sorte qu'on ne comprend point que le tourment de ne pas comprendre, à supposer qu'il existe un instant, ne finisse par se confondre avec l'état de l'infini, qui, s'il n'est pas le bonheur tel que nous l'entendons, ne saurait être qu'une indifférence plus haute et plus pure que la joie. ”
“ Il est fort possible que nos plus hauts désirs d'aujourd'hui deviennent la loi de notre croissance future. Il est fort possible que nos meilleures pensées nous accueillent sur l'autre rive, et que la qualité de notre intelligence détermine celle de l'infini qui se cristallise autour d'elle. Toutes les hypothèses sont permises et toutes les questions, pourvu qu'elles interrogent le bonheur; car le malheur ne peut plus nous répondre. Il ne trouve plus place dans l'imagination humaine qui explore méthodiquement l'avenir. ”
“ Ou bien sens et intelligence ne sont-ils qu'illusions, petits outils, vaines armes d'une heure qui ne furent jamais destinés à scruter ou braver l'Univers? S'il y a vraiment contradiction, est-il sage de s'y arrêter et de juger impossible ce que nous ne comprenons point, vu que nous ne comprenons presque rien? La vérité n'est-elle pas à d'incommensurables distances de ces contrariétés qui nous paraissent énormes et irréductibles, et sans doute n'ont pas plus d'importance que la pluie qui tombe sur la mer? ”
“ Si petit que paraisse l'homme et sa pensée, il a exactement la valeur des plus énormes forces qu'ils puissent imaginer, vu que rien n'est grand ni petit dans ce qui n'a point de mesure; et notre corps atteindrait la taille de tous les mondes qu'aperçoivent nos yeux, qu'il aurait au regard de l'Univers le même poids et la même importance qu'aujourd'hui. Seule la pensée occupe peut-être dans l'infini un espace que les comparaisons ne réduisent pas à rien. ”
“ Plus on y réfléchit, plus s'affirme l'infirmité de notre intelligence qui ne parvient pas à concilier l'idée le progrès et même l'idée d'expériences avec l'idée suprême de l'infini. Bien que, sous nos yeux, la nature se répète sans cesse et reproduise sans se lasser, depuis des milliers d'années, les mêmes arbres et les mêmes animaux, nous n'arrivons pas à comprendre pourquoi l'Univers recommence indéfiniment des expériences qui furent faites des milliards de fois. ”
“ Mais enfin, il abuse nos sens, étonne notre mémoire, abat notre courage; alors qu'il serait si facile d'éviter la malfaisante épreuve. Purifié par le feu, le souvenir vit dans l'azur comme une belle idée; et la mort n'est plus qu'une naissance immortelle dans un berceau de flammes. C'est ce qu'ont bien compris les peuples les plus sages et les plus heureux de l'histoire. Ce qui se passe dans nos tombes empoisonne nos pensées en même temps que nos corps. La figure de la mort, dans l'imagination des hommes, dépend avant tout de la forme de la sépulture ”
“ Il serait bien plus raisonnable de nous persuader que les catastrophes que nous y croyons voir sont la vie même, la joie et l'une ou l'autre de ces immenses fêtes de la matière et de l'esprit, auxquelles la mort, écartant enfin nos deux ennemies, l'heure et la distance, nous permettra bientôt de prendre part. A chaque monde qui se dissout, s'éteint, s'émiette, se consume ou qu'un autre monde rencontre et pulvérise, c'est une expérience magnifique qui commence, un espoir merveilleux qui s'approche, et peut-être un bonheur inconnu puisé à même l'inépuisable inattendu. ”
“ L'intelligence n'ayant jamais été sollicitée du dehors, dormira profondément en s'ignorant elle-même. Néanmoins, le misérable aura sa petite vie à quoi il tiendra par des liens aussi étroits, aussi ardents que le plus heureux des hommes. Il redoutera la mort; et l'idée d'entrer dans l'éternité sans y emporter les émotions et les souvenirs de son grabat, de ses ténèbres et de son silence, le plongera dans le désespoir où nous plonge la pensée d'abandonner pour les glaces et la nuit de la tombe une vie de gloire, de lumière et d'amour. ”
“ En effet, si les maladies appartiennent à la nature ou à la vie, l'agonie, qui semble propre à la mort, est tout entière aux mains des hommes. Or, ce que nous redoutons le plus, c'est l'abominable lutte de la fin, et surtout la suprême, la terrible seconde de rupture que nous verrons peut-être s'avancer durant de longues heures impuissantes, et qui tout d'un coup nous précipitera, nus, désarmés, abandonnés de tous et dépouillés de tout, dans un inconnu qui est le lieu des seules épouvantes invincibles qu'ait jamais éprouvées l'âme humaine. ”
“ N'avions-nous aucune conscience dans cet infini, ou l'aurions-nous perdue en venant sur terre; et la catastrophe qui fait toute la terreur de la mort se serait-elle produite à l'instant de notre naissance? On ne saurait nier que cet infini ait sur nous les mêmes droits que celui qui suit notre décès. Nous sommes les enfants du premier comme du second et nous participons nécessairement des deux. Si vous soutenez que vous serez toujours, vous devez admettre que vous êtes depuis toujours; on ne peut imaginer l'un sans être forcé d'imaginer l'autre. ”
“ La mort! c'est encore elle seule qu'il faut consulter sur la vie, et non je ne sais quel avenir et quelle survivance où nous ne serons pas. Elle est notre propre fin et tout se passe dans un intervalle d'elle à nous. Qu'on ne me parle pas de ces prolongements illusoires qui ont sur nous le prestige enfantin du nombre; qu'on ne me parle pas, à moi qui mourrai tout entier, des sociétés et des peuples. Il n'y a de réalité, il n'y a de durée véritable qu'entre un berceau et une tombe. ”
“ La mort a tranché le réseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait à je ne sais quel centre où se trouve le point que je sens être tout moi-même. Déliées ainsi et flottant dans l'espace et le temps, leur sort m'est aussi étranger que celui des plus lointaines étoiles. Tout ce qui advient n'existe pour moi qu'à la condition que je le puisse ramener à cet être mystérieux, qui est je ne sais où et précisément nulle part et que je promène comme un miroir par ce monde dont les phénomènes ne prennent corps qu'autant qu'ils s'y soient reflétés. ”
“ Ici encore notre imagination et les mots nous induisent en erreur. Non plus que le néant, nous ne pouvons concevoir la mort. Nous couvrons de ce terme les petites parties du néant que nous croyons comprendre; mais, en y regardant de près, nous devons reconnaître que l'idée que nous nous faisons de la mort est trop puérile pour qu'elle puisse contenir la moindre vérité. Elle n'est pas plus haute que notre propre corps et ne peut mesurer les destinées de l'Univers. Nous appelons mort tout ce qui a une vie un peu différente de la nôtre. ”
“ Ce n'est pas la mort qui attaque la vie; c'est la vie qui résiste injurieusement à la mort. Les maux, de toutes parts, accourent à son approche, mais non à son appel; et s'ils se ramassent autour d'elle, ils ne venaient pas avec elle. Accusez-vous le sommeil de la fatigue qui vous accable si vous ne lui cédez point? Toutes ces luttes, ces attentes, ces alternatives, ces malédictions tragiques se trouvent encore sur le versant où nous nous accrochons et non point de l'autre côté. Elles sont d'ailleurs accidentelles et provisoires et n'émanent que de notre ignorance. ”
“ Un homme d'un autre siècle, revenant parmi nous, ne reconnaîtrait pas sans peine, au fond d'une âme d'aujourd'hui, l'image de ses dieux, de son devoir, de son amour ou de son univers; mais la figure de la mort, quand tout est changé autour d'elle, et que même ce qui la compose et dont elle dépend s'est évanoui, il la retrouverait presque intacte, telle qu'elle fut ébauchée par nos pères, il y a des centaines, voire des milliers d'années. Notre intelligence devenue si hardie, si active, n'y a point travaillé, n'y a, pour ainsi dire, fait aucune retouche. ”
“ Les maladies n'ont rien de commun avec ce qui les termine. Elles appartiennent à la vie et non point à la mort. Nous oublions facilement les plus cruelles souffrances qui nous rendent à la santé, et le premier soleil de la convalescence efface les plus insupportables souvenirs de la chambre d'amertume. Mais que vienne la mort, à l'instant on l'accable de tout le mal fait avant elle. Pas une larme qui ne soit retrouvée et qu'on ne lui reproche, pas un cri de douleur qui ne devienne un cri d'accusation. ”
“ Si, avant que de naître, il nous était permis de choisir entre le grand repos du néant et une vie que ne terminerait point l'heure magnifique de la mort, qui de nous, sachant ce qu'il devrait savoir, admettrait l'inquiétant inconnu d'une existence qui n'aboutirait pas au rassurant mystère de sa fin? Qui de nous souhaiterait descendre en un monde qui ne lui apprendra que peu de chose, s'il ne savait qu'il est nécessaire d'y entrer pour être à même d'en sortir et d'en apprendre davantage? ”
“ Un jour viendra où la science se retournera contre son erreur et n'hésitera plus à accourcir nos disgrâces. Un jour viendra où elle osera et agira à coup sûr; où la vie assagie s'en ira silencieusement à son heure, sachant son terme atteint, comme elle se retire silencieusement chaque soir, sachant sa tâche faite. Il n'y aura, quand le médecin et le malade auront appris ce qu'ils doivent apprendre, aucune raison physique ou métaphysique pour que la venue de la mort ne soit pas aussi bienfaisante que celle du sommeil. ”
Termes fréquents
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