“ Prête à échouer, elle s’aperçoit que sa seule hésitation tient à l’avenir de sa mère ; ce point de vue saisi, son esprit ne l’abandonne plus. Madame de Frémy privée de fortune, elle dont la santé est déjà affaiblie, supportera-t-elle le chagrin qui va l’accabler ?... « Eh bien ! dit Berthe, que ma mère soit donc heureuse ! — Et vous le serez aussi, chère, bien chère amie, dit Isabelle émue, malgré elle, de l’arrêt qu’elle venait d’arracher, contre elle-même, à cette fille dévouée. Oh ! oui, il faut que vous soyez heureuse ; votre malheur me pénétrerait de regrets ! » ”
Mme Bernard
Élements biographiques
Mme Bernard (1800-1850) a publié des œuvres comme Heures du soir. Ses écrits évoquent madame de Golzan, Celnarre ou Berthe.
Citations de Mme Bernard
“ L’intérêt que je vous porte n’est point un intérêt vulgaire, reprit M. de Celnarre après avoir placé Berthe dans sa voiture et s’être mis auprès d’elle. Vous êtes pour moi plus qu’une femme ; je veux vous conduire à une destinée que j’ai créée pour vous. Je vois de haut les faits qui vous touchent. L’étude de ma vie aura pour résultat la conduite de la vôtre. Non-seulement vous ne devez pas faillir, mais aucun être humain ne se flattera d’occuper vos pensées. Vous ne m’aimez pas, je n’exige rien de votre affection. ”
“ On les livre pour ne pas perdre un bon mot ; les éclats du rire qu’il provoque deviennent plus joyeux, si la méchanceté doit pénétrer bien profondément le cœur qu’elle atteint. Madame de Golzan a pu lire sur plus d’un visage que M. de Celnarre n’a point épargné ce dédommagement à sa vanité blessée. À côté des suffrages qui l’entourent, de la flatterie qui l’étourdirait encore, un regard la poursuit sans cesse ; le silence de M. de Celnarre, son sourire semblent éternellement répéter que pour une femme mariée on la voit bien entourée. ”
“ On est plus ou moins apte à le saisir par ses bons ou ses mauvais côtés. — Je préférerais un raisonnement qui condamnât l’un de nous deux, dit la marquise. — L’éclectisme admet tous les systèmes, et se charge de trouver le vrai dans l’erreur. Moi, dit M. de Celnarre, je cherche le côté faux des prétendues vérités. C’est une école à part. — Elle aura peu de disciples, répliqua avec vivacité madame de Golzan. — Voulez-vous, lui répondit en riant M. Celnarre, me permettre de vous prouver que ma science mène à la découverte de la vérité ? ”
“ Les maux dont on porte la livrée sont moins pénétrans dans leurs atteintes que les maux cachés dans les replis du cœur. Une fleur brille encore du plus vif éclat ; elle charme tous les yeux : cependant un insecte cruel s’est introduit dans son calice ; ses douloureuses blessures la condamnent à périr hâtivement, avant que personne ait le secret de ses mystérieuses souffrances. Ne croyez point à la folle joie de ceux qui ont ouvertement rompu avec la raison et les nobles inspirations de l’âme, au bonheur de ceux qui veulent faire de leur vie une fête perpétuelle. ”
“ Je m’intéressais de cœur à leur mutuelle affection. Leur amie est devenue ma seconde mère. Où sont-ils tous trois maintenant ? Absorbés dans une même douleur, ils ne songent plus à moi ! Pauvre Clémence ! tu vas mourir. Je gémis sur ton sort, car il était heureux ; l’intérêt que je t’ai inspiré un instant sera payé par mes longs regrets Si tu devais aimer, rencontrer un amour digne du lien, ah ! pleure mille fois la vie que nos larmes se confondent, moi, pour le malheur que j’accepte, toi, pour le bon heur que tu perds. ”
“ Ah ! que vous justifiez bien votre méchante réputation, dit la marquise. Avez-vous réellement le malheur de voir le genre humain sous un jour si odieux ? La vie m’a été douce jusqu’ici, reprit-elle du ton le plus pénétrant ; je l’aime : demain je demanderais à mourir, si la froide vérité venait souffler sur mes illusions et me convaincre que vous dites vrai. — Une croyance ne détruit pas l’autre, reprit le comte ; le monde existe réellement tel que chacun le voit. — Voilà un paradoxe bien conciliateur, répondit madame de Golzan. ”
“ La destinée de Clémence s’achevait. Elle mourut entourée de ceux qui l’avaient aimée. Le sort lui enleva-t-il une vie destinée au bonheur ? Les déchirans regrets que sa perte excita devaient le faire croire. Cependant, le même jour, par un singulier rapprochement, la jeune fille qu’elle avait rencontrée brillante, pleine d’avenir, aurait pu lui apparaître, pâle comme elle, les yeux voilés par les larmes, et prête à donner sans regret les années que l’avenir lui promettait encore. Une grande partie de la fortune de madame de Frémy se trouva tout-à-coup compromise par une faillite. ”
“ Madame d’Esnelle lui témoignait trop d’intérêt pour la laisser quitter à jamais une société où tant de suffrages s’étaient réunis autour d’elle. M. de Bresseval partagerait cet intérêt. La ressemblance de Berthe avec sa sœur, les projets que la pauvre malade avait formés en riant, toutes ces causes semblaient présager à Berthe une destinée que sa cousine eût enviée. C’était pour écarter cet avenir incertain qu’elle employait toutes les ressources de l’adresse à persuader une jeune fille de souscrire elle-même au malheur de toute sa vie. ”
“ Plus tard, la vie est mieux comprise, des portions de bonheur suffisent à une plus juste appréciation de notre nature imparfaite. La promenade du matin laissa Berthe rêveuse, distraite, tout le reste de la journée. Elle revoyait sans cesse le joli visage pâle de Clémence, la noble figure du comte. L’erreur dans laquelle madame de Golzan l’avait laissée à dessein donnait à ses pensées un indéfinissable intérêt. ”
“ Ses traits reprirent une apparence calme ; elle témoigna le désir d’écouter l’ouverture pour suspendre toute conversation. Le silence s’était enfin établi dans la salle. Une musique suave, mélodieuse, semblable à l’expression d’une vision céleste, tenait sous le charme cette assemblée mobile ; le bruit inharmonieux tic la clef de l’ouvreuse se fait encore entendre. Un premier murmure de mécontentement resta inachevé, et il devint facile de traduire les douces exclamations qui le suivirent, lorsque deux femmes se placèrent sur le devant de la loge, en face de celle où était madame de Golzan. ”
“ La marquise regardait alternativement M. de Celnarre et sa nièce. Ses observations augmentaient sa surprise, jusqu’à lui ôter la présence d’esprit nécessaire pour faire cesser l’embarras d’Isabelle. Comment un homme d’une laideur aussi repoussante avait-il obtenu cet inexplicable empire sur une femme jeune, belle, entourée d’hommages et placée, par une sécheresse de cœur peu commune, à l’abri de la dépendance où les passions peuvent faire tomber ? ”
“ Jamais un éloge direct n’a pénétré si avant dans le cœur d’une femme que l’éloge qu’elle surprend alors qu’on n’a pas mis en le prononçant l’intention d’être entendu. Sa vanité peut l’accepter en entier, sans faire la moindre part à l’exagération ou à la flatterie. Un second coup d’œil désenchanta la vision. Madame de Golzan vit la tête de M. de Celnarre s’avancer entre celle du comte et celle du jeune homme. ”
“ Madame de Golzan adressa un orgueilleux sourire à M. de Celnarre. « Oui, dit celui-ci, le partage de nos imperfections a pu être égal dans leur état primitif ; mais la civilisation les a si bien et si diversement transformées, que le Créateur doit avoir parfois de la peine à reconnaître son œuvre. De nos jours, avec notre langage factice, les mots devoir, vertu, sont souvent employés dans l’acception qui leur est la plus étrangère. » Madame de Golzan se mordit les lèvres et lança un regard plein de mépris et de colère sur M. de Celnarre. ”
“ Cependant les torts de M. de Golzan causèrent, à leur début, de vifs regrets à Isabelle. Trop fière pour se plaindre ou pour vouloir souffrir dans son amour-propre, elle a long-temps affecté l’indifférence, et l’indifférence est arrivée. Puis on vit dans le monde madame de Golzan, coquette, légère, s’entourer d’hommages, perdre cette dignité qui protège la réputation d’une femme contre d’injustes atteintes. Les assiduités de M. de Celnarre flattèrent son orgueil. ”
“ Ces jours, elle ne les regrettait pas, mais elle appelait ceux qui la verraient, rendue à la santé, reprendre les vêtemens de son âge, n’avoir plus besoin d’un appui, et même offrir le sien, disait elle, en regardant madame d’Esnelle d’un air de tendresse filiale. Renaissant avec ce beau jour, l’air tiède et parfumé qu’elle respire avec délices ranime sa gaîté ; mais ses impressions pénètrent dans un sens opposé le cœur de ceux qui l’aiment. ”
“ Vous ne m’accuserez pas, Madame, d’avoir conçu l’espoir de vous rencontrer chez madame la marquise. — Êtes-vous aussi en guerre avec ma nièce ? dit madame d’Esnelle. Alors je cesse tout reproche. C’est déjà trop d’un seul adversaire tel que vous. — En guerre, répondit M. de Celnarre avec une ironie accablante ; Madame de Golzan sait bien qu’elle voit en moi le plus dévoué et le plus malheureux de ses admirateurs. ”
“ Un moment dominé par le charme de ce projet, le comte dit à madame d’Esnelle : « Entre nous trois la confiance est sans danger ; si mademoiselle de Frémy obtient l’affection de la marquise, j’essaierai, à mon retour, de réaliser le dénoûment inspiré par l’affection de Clémence. » Sous l’empire des impressions du présent, l’esprit s’inquiète rarement de l’influence que peuvent avoir sur l’avenir des circonstances en apparence indifférentes ; et cependant la destinée s’enchaîne dans les fils les plus déliés. ”
“ Un cri d’horreur s’échappa de la poitrine de Berthe, un mouvement violent la sépara de son mari. Se jetant dans le coin le plus reculé de la voiture, elle semblait vouloir éviter que ses vêtemens touchassent un meurtrier. « Singulière preuve d’amour ! dit M. de Celnarre. Vous l’oubliez, Berthe, j’ai joué ma vie contre la sienne : c’est votre mari qui a survécu au danger. » ”
“ Cette fortune, acquise à un si haut prix, n’est plus qu’un fardeau pour Berthe. Elle ne sent de sa position que le malheur qui s’y est attaché. Il n’y a plus un instant d’abandon pour elle. Le regard scrutateur qui doit la suivre partout, lire au fond de son âme des pensées à peine formulées, lui cause un état de gêne, d’oppression auquel rien ne peut la soustraire. C’est un cauchemar de toutes les heures. Elle essaya de se distraire en cultivant ses talens ; mais sous prétexte que le chant et la peinture la fatiguaient, M. de Celnarre congédia les maîtres. ”
“ La raison ne se laisse pas facilement vaincre ; repoussée au milieu du tumulte, elle vient plus terrible suspendre le sommeil, retenir la pensée dans un cercle magique. Mais ses accens poursuivent encore l’âme dans l’enivrement des plaisirs factices. Ils font couler les larmes avant que le sourire soit achevé, lorsque l’épigramme maligne, à peine échappée des lèvres, excite un murmure d’admiration propre à encourager de nouvelles saillies. La raison est surtout inexorable devant les maux causés par les déceptions de la vanité. ”
“ Cette société corrompue n’est pas la société de nos jours, dit M. de Celnarre, d’un ton parfaitement naturel. Ces femmes qui se jouent des sentimens, de la vie des hommes, n’ont plus de modèles dans nos salons. Il règne plus de franchise, plus de générosité dans les rapports. Les êtres disgraciés de la nature rencontrent quelque pitié. La coquetterie ne se joue pas à faire naître des passions dont le succès est douteux, les suites dangereuses... — Je ne trouve pas que l’auteur se soit écarté de la vérité autant que vous voulez bien le penser, dit la marquise. ”
“ La perte d’un parent inconnu exige des démonstrations de chagrin ; une sympathie profonde pour des maux qui nous sont étrangers ne doit pas suspendre le cours ordinaire de la vie. Le cœur s’use à tous les sacrifices qu’il faut faire aux convenances. Mais le monde le veut ainsi ; il nous entraîne, force nous est de lui obéir. — Madame la marquise, dit madame de Frémy, n’oubliez pas que ces mêmes sacrifices aux convenances peuvent sauver les femmes de bien des dangers. ”
“ Des cris étouffés, des sanglots vainement contenus s’échappèrent enfin avec des torrens de larmes. Aucune parole ne les accompagnait, et, comme si elle eût redouté d’être entendue, elle pressait son visage dans les oreillers pour comprimer les sons qui pouvaient trahir sa douleur. Tout-à-coup l’effroi succède à ses angoisses ; panneau de glace vient de frémir légèrement ; il rentre sans bruit dans la boiserie, et M. de Celnarre paraît devant elle. ”
“ Sa mère, madame de Frémy, est veuve, répétait Clémence en s’adressant à son frère. Dis-le-moi enfin, Arthur, ne l’as-tu pas trouvée ravissante ? — J’ai appris à me défier d’un joli visage, répondit le comte en souriant à sa sœur. — Clémence veut marier son frère, dit madame d’Esnelle à son neveu ; elle est prête à vous nommer ambassadeur auprès de madame de Frémy, si M. de Bresseval donne le plus léger signe d’approbation. — Oh ! non pas tout de suite, pas à présent, répondit Clémence : je dois être guérie avant le jour du mariage. Les malades sont égoïstes. ”
“ À côté de ce malheur, des révélations découvrent souvent les chances d’un bonheur tel qu’on l’aurait souhaité. La moindre circonstance changée, ce bonheur était réalisé ; tandis que la funeste lumière, arrivée trop tard, rend plus accablante la destinée sous laquelle il faut plier. Encore si les leçons du passé laissaient des traces profondes ; mais elles s’effacent ainsi que le sillage formé par le vaisseau sur l’Océan, et chaque âge reste livré à des déceptions, à des croyances qui tiennent au point de vue où l’on se place. ”
“ La conversation, d’abord languissante, s’anima peu à peu. Les accens doux et pleins de tristesse des paroles de madame de Celnarre donnaient un inexprimable charme à ce qu’elle disait. Lorsque le comte la regardait, elle détournait aussitôt les yeux, mais elle recueillait avec un ineffable bonheur le souvenir de cette expression d’intérêt d’une pitié pénétrante qui reposait son cœur. ”
“ Madame de Golzan présidait à toutes les décisions prises avec les lingères, les marchandes de modes, couturières et les autres artistes appelées à travailler à l’œuvre importante du trousseau. Celui de Berthe achevé, on vint en foule l’admirer. M. de Celnarre, madame de Golzan, semblaient uniquement chargés du soin de la faire briller. Un mot de bonheur, une promesse d’affection, elle les attendait vainement. On ne s’est adressé jusque là qu’à la vanité d’une femme, et déjà cette vanité s’éteignait dans le cœur de Berthe. ”
“ Des misères profondes, cachées sous de brillantes superficies, désenchanteront cruellement les séductions offertes aux yeux ; mais le tableau sera complet. À côté du mal se révélera aussi le bien ; le théâtre et les livres n’offrent jamais, dans une même œuvre, qu’une portion de vérité. Dans une foule, le monde se déploie sous toutes ses formes ; chaque imagination y trouve les reflets de ses propres sentimens, l’explication des manières de sentir les plus opposées entre elles. Madame de Golzan, seule dans sa loge avec son mari, attendait impatiemment M. de Celnarre ”
“ Une intention pure a dicté cette démarche : elle veut éloigner le péril qui menace son mari et le comte. Résolue à lui cacher les sentimens qu’elle partage trop bien, il ne recevra d’elle que la prière de fuir. Trahie une première fois par l’affection feinte de madame de Golzan, elle est bien sûre que M. de Celnarre saura encore par elle ce qui s’est passé chez la marquise. Alors il épiera l’occasion de provoquer M. de Bresseval en duel. La main du vicomte a été fatale à tous ceux qui ont disputé leur vie contre la sienne. ”
