“Voyans que la perfécution nous pourfuivoit par tout, & qu'elle renouvelloit & redoubloit tous les ' jours fes coups j pour nous faire fuccomber à force de fupplices : nous trouvâmes que la mort nous fe roit meilleure incomparablement que la vie.”
“Cette prifon nefervitqu'à meconfoler & à me fortifier dans le delfein que j'avois fait de fouffrir tout pour les intérêts de mon Dieu & de ma con ference , j'y trouvai de dignes Confeffeurs qui m'a voient devancé dans les Chaînes, & qui m'aprirent avec qu'elle confiance j.e devoisles porter ,; je fus joint à Monfîeur Blanc MiniftredeMarugéols , à Monfr .de la Beaume du Vigan, au Sieur Charles Je jeune de Ville-neufve de Bor, & à quelques autres bons Chrétiens, que le feul intérêt de, la Religion avoit fait prifonniers.”
“Le Capitaine voyant que tous crai gnoient de périr,.& que chacun cherchoit une plan che dans le Naufrage, voulant arrêter nôtre crain te,nous cria plufieurs fois d'avoir bon courage, nous difant qu'il ne s'en perdroitpas un de ceux qui re voient avec lui, mais quelque cœur qu'il fit lui-mê me paroître, quelque tems après il entra dans fa chambre,dépouilla fes habits,&fe jetta dans la mer, pour fe mettre dans les chaloupes, qui l'attendoienc tout proche du Navire.”
“Il venoitme dire fou vent que je n'aurois jamais de repos jufqu'à-ce que. j'aurois changé de Religion , & quefije refufois long-temps dele faire, jene faurois éviter le gibet, que c'efl: là où il me feroit bien-tôt mourir hontetr fement. je lui répondis que fa menace ne m'éton noit point, & que lefupplice qu'il me préparoit ne me faifoit point de peur, qu'il ne falloir point me faire venir fi loing pour me le faire fouffrir , que j'y ctois difpofé dés ma prifon en France, & qu'on au roit mieux fait, pour abbréger mes peines, de m'y condamner alors.”
“En nous faifant entrer dans le Navire où nous devions flóter, riousfûmestous fouillez , & on ôta les couteaux, lesrafoirs, & les fîzeaux à ceux qui en avoient. Des prifonniers qui avoienc été dans les prifonsd'Aiguemortes, il n'en reftaque deux dans le Vaiiïeau appelle la Flutte Royale, l'un eft Mr. Ducrospour lequel tousles prifonniers a voient beaucoup d'eftime, & qui ayant beaucoup foufFert, mourut peu de jours après nôtre depart; l'autre eft Mr. JLaoudes, Marchand du Vivarez, qui fut porté quelque tems après dans l'Amérique.”
“Vous n'ypenfez pas > c'elfc vous , c'eft vous, qui devant penfer à vous fauver dans l'extrémité où Vous êtes ne dévriez pas diffé rer d'un moment à embrafler nôtre Religion , qui eft la plus pure qui Toit au Monde, & hors de la quelle il n'y peut point avoir de falut : cela l'émeut ≤ troubfa fi Fort, qu'il me pria de ne lui parler plus.”
“Ce quartier n'effc pas fort habité ni fort corn- , mode pour les malades & pour les voyageurs, on a de la peine à y trouver de quoy fe refaire d'une longue maladie, & d'un long voyage -, il n'y a que quatorze Habitans, & prefque tous font pauvres* ils ne peuvent vivre que de leur chatte: l'air y eft * mort mal-fain,& on y eft fort incommodé par trois fortes d'animaux, qui ne laiHsnt aucun repps ni jour ni nuit aux habitans, ni aux voiageur^; on appelle les uns des Malingoins, quenous appelions en France des Moucherons”
“M. 'RE t'ATÏOr le faire i & fe difpofer à être bons Catholiques dan«? l'Amérique, comme ils avoient été en France, les àflurant que le Roi prendroit-là foin d'eux, & qu'il nemanqueroit pas de les rapellerde là dans quelque temps; jamais gens n'ont été plus furpris, + rroublez que ceux-ci le furent à l'ouïe de cette nou velle : ils' fentirent û fort les remords de leur con fcience; & le Jugement de Dieu » que dés ce mo ment ils s'abandonnèrent à la douleur, & au trou ble , & que prefque tous font morts de chagrin ou de rnifere dans le voyage, dans le naufrage ou dans l'Amérique.”
“DU SIÇU.R. SERRES Y? fions glorifions Dieu en hos corps & en nos efpritsl mais que de trouble audi toc que quelqu'une de ces parties de nous-mcmes, vient à fe révolter de fon ferviee , & à e'tre contraire à fa gloire : je lai maintenant l'un & l'autre par expérience. Nôtre faute nous ouvrit à la vérité nôtre Cachot, mais ne nous fit pas trouver nôtre entière liberté : car ou tre le trouble qu'elle caufoit à nôtre confcience, elle nous laiiïa celui de nous voir toujours entre les mains denos perféeuteurs, qui continuèrent leur cruauté' contre nous.”
“Nos ennemis le voulans diftinguer des autres,parce qu'il fe diftinguoit de plufieurs par, fonzele: lors-que les Troupes du Roi furent dans fon lieu pour obligee nos Réformez à changer Üe Religion ; on mit dans fa Maifon 64 hommes du Régiment de Caftres, fçavoir 60 Soldats & 4 Ser gens ; tous fe fignalerent chez lui parles effets de leur rage: avant qu'ils fuffent dans fa Maifon, il fe prépara à leur faire bonne part de fes biens: auflï tôt qu'ils y furent, il facrifia à leur pafïïon fes mou tons & fa volaille”
“Là Dimanche de la Pentecofte, le Pilote ayant fait fon calcul, dit au Capitaine qu'il croyoit que nous n'étions qu'à quarante Iieuës de la Terre de la Martinique, & que de peur de heurter à quelque écueil, & de faire quelque naufrage, il n'étoit point d'avis da faire chemin la nuit fuivante; le Capitai ne s'oppofaaU fentiment du Pilote, il lui foûtint qu'il fe trompoir dans fon calcul, qu'ils en éçoientà plus de cent lieuëf de terre,& qu'ils pouvoient con tinueràfaire cheminle jour & ja nuit, fans rien DU SIEUR SERRES, 37 craindre en faifant faire bon quarr.”
“Les femmes prifonnieres qui fortirent de la chambre où les autres furent noye'es, font en pe tit nombre, il n'y eut que la femmedeMaître Alanger, & Marguerite Paffe, femme d'Anthoi ne Jalabert de NifmesJa nommée Sufannede Saine lpolite, & la femme de Vedel de Clarenfac qui fit le voyage volontairement pour fuivre fonmary qui éroieprifonnier, & partager avec lui toutes fes difgraces : ce font toutes celles qui fe font fau vées du naufrage.”
“S'ils n'ont pas traité ß cruellement dans l'A I mérique, nos pauvres Frères qui y font arri, 1 vez après nous, cela peut venir de quelquechan I gement de Politique, dans leur caufe & dans J les ordres qu'elle leur donne i la' plus gran ' de cruauté que ces inftrumens ayent exercé,, eft celle de féparer le Pere de l'Enfant, la Mere de la Fille, & le Frere de la Soeur, & deles difperfer dans lesIfles Françoifesles plus ' éloignées les unes des autres j c'eft ce qu'on a fait à l'égard des Prifonniers des trois Navires qui font j venus à l'Amérique après le nôtre : auffi tôt qu'ils !”
“Je lui ay l'obligation de m'avoir mené à un Porc après lequel je foûpirois depuis long-temps, c'cft la Hollande, & c'eft Amftcrdam qui en eft la capita le , c'eft ici où ma délivrance m'a conduit, où par la grace de Pieu > mon vrai Libérateur, je me vois délivré des mains de mes Perfécuteurs, & de tous les efforts^de la perfécution ; c'eft un Porc où je goûte autant de biens que j'ai foufferc ailleurs de maux : le plus dur efclavage, s'y change en une: heureufe liberté - que les privileges que les vrais Chrétiens y pofiedentfontgrands !”
“Le nombre des mal-heureux groffilîoit-fi fort pâr les gens de la Religion que le Roi y faifoit mettre ' tous les jours, qu'il falloir qu'on tirât de là les Bar nabas ,• les grands fcçlerats, pour mettre en leur place les bons Chrétiens & les innocentes^ victi mes.”
“Nous eûmes un long entretien enfernble ftirles moyens dont onfe fervoi t pour gagner les cœurs à la Religion Romai ne , & après Iuy avoir dit que leur manière de con vertir les gens n'étoit nullement apoftolique , j'a joutai quelaperfecutionn'enétoic jamais venue à bout, & que pour moy, plus on me feroit fouffrir, pinson m'éloigneroir de cette Religion.”
“Je me fcnrois alors afîez découragé pour mourir avec joye, quelque mort qu'on me fit fouffrir, mais j'avoue que je ne me trouvois point aiïezfort pour foûtenirunelengue 'épreuve dans le Cachot épouvantable où on m'a voit mi?. On arracha enfin de notre main une fi gnature contre nôrre Religion, fans nous obli ger à parler & à faire aucun ferment contre elle.”
“Gabriel j André Viguierde la Tour j & Jean Jonquet de Nifmesj plufieurs Forfats,'un Matelot, & quelques Soldats moururent auflï de maladie. La mort avoit dé chargé le VailTeau de tous ceux que je viens de marquer, lors qu'on s'apperçût que nous allions biënroît finir noftre Voyage.”
“Comme l'air d'Aigue-morteé eft fort mauvais* Se que les ptifonS où l'on nous avoit enfermez" nousexpofoient à des 'grandes incommoditez > jufques à nous priver deTeair que demandoit noftre foif la plus prenante, nous y fumes prefque tous: & toujours malades •• plusieurs même y mou rurent-, le premier que Dieu retira' du monde, fut le SieurHourtet Marchand de Sumérie,fori Efprit s'en étant retourne à Dieu qui l'ayoit donné, fon corps fut - mis dans la poudre d^où il avoit été tiré”
“Croufiïfils d'un Marchand de Clermont de lodeue qui fut trainé fur une claie après fa mort j dé peur que quelque perfonne charitable n'enterrât-fon Corps & les cörps des autres Saints Confefleurs qui v âvoient efté jettez à la Voirie avant le fierté oncom manda toutes les nuits un détachement de plufîeurs Soldats pour leis garder', Se cela dura jufques à cfi que les cadavres eurent été entièrement devorez par les chiens; . N'eft ce pas fe plaireà étaler fa cruaucé ?”
“VOus voulez, Monsieur , que je vousfaf fe fçavoir ce qui s'eft paffe fur le fujet de mon Emprisonnement, & ce qui fe-pafle dans ma Prifon j ces chofes font tant de tort à ceux qui perfécutent nôtre Sainte Religion, & qui font fouffrirceux gui lui veulent eftre ndeles dans nôtre Patrie, que je ne fçauroismerefoûdre à vous en faire une Relation exade, fi vôtre defïr ne m'y obli geoit”
“J'y cherche depuis que j'y fuis les compagnons de mes chaînes, &.les pie'ces qui fe font iauvées de: nôtre, naufrage, mais que Je nombre en eft périt a ,j'ay beau chercher cettx-qui ont perfeveré dans ' mes liens, de trente-neuf qui ont été fidèles à Dieu dans les priions d'Aiguemortes, defquels je coinprens les trois qui fe fauverentdes prifonsde la Tourde la Reyne_, environ le mois d'Oótobrede l'année itfStf. l'un defquels fut pendu,comme j'ay dit dans ma première Relation ; il en cft mort 31.”
“Galeres, où il a demeuré long-; temspourlacaufedéDieu, c'eft le petit refte que. je trouve de tous nos Prifonniers d'Aiguemortes. , Le nombre que j'ai trouvé de-nos Confefleurs qui fe font fauvez du naufrage eft auffi petit : voici.”
“SIEUR SERRES. jç une confiance tres édifiante, c'eft ce que j'ay a pris des perfonnes qui les ont vu mourir , car j'a voiieque je n'ay jamais eu la liberté de les voir dé puis nôtre entrée dans leVaifleau,où elles font mor tes. Les trois autres femmes qui y moururent dans la fuite, font Mademoifelle de Ferrague de Nif mes”
“Mon Beau-pere qui eft Papifte d'origine fit tous fes efforts pour m'atirer chez moi ,il m'cjivoya des perfonnes exprés pour m'obliger à rétourner dans ma maifon , ou à relâcher mes En fan s, médifans qu'ils pourroient me conferver mes biens qui é toientfurle pointde périr,mais tous fes éfarrs fu .rent inutiles fur l'un. & fur l'autre de ces fujetsj mon Beau-perene fe rebuta point quelque refiftan ce qu'il trouva en moi, voicyle moyen qu'il mît encore en œuvre pour reuflirdans fondeßein II ; A3 obii é l.”
“Moine fe retira tres mal fatisfait , & fit en forte ■ qu'on me mit le lendemain dans un cachot où je foufrisfi fort que lafievrequi m'avoit quitté me „■ reprit avec violence, maisgraces'à Dieu j'eus tou jours la force de fupörter mes maux j & je le bénis j toûjours de m'a voir trouvé digne de fouffrir oppro i bre pour fon nom.”
“Ce digne Capitaine dont je neTaurois aiïez louer la bonté & la charités m'ayant mené heurcufemenr dans l'Ile de Curafol, je m'y repofai quelque tems pendant lequel j'apris quelques nouvelles de nos pauvres Ptifonniers qui étoient fortis du naufrage: on rn'afiura que Mr. Guiraud>monfieur le Jeune, le Sr. Mazaurie, Pierre Lorange, Claude Juran, Jac ques Fontane, Pierre Amblard, Jean Anthoine la Fon, &Iesdeux BouifTons fre'rcs s'étoient heureu fement fauvez de la Martinique, comme auffila veuve de Maître Alanger, & Marguerite Paffer femme de Jalabert; je me rejoüis beaucoup de leur délivrance”