“ La vie sérieuse, la vie tragique a fortifié la raison, tendu la volonté de Josanne, mais le papillon bleu de la fantaisie palpite encore sur ses rêves, sur ses chagrins, sur ses amours. Voir tout en beau, c’est la sagesse. Josanne se fait des joies avec les plus humbles choses, — un ruban, un livre, une fleur. ”
Josanne
Définition et enjeux
Citations sur “Josanne”
“ Lui qui était, avant tout, un amant, il ne comprenait pas Josanne... La dissociation de l’amour et de la maternité lui paraissait invraisemblable. Josanne n’avait-elle pas cherché, habilement, à réfuter son propre aveu : « Il y a des femmes qui aiment dans l’enfant le père de l’enfant» ?... Non, elle était loyale... Elle exprimait sa pensée du moment, et elle ignorait peut-être son arrière-pensée. Sentiments de femme, de mère, d’amante ; sentiments qui se mêlaient, qui se contredisaient, qui auraient dû s’exclure, et subsistaient pourtant, — c’était, pour Noël, la nuit et l’abîme ! ”
“ Ressemblait-il au Noël qu’elle connaissait ? Fixait-il sur sa voisine ce regard clair, brillant et droit comme une épée dont Josanne sentait encore le contact immatériel ? Blottie dans son fauteuil d’osier, engourdie par la chaleur entêtante et le sifflement monotone de la cheminée à gaz, Josanne laissait glisser sur ses genoux le livre entr’ouvert, la broderie commencée... Elle pensait : « Le dîner est fini, maintenant... Les hommes sont au fumoir ; les femmes sont au salon. Je suis sûre que monsieur Delysle cause avec les femmes... » ”
Marcelle Tinayre,
La Rebelle
(1905)
“ Mais Noël ne se demanda pas s’il eût aimé la Josanne de dix-huit ans. Il aima celle qui était devant lui, la vraie Josanne, la sienne, telle que la vie l’avait faite. Il aima les yeux qui avaient pleuré, les lèvres qui avaient gémi, les mains qui avaient travaillé, le cœur qui avait eu des victoires et des défaites, et qui s’était formé, lentement, pour le plus grand amour, dans l’erreur et dans la souffrance. ”
“ Convalescente du passé, elle en gardait un endolorissement vague, mais son cœur et sa chair étaient paisibles, — et les jours légers, les calmes nuits passaient sur elle sans qu’elle les sentît passer. Maintenant les yeux clairs de Noël n’effrayaient plus Josanne. Elle éprouvait, près de cet homme, un sentiment inconnu de sécurité, de confiance. Elle aimait à lui demander conseil ; elle eût aimé à lui demander protection. Tous les êtres qu’elle avait chéris avaient appuyé leur âme à son âme ; pour la première fois, l’âme de Josanne retrouvait l’instinct féminin de s’appuyer. ”
Marcelle Tinayre,
La Rebelle
(1905)
“ Elle se maîtrise et redevient lucide.A quelques pas d’elle, Maurice et sa femme sont assis. Ils causent distraitement, avec des intervalles de silence.Josanne regarde cet homme qu’elle aima,—qui l’aima sans doute, à sa façon négligente et sèche.—Elle voit passer sur ce visage des expressions brèves qu’elle reconnaît,—un mouvement de sourcils, cette façon d’incliner la tête, ce sourire un peu de côté...Mais combien Maurice lui apparaît énigmatique! Il est «le même»; il n’est plus «le sien...» Josanne ne sait plus interpréter son regard, ses gestes, son attitude... ”
Marcelle Tinayre,
La Rebelle
(1905)
“ «Toué», c’est la Tourette.Dans l’eau tiède, devant le feu rougissant, le beau petit corps frémit d’aise. Josanne le regarde: un enfant nerveux, pas très gras, déjà musclé sous la peau brune, un faune puéril, une statuette de Pompéi... Le visage est rond, les yeux ardoisés, les cheveux châtain sombre. Claude ressemble à sa mère. Il a de Maurice des expressions, des attitudes, le sourire, le regard, une sorte de câlinerie gracieuse; mais Josanne lui a donné l’intelligence vive, la voix claire, l’énergie et l’ardeur du sang. Elle l’admire. ”
Marcelle Tinayre,
La Rebelle
(1905)
“ Noël se persuada qu’il connaissait le secret de Josanne... Puis un doute lui revint: «Quel roman fais-je là?... C’est absurde! Josanne ne m’eût pas caché, si tenacement, si pudiquement, l’histoire d’un amour platonique. Ah! je dois, je veux m’attendre à tout!... Pourquoi ne puis-je m’empêcher de souffrir?... Je n’étais pas jaloux du mari, ou si peu!... J’aimais l’enfant de ce Pierre Valentin qui est pour moi une ombre, un nom... L’enfant! Josanne l’adore, ce petit! Il l’a sauvegardée peut-être. Elle s’est sacrifiée à lui... Qui sait? l’amour maternel a triomphé de l’autre amour...» ”
“ Oh ! votre première lettre ! Je l’ai lue dehors, sur la place du Dôme, appuyé contre la grille du Baptistère... Je revois distinctement, au bas d’une page, votre nom : « Josanne Valentin ! » J’étais content que ce nom de Josanne ne fût pas un pseudonyme... Et j’aimais ce joli nom, il était si doux à mes lèvres que je le répétais pour le savourer : « Josanne... Josanne... » Et, parce que je suis un imaginatif, et un sentimental, j’oubliais tout à fait l’article qui avait provoqué notre correspondance ; j’oubliais la journaliste, la féministe !... ”
Marcelle Tinayre,
La Rebelle
(1905)
“ La Ville qui flamboie sous le ciel triste, les formes démesurées qui surgissent, ces clameurs de forge, ces lueurs d’enfer accablent Josanne, hors des ténèbres et du silence. Elle ne reconnaît plus rien. Perdue dans un monde obscur et monstrueux, elle souhaite la chambre close, la lampe, les livres, un visage ami. ”
“ « Et ce sera ainsi toujours, pensa-t-il, toute notre vie... tant que cet enfant nous séparera, par sa présence, par son existence, par l’image et le nom qu’il évoquera, par ce sourire qui n’est pas le sourire de Josanne... par tout ce qui reste, en lui, de l’autre. — du père !... Qu’un enfant naisse de nous, Josanne l’accueillera avec une joie troublée, une appréhension... Elle aura peur qu’il ne rogne la part du premier... Si elle perdait Claude, alors peut-être... » Noël n’osait achever sa pensée. ”
“ Mais puisque Josanne est prête à parler, Noël, soudain, s’apaise et se rassure... Il n’y a rien, en cette femme, qui ne soit noble, beau et doux. Qu’elle parle donc en toute confiance ! Noël parlera, lui aussi. Il avouera la faiblesse de ses sens, et comment, le cœur plein de Josanne, il retournait — non pas sans honte — chez madame Moriceau... Et Josanne pleurera peut-être, mais elle comprendra, elle pardonnera. Noël lui dira : « C’est fini, fini, je ne reverrai plus cette femme. Ne parlons plus d’elle, ma bien-aimée... Je suis à vous, et vous êtes à moi... » ”
“ Hélas ! dit Josanne en pleurant, rien ne vous consolera. Votre raison même ne vous est d’aucun secours contre votre passion jalouse... Et je doute que nous soyons jamais heureux ! Noël, ému par les larmes de Josanne, s’efforça de la rassurer ; mais, ce soir-là encore, ils se quittèrent dans la mélancolie et le malaise. ”
“ Et soudain Josanne murmure : — Qu’est-ce que je vais devenir ? Il ne répond pas. Il a cette pudeur de ne pas répondre des phrases vaines... Ce qu’elle deviendra ? il le sait : elle soignera son mari ; elle écrira des articles de mode ; elle vivra une vie pauvre et chétive... Il accepte qu’elle vive cette vie... La femme est faite pour le dévouement... Et c’est fini. Josanne s’en va. Elle n’interroge plus, elle ne regarde plus Maurice ; elle s’en va lentement, la tête haute, le buste raidi, — avec son lourd filet dans sa main droite. ”
Marcelle Tinayre,
La Rebelle
(1905)
“ Le jeune homme s’en alla, content. L’homme mûr s’en alla, vexé. Josanne gagna les arcades de l’Odéon. Il pleuvait encore, et soudain, un bec de gaz allumé, jaune et clignotant, attrista le crépuscule.Six heures...Un enfant blond et bouclé, pareil à l’amour en guenilles, offrit les violettes de son panier:—M’selle, fleurissez-vous!...Josanne, de ses doigts gantés, mania les bouquets ronds, couchés sur la fougère humide: des feuilles de lierre, dures et veinées, comme ciselées dans le fer, formaient une étoile sombre, à cinq pointes, autour des violettes pâles. ”
“ Malgré les confidences de Josanne, il oublia tout ce qui pouvait assombrir leur joie, tout ce qui composait l’arrière-plan de leur vie amoureuse, toutes les choses navrantes, répugnantes et tragiques que Josanne elle-même voulait oublier... Enfin, il la conduisit à Bellevue, dans le pavillon où sa mère et lui passaient l’été. C’était un jour de mars ; la dernière neige fondait dans les chemins creux ; les bois gris s’étoilaient de primevères... Au crépuscule, quand ils partirent, le ciel était rose et froid, une seule étoile brillait. ”
Marcelle Tinayre,
La Rebelle
(1905)
“ Josanne, liée à Noël, devint tout à coup brûlante et l’embrasa tout entier...Il leur sembla que toute vie avait disparu du monde, que le jour ennemi ne viendrait jamais et que, le vœu de Tristan et d’Iseult s’étant accompli pour eux, ils étaient seuls, éternellement, dans les ténèbres nuptiales. ”
Marcelle Tinayre,
La Rebelle
(1905)
“ Mais Noël et Josanne ne voient plus, ne parlent plus. Ils ne perçoivent rien du monde que l’atmosphère embrasée, l’odeur sucrée des acacias, le roulement doux qui les emporte, aux bras l’un de l’autre... Et leur premier baiser les laisse éblouis, comme si toute la flamme du jour torride avait passé dans leur sang. ”
“ Tu n’as pas voulu le connaître... — Josanne !... Pouvais-je m’introduire chez toi ?... Ton mari ne veut recevoir personne... Et toi-même, aurais-tu été bien contente de me voir dans ce rôle : l’ami de la maison ?... Tu es trop délicate... — Je ne sais pas... L’amour n’a pas tant de scrupules ! dit Josanne en rougissant. Oui, parfois j’ai souhaité... — Pourtant, tu ne détestes pas ton mari !... — Non, je ne le déteste pas. J’ai une grande affection pour lui... Je lui suis dévouée... Mais toi, toi, je t’aime... — Comment peux-tu accorder tout ça ? dit Maurice. Tu es sincère, évidemment... ”
“ Josanne a compris. Elle ne crie pas, elle ne s’évanouit pas ; mais sa figure s’est décolorée tout d’un coup, et creusée, et tirée. Ses yeux se dilatent, noircissent. Ses lèvres s’ouvrent, comme si l’air lui manquait. — C’était donc ça ! c’était donc ça !... Le lourd filet échappe à sa main tremblante. Elle se baisse pour le ramasser, prévenant le geste de Maurice, et elle répète encore : — C’était donc ça !... — Ma pauvre Josanne... Le sentiment de sa lâcheté gêne Maurice intolérablement. Un peu d’amour encore émeut son cœur et sa chair, et cette attitude de bourreau lui fait honte... ”
“ Il lui sembla qu’il commençait seulement d’aimer Josanne. — Laisse le passé, ma chérie... S’il n’existe plus pour toi, il n’existe plus pour moi. Tu as exorcisé le fantôme... N’en parlons plus et n’y pensons plus. Vivons notre vie... Étonnée, Josanne le regarda... — Viens ! mon amour !... dit-il. Tout le monde est parti... L’heure avance. Elle se leva, tira sa voilette jusqu’à son cou et rassembla les pans de son écharpe. Ils sortirent. Dehors, la pluie redoublait. L’eau giclait sous les pieds de Josanne, alourdissait le bas de sa robe. Noël essayait vainement de protéger son amie. ”
Marcelle Tinayre,
La Rebelle
(1905)
“ La main de l’homme chercha la main de la femme, le front de la femme s’inclina sur la poitrine de l’homme... Josanne se sentit rouler dans le grand torrent de l’instinct, dans le courant de la vie universelle... Elle eut peur, encore... puis, du tourbillon de ses pensées et de ses désirs obscurs, émergea le souvenir lumineux d’un rêve: le jardin fleuri, les violettes, Noël sur le banc, et l’étreinte et le baiser... ”
“ Sous la clarté crue du réverbère, Josanne lisait : « Chère madame, » En vous transmettant une lettre arrivée aujourd’hui, je vous reproche, amicalement, de ne plus avoir donné de vos nouvelles au Monde féminin. Que faites-vous encore à Chartres ?... Si vous vous ennuyez trop, envoyez-nous, de temps en temps, de petites chroniques sur la vie de province. » Je ne vous promets pas que tout passera ; mais, dans votre intérêt, ne vous laissez pas oublier. » Signez, comme autrefois, « Josanne », tout court ; cela fait bien. » Mes respects, » J. FOUCART. » Josanne n’en croyait pas ses yeux... ”
“ Josanne est prête. Elle a mis une vieille jupe de cheviotte bleue, soigneusement nettoyée, un boléro pareil, une ceinture de cuir fauve. Une voilette de tulle brodé pare son grand « canotier » pelucheux. Et cette toilette, qui ne vaut pas soixante francs, n’est pas laide... Les ouvrières parisiennes portent des robes qui ressemblent à celle-ci, des chapeaux qui ressemblent à celui-là, — mais non point comme Josanne, avec cet air de distinction, cette allure de « dame » qu’elle garderait sous un sarrau de brunisseuse. ”
“ Ah ! madame n’est pas raisonnable... Josanne n’écoutait plus le bavardage de la Tourette. Elle fixait sur les choses un regard sec et fiévreux... Avait-elle rêvé ?... Non, ce n’était pas un cauchemar, la terrible scène de la veille. Cette chaise, Noël l’avait déplacée. Ce coussin avait glissé à terre, et il y avait sur la natte japonaise, un petit peigne d’écaille brune, tombé des cheveux de Josanne quand elle s’était presque évanouie... Elle faillit marcher dessus, le ramassa, le regarda sans penser à rien... ”
“ Josanne qui, d’abord, s’en effraya, l’observe maintenant avec une curiosité passionnée. Tout l’intéresse : les couloirs tortueux des bâtisses, peintes en ocre ou en lie de vin, le soleil qui tape de côté, les jeux de l’ombre ; la variété des boutiques, les industries du pavé, les types, les propos, les coins de vie populacière... Sans doute, elle préférerait le bois de Boulogne ou le Parc Monceau, pour sa promenade matinale... Mais quoi ! lorsqu’on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a... Les préjugés bourgeois, la fausse délicatesse n’embarrassent pas Josanne... ”
“ Josanne, qui fus ma Josanne, tu peux bien me bannir de ta vie, tu ne me banniras pas de toi-même, et jamais je ne t’oublierai, et jamais tu ne m’oublieras... Il perdait la tête, il ne savait plus ce qu’il disait : — L’amour ne peut pas, ne doit pas renaître entre nous, mais en te revoyant, là, tout à l’heure... — Maurice ! — Pas demain... dans longtemps... si une circonstance grave... Suppose que l’enfant soit malade... en danger... Alors, promets-moi de m’avertir... Cela n’arrivera jamais, sans doute, mais il faut promettre. Il ne faut pas dire « Jamais ! » ”
“ Josanne n’eut pas le courage d’aller chez Mariette. Elle rentra dans son petit logement, ôta son chapeau, son manteau, sans même allumer la lampe, et, couchée sur le divan, elle sanglota. Elle souffrait et jouissait d’être seule, tendait les bras vers un secours inconnu et aussitôt le repoussait. Ses larmes mouillaient ses joues, son bras replié, les cheveux de sa tempe. Tout son corps était rompu. Quand ses sanglots faisaient trêve, elle soupirait et gémissait comme un enfant. ”
“ Ce fut un amour discret, délicat, qui embauma la vie obscure de Josanne comme les violettes invisibles embaument les bois, au printemps. Ce fut un amour chaste et puéril, tout fier de ressembler aux amours qu’on voit dans les livres... Maurice ne connut pas le mari de Josanne. Il n’entra jamais dans le petit logement de la rue Amyot, où le malade ne voulait recevoir personne, sauf l’usinier Malivois et des médecins. ”
Yvonne Sarcey,
La Route du bonheur
“ Josanne la « Rebelle », l’héroïne du livre, est un être de séduction et de charme. L’auteur l’a voulue jeune, intelligente, courageuse, jolie, avec des nerfs de sensitive et un cerveau robuste d’intellectuelle. Elle aime en amoureuse, reste faible devant l’homme que son cœur a choisi, sait pleurer et prier à ses côtés, parfois à ses pieds. Mais elle n’accepte le servage qu’en amour, et hormis cette faiblesse consentie, demeure forte de ses droits, consciente de sa valeur, orgueilleuse de son indépendance, fière de son travail. ”
