“ Comment peux-tu dire, Socrate, que ce n’est point chose permise de se faire à soi-même violence et, d’autre part, que le philosophe ne demande pas mieux que de suivre celui qui meurt ? — Quoi ? Cébès, n’avez-vous pas été instruits sur ce genre de questions, Simmias et toi, vous qui avez vécu auprès de Philolaüs [9] ? — Non, rien du moins de précis, Socrate. — Pourtant, moi aussi, c’est bien par ouï-dire que j’en parle, et, à coup sûr, ce que j’ai bien pu apprendre ainsi, rien non plus n’empêche qu’on le dise. ”
Citations de Phédon (Platon)
“ À votre avis, la mort c’est quelque chose ? — Hé ! absolument, repartit Simmias. — Rien autre chose, n’est-ce pas, que la séparation de l’âme d’avec le corps ? Être mort, c’est bien ceci : à part de l’âme et séparé d’elle, le corps s’est isolé en lui-même ; l’âme, de son côté, à part du corps et séparée de lui, s’est isolée en elle-même [14] ? La mort, n’est-ce pas, ce n’est rien d’autre que cela ? ”
“ La seconde le déterminait comme une pensée : sans quoi on ne comprendrait pas que des perceptions sensibles, toutes relatives, pussent nous rappeler des réalités intelligibles, toutes absolues, les Idées. La troisième montre enfin qu’entre ces Idées et l’âme, principe de vie et de pensée, il y a, non pas sans doute une identité de nature, mais une ressemblance et une parenté. Elle commence donc à définir la chose qu’est l’âme et à indiquer, quant à ses caractères tout au moins, pourquoi elle a des chances de ne point périr. Mais elle ne prouve pas encore que l’âme ait une existence sans fin. ”
“ Donc, si justement l’âme est une harmonie, la chose est claire : aussi souvent que notre corps sera relâché ou tendu démesurément par les maladies et par d’autres maux, c’est une nécessité que l’âme soit aussitôt détruite bien qu’elle soit ce qu’il y a de plus divin, et comme le sont les autres harmonies, qu’elles se réalisent par des sons ou dans toute production d’un art ; tandis qu’au contraire la dépouille corporelle de l’individu résiste pendant longtemps, jusqu’au jour où l’auront détruite le feu ou la putréfaction. ”
“ La mort en effet c’est le corps rendu à lui-même, l’âme rendue à elle-même, la séparation des deux. Or, si le philosophe fait aux yeux du vulgaire figure de moribond, c’est parce qu’il dédaigne tous les plaisirs qui intéressent le corps. Mais, s’il les dédaigne, c’est que, pour lui, il n’y a que la possession de la pensée et l’exercice de la pensée dans le raisonnement pour permettre le plus possible à celle-ci, en isolant le plus possible aussi l’âme du corps, le contact avec la vérité et la connaissance de l’être des choses ”
“ Or, pour justifier cet espoir, ce qu’il allègue c’est l’exercice même de la philosophie, c’est la connaissance philosophique et la vertu philosophique, fondées toutes deux sur la pensée. Mais une telle justification ne compte que si réellement, une fois séparée du corps, l’âme survit à la mort physique. Autrement, l’espoir du philosophe étant une duperie, son ascétisme est un vain effort, son savoir et sa vertu des illusions, plus laborieuses mais non moins décevantes que celles du vulgaire. Jusqu’à présent la survivance de l’âme était donc supposée à titre d’objet de foi religieuse ”
“ Pour l’âme, c’est au divin ; pour le corps, c’est au mortel. — Examine en conséquence, Cébès, dit-il, si tout ce qui a été dit mène bien aux résultats que voici [49] : ce qui est divin, immortel, b intelligible, ce dont la forme est une [50] , ce qui est indissoluble et possède toujours en même façon son identité à soi-même, voilà à quoi l’âme ressemble le plus ; au contraire, ce qui est humain, mortel, non intelligible, ce dont la forme est multiple et qui est sujet à se dissoudre, ce qui jamais ne demeure identique à soi-même, voilà en revanche à quoi le corps ressemble le plus. ”
“ D’autre part ces voies d’écoulement, en même temps qu’elles mènent toutes au Tartare, font communiquer aussi les régions intérieures avec les régions extérieures, la nôtre ou ses pareilles. Quand donc l’eau du Tartare est soulevée par l’oscillation, elle remplit les voies d’écoulement de la région intérieure et invisible ; puis elle passe dans celles de la région extérieure et visible ; le gros du flot les remplit en s’infiltrant sous la terre, en passant par tous les pertuis ; il alimente ainsi ces sources, ces fleuves, ces lacs, ces mers que nous voyons, nous ou nos semblables. ”
“ Une comparaison : moi, une fois que j’ai reçu sans avoir faibli la Petitesse, continuant d’être celui que justement je suis, moi, ce même Socrate, je suis petit ; elle, au contraire, la Grandeur, étant grande, ne peut se résoudre à être petite. Et pareillement aussi, la petitesse qui est en nous se refuse toujours, et à devenir grande et à l’être ; aussi bien tout autre contraire, tant qu’il est ce que justement il est, se refuse-t-il à devenir ou à être en même temps son propre contraire. ”
“ C’est l’effet du merveilleux ascendant qu’exerce sur moi, à présent comme en tout temps, la thèse d’après laquelle notre âme est une harmonie. L’exposé de cette thèse m’a, pour ainsi parler, fait ressouvenir qu’elle avait eu jusque-là mon assentiment ; et voici que, de nouveau, j’ai tout aussi grand besoin qu’en commençant d’une autre raison, pour me convaincre que notre mort ne s’accompagne pas de la mort de notre âme ! Dis-nous donc, au nom de Zeus, par quelle voie Socrate a tâché de rattraper son argument ! ”
“ La purification habitue l’âme à se séparer du corps pour se recueillir en elle-même. Si donc la mort est précisément cela et que le vrai philosophe s’occupe uniquement d’apprendre à mourir (cf. 64 a, c-65 a) [45] , cet ami de la sagesse se distinguera aisément de l’ami du corps en ce que, loin de s’irriter de l’approche de la mort, il s’en réjouit (67 b-68 b) . — De plus il n’y a que lui pour posséder une vertu réelle et qui donne à l’âme la purification, tandis que la vertu ordinaire ne fait que se contredire elle-même et est tout illusoire (68 c-69 b) . ”
“ Mais on ignore si entre le premier caractère et le second il existe un lien nécessaire : de nouvelles déterminations sont donc empruntées aux choses auxquelles l’âme ressemble le plus ; on montre par analogie qu’elle doit avoir quelque chose d’immortel et de divin, d’indissoluble et d’immuable, d’unique en sa nature. Mais l’immortalité appartient aux Dieux (cf. 106 d) ; l’indissolubilité, l’immutabilité et l’unicité de nature sont des propriétés des Idées ; or notre âme individuelle n’est ni Dieu, ni Idée ; aucun de ces caractères de notre âme n’est donc rattaché à l’Âme en tant qu’âme. ”
“ Tout de même supposons enfin, mon cher Cébès, que meure tout ce qui a part à la vie et que, une fois mort, ce qui est mort garde cette même figure et ne revive point, n’y a-t-il pas alors nécessité majeure qu’à la fin tout soit mort et que rien ne vive ? Admettons en effet que d ce qui vit provienne d’autre chose que de la mort, et que ce qui vit meure ; quel moyen d’éviter que tout ne vienne se perdre dans la mort ? — Absolument aucun à mon sens, dit Cébès. À mon sens au contraire, ce que tu dis est la vérité même. ”
“ Pour la troisième fois, la clairvoyance critique de Cébès discerne la difficulté et oblige Socrate à approfondir sa pensée. L’éloquence du langage de Socrate n’empêche pas le principe d’en rester fort incertain : qui nous assure que l’âme, au moment où elle se sépare du corps, ne se dissipe pas comme un souffle ? Pour légitimer l’espérance du philosophe, il est donc nécessaire de sermonner (παραμυθία) celui qui n’est pas philosophe et de lui faire croire (πίστις) que, par elle-même, notre âme possède une activité propre et une pensée. ”
“ Ainsi donc, Simmias, c’est bien en réalité, dit-il, que ceux qui, au sens droit du terme, se mêlent de philosopher s’exercent à mourir, et que l’idée d’être mort est pour eux, moins que pour personne au monde, un objet d’effroi ! Voici de quoi en juger. S’ils se sont en effet de toute façon brouillés avec leur corps, s’ils désirent d’autre part que leur âme soit en elle-même et par elle-même, et que pourtant la réalisation de cela puisse les effrayer et les irriter, ne serait-ce pas le comble de la déraison ? ”
“ Il s’aperçoit en effet qu’au lieu de faire usage de cette dernière dans l’explication spéciale des choses, Anaxagore, contre toute attente, allègue seulement des causes mécaniques : air, éther, eau, etc. C’est comme si, après avoir déclaré que toute l’activité de Socrate s’explique par l’intelligence, on alléguait ensuite, pour expliquer le détail de ses actes et de son langage, le système osseux et musculaire de son corps, le mécanisme des mouvements et des attitudes, l’émission de l’air par la voix et sa réception par l’ouïe. ”
“ Voilà donc pourquoi d tous ces gens-là en bloc, Cébès, l’homme qui a quelque souci de son âme [62] et dont la vie ne se passe pas à façonner son corps, celui-là leur dit adieu. Sa route ne se confond pas avec celle de gens qui ne savent où ils vont ; mais estimant, quant à lui, qu’on ne doit pas agir à l’encontre de la philosophie ni de ce qu’elle fait pour nous délier et nous purifier, c’est de ce côté-là qu’il se tourne : il la suit dans la voie qu’elle lui montre. — De quelle façon, Socrate ? ”
“ Est-il croyable que, dans le sens opposé, il n’y ait pas de processus compensateur ? Dans la Nature il y aurait alors défaut d’équilibre et boiterie. Mais ce processus existe : on le nomme revivre. C’est donc une conséquence nécessaire, dont on doit convenir, que les âmes de ceux qui sont morts continuent d’exister en un endroit d’où part le recommencement de la vie. Au reste une preuve par l’absurde peut en être donnée : ôtons au devenir, en supprimant la mutuelle compensation, sa forme circulaire ; il se fait alors en ligne droite d’un contraire à l’autre et sans retour inverse ”
“ Au surplus, lié comme il l’est à l’explication de la vie et de la mort, le problème de l’âme ne concerne-t-il pas la physique ? Mais comment croire, cette fois encore, qu’un philosophe qui n’a pas renoncé à savoir pourquoi les choses naissent, existent et enfin périssent, ait gardé par devers lui jusqu’aux dernières heures de sa vie un ensemble de preuves si savamment élaboré, si étroitement noué aux doctrines qui sont déjà familières aux membres du groupe dont il est le chef ? ”
“ Personne ne contestera qu’il y ait des âmes vertueuses et d’autres, vicieuses. Expliquera-t-on cette différence en disant que dans une âme, qui est déjà accord, la vertu constitue un supplément d’accord et le vice, un défaut de supplément d’accord ? Mais l’une serait alors moins complètement accord que l’autre, de sorte qu’un accord pourrait être inférieur à ce qu’il est spécifiquement, au lieu d’être toujours égal à lui-même. Or ce n’est pas ce dont on est convenu : en s’y tenant, on devrait au contraire nier toute supériorité de vice ou de vertu dans les âmes ”
“ Parce que seul il a souci de son âme, mais non de son corps ; parce qu’il sait bien où il va en suivant la philosophie et en s’interdisant de rien faire qui contrarie la purification et la libération qu’elle lui procure. Emprisonnée dans le corps, l’âme est en effet incapable de rien examiner qu’à travers les barreaux de sa geôle, mais jamais d’elle-même ni par ses propres moyens : emprisonnement d’ailleurs remarquable, car il est l’œuvre de l’emprisonné lui-même. ”
“ Au contraire, l’argument qui concerne le ressouvenir et l’instruction a été établi au moyen d’un principe qui vaut d’être admis [87] . On a dit en substance, en effet, que le mode d’existence de notre âme, avant sa venue dans un corps s’entend, est tel que le veut sa relation [88] avec cette existence qui porte le nom d’ « existence en réalité ». Or e ce principe, la chose pour moi ne fait aucun doute, j’ai pleinement été dans mon droit en l’acceptant. Aussi suis-je contraint, comme de juste, de ne permettre, ni à moi-même, ni à autrui, de dire que l’âme est une harmonie. ”
“ En outre, pendant le temps que peut durer notre vie, c’est ainsi que nous serons, semble-t-il, le plus près de savoir, quand le plus possible nous n’aurons en rien avec le corps société ni commerce à moins de nécessité majeure, quand nous ne serons pas non plus contaminés par sa nature, mais que nous serons au contraire purs de son contact, et jusqu’au jour où le Dieu aura lui-même dénoué nos liens. ”
“ La perte de leur patrimoine, la pauvreté ne leur font pas peur, comme à la foule des amis de la richesse ; pas davantage l’existence sans honneurs et sans gloire que donne l’infortune n’est faite pour les effrayer, comme ceux qui aiment le pouvoir et les honneurs. Et alors, ils se tiennent à l’écart de ces sortes de désirs. — Le contraire, Socrate, leur messiérait en effet ! dit Cébès. — À coup sûr, par Zeus ! ”
“ Quoi qu’il en soit d’ailleurs, voici comment désormais il a procédé : dans chaque cas il a commencé par poser en principe la représentation logique qu’il a jugée la plus solide ; ce qui s’accorde avec elle est vrai ; ce qui ne s’accorde pas n’est pas vrai. Procédé valable pour la recherche de la cause comme pour tout autre problème, mais sur lequel il est nécessaire de s’expliquer plus nettement (99 d-100 a) . — Socrate va donc définir cette méthode logique qui seule lui paraît capable de poser convenablement et, ensuite, de résoudre le problème devant lequel a échoué la méthode physique. ”
“ Ce n’est pas à dire qu’il accepte la théorie de Simmias : tout au contraire, il pense avec Socrate que l’âme a plus de force que le corps et plus de durée. Pourquoi donc rejette-t-il cependant la conception de celui-ci, puisqu’aussi bien, c’est un fait, la mort n’anéantit pas le corps, lequel par hypothèse a moins de résistance ? Figurons, dit Cébès, cette conception par un symbole : un vieux tisserand est mort ; ce qui prouve, dira-t-on, qu’il continue de subsister quelque part, c’est que le vêtement qu’il s’était lui-même tissé et qu’il portait n’a pas péri ”
“ Voilà du moins ce qu’on doit penser, s’il est vrai, camarade, que celui-là soit philosophe réellement ; car ce sera chez lui une forte conviction que nulle part ailleurs il ne rencontrera purement la pensée, sinon là-bas. Or, s’il en est ainsi, ne serait-ce pas, comme je le disais à l’instant, le comble de la déraison que l’effroi de la mort chez un pareil homme ? — Le comble, bien sûr, par Zeus ! fit-il. La vertu vraie. — Dis-moi, reprit Socrate, n’as-tu pas assez de l’indice que voici ? Un homme que tu vois s’irriter au moment de mourir, ainsi ce n’est pas la sagesse qu’il aime ”
“ N’est-ce pas, reprit Socrate, une nécessité encore b de s’exprimer ainsi au sujet de l’Immortel ? L’Immortel est-il, lui aussi, indestructible ? alors il y a pour l’Âme, quand sur elle a fondu la Mort, impossibilité de cesser d’exister ; car la Mort, c’est une conséquence assurée de ce qui a été dit auparavant, elle ne la recevra point en elle, elle ne sera pas âme morte ; tout comme le Trois, nous l’avons dit, ne sera pas plus pair que ne pourrait l’être l’Impair lui-même ”
“ Aussi bien y a-t-il présentement pour Socrate tout bénéfice à croire ainsi en l’existence d’une vérité ; car, même s’il n’y a rien pour nos âmes après la mort, au moins n’aura-t-il pas importuné ses amis de lamentations jusqu’au moment où finira son ignorance ! Voilà donc dans quel esprit il discutera les théories de Simmias et de Cébès : c’est à la Vérité seulement qu’ils doivent avoir égard, soit pour lui donner, à lui, leur adhésion, soit pour lui tenir tête ”
“ Mais, si la chose est ainsi, il n’y a pas d’homme chez qui son assurance devant la mort soit justifiée et ne soit pas une assurance déraisonnable, à moins qu’il ne soit en mesure de prouver que l’âme est chose totalement immortelle et impérissable. Sinon, de toute nécessité, celui qui va mourir doit toujours craindre pour son âme que, dans l’instant où elle est disjointe du corps, elle ne soit aussi détruite totalement. ”
“ Tout au contraire, l’essence en vertu de laquelle existent les âmes qui font vivre nos corps, l’Idée de l’âme simplement comme âme, est une essence qui comporte nécessairement, comme sa détermination et son achèvement, l’essence de la Vie ; celle-ci confère donc à nos âmes l’immortalité ; pour les sujets qui en participent, c’est entre toutes une essence privilégiée. Le problème de l’âme et de la vie est un problème particulier de la Physique ”
“ Mais, s’il en est ainsi, quel motif aurait-on encore de se persuader que, lorsqu’on sera mort, l’âme continuera de subsister quelque part ? On peut en effet, sans nul doute, accorder à la thèse de Socrate non pas seulement la préexistence, mais même une certaine survie de nos âmes, avec une suite de naissances et de morts, ces naissances renouvelées prouvant assez d’ailleurs quelle force de résistance possèdent ces âmes. ”
“ Socrate justifie son attitude : la mort est la libération de la pensée. — Laisse-le dire ! reprit Socrate – À vous cependant, qui êtes donc mes juges, je tiens maintenant à vous rendre des comptes, à vous dire mes raisons de regarder l’homme dont la vie a été en réalité employée à la philosophie comme plein d’une légitime assurance au moment de 64 mourir, lui qui a bon espoir d’avoir à soi là-bas des biens très grands, lorsqu’il aura trépassé ! Comment donc en peut-il être vraiment ainsi ? Voilà, Simmias et Cébès, ce que je m’efforcerai de vous expliquer. ”
“ Il a pourtant besoin sans nul doute d’une justification, et qui probablement n’est pas peu de chose, pour faire croire qu’après la mort de l’homme l’âme subsiste avec une activité réelle et une pensée [25] . — C’est vrai, Cébès, dit Socrate. Eh bien ! qu’avons-nous donc à faire ? N’est-ce pas ton désir que sur ce sujet même nous racontions s’il est vraisemblable ou non qu’il en soit ainsi [26] ? — Ma foi, oui ! répondit Cébès, j’aurais plaisir à entendre quelles sont là-dessus tes idées. ”
“ Or, selon ce mode d’explication, la cause en vertu de laquelle un corps est vivant, ce doit être son âme ; car, en s’imposant au sujet sensible qui en participe, l’essence intelligible de l’Âme y importe en même temps l’attribut « vivant », dont l’essence est nécessairement liée à celle de l’Âme. D’autre part l’Idée de vivant a un contraire déterminé, qui est Mort. ”
“ Toujours, en vérité, dit-il, Cébès est en quête de quelque argument : il n’a pas la moindre tendance à croire tout de suite ce que l’on dit ! — Pourtant, Socrate, repartit Simmias, il se trouve, qu’à mon avis aussi, justement, il y a du bon dans le langage de Cébès : dans quelle intention en effet des hommes véritablement sages fuiraient-ils des maîtres qui valent mieux qu’eux et, le cœur léger, s’éloigneraient-ils de ceux-ci ? ”
“ De même le Socrate du Phédon est très éloigné de celui qui professe savoir une seule chose, c’est qu’il ne sait rien. C’est un philosophe qui spécule sur l’Être et sur le Devenir, qui a là-dessus des doctrines bien définies, à l’enseignement desquelles il se réfère souvent et qui sont connues et acceptées de Simmias comme de Cébès. À vrai dire, tandis que le second connaît bien la théorie de la réminiscence, le premier l’ignore ou l’a oubliée [24] ; mais peut-être n’y a-t-il pas là qu’un artifice destiné à effacer cette impression de dogmatisme et à rendre à l’entretien sa liberté d’allure. ”
“ Ce mal, observe Platon avec une pénétrante précision, c’est que l’intensité de l’émotion porte invinciblement l’âme à juger de l’objet qui a fait naître cette émotion qu’il est tout ce qu’il y a de plus vrai : les plaisirs et les peines sont la pointe qui cloue l’âme au corps, en sorte qu’elle juge de la vérité en fonction de son corps. Le calcul du philosophe, c’est au contraire qu’il ne vaudrait pas d’avoir pris tant de peine en vue de s’affranchir, pour mettre ensuite de nouveau son âme à la merci des émotions corporelles. ”
“ Telle est aussi la relation de l’âme au corps : la première est plus résistante et plus durable ; mais, s’il est vrai que la même âme, en une longue suite d’années, puisse user, puis reconstituer, un grand nombre de corps successifs (comme elle le fait au cours d’une seule vie en réparant l’usure de l’organisme) , en revanche l’anéantissement de cette âme peut fort bien précéder celui du dernier de ses corps, tandis que celui-ci, l’âme une fois morte, révélera par sa propre corruption son intrinsèque faiblesse et son incapacité à se reconstituer de lui-même. ”
“ Homme inspiré et prophète, le Socrate du Phédon est en outre l’apôtre passionné de la mortification. La foi et l’espérance dont il travaille, parfois avec les accents d’une brûlante éloquence, à communiquer l’ardeur à ses amis, ont pour objet la libération complète, qui doit purifier entièrement l’âme de la misère des passions et de la dépendance à l’égard du corps [29] . La vertu consiste à réduire autant qu’on le peut cette dépendance et à vivre par la pensée pure, à renoncer à tous les plaisirs corporels, aux richesses, aux soins et à la recherche de la toilette [30] . ”
“ Expliquer en effet la production de quoi que ce soit, c’est rendre intelligible cette production ; on explique donc d’une façon incontestable quand on relie la chose produite à ce qu’il y a en elle d’intelligible, c’est-à-dire à son essence propre. L’opération de la participation peut être en elle-même mystérieuse ; elle n’en révèle pas moins aux yeux de Platon la seule causalité dernière, celle de la forme logique ou de l’Idée de la chose. ”
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