“ La santé est le plus beau et le plus riche que nature nous sache faire, preferable à toute autre chose, non seulement science, noblesse, richesses, mais à la sagesse mesme, ce disent les plus austeres sages. C’est la seule chose qui merite que l’on employe tout, voire la vie mesme, pour l’avoir ; car sans elle la vie est sans goust, voire est injurieuse, la vertu et la sagesse ternissent et s’esvanouissent sans elle. Quel secours apportera au plus grand homme qui soit, toute la sagesse, s’il est frappé du haut mal, d’une apoplexie ? ”
Citations sur “Pierre Charron”
“ C'EST une fievre et furieuse passion que l’amour charnel, et très dangereuse à qui s’y laisse transporter ; car où en est-il ? Il n’est plus à soy ; son corps aura mille peines à chercher le plaisir ; son esprit, mille gehennes à servir son desir ; le desir croissant deviendra fureur : comme elle est naturelle, aussi est-elle violente et commune à tous, dont, en son action, elle esgale et apparie les fols et les sages, les hommes et les bestes : elle abestist et abrutist toute la sagesse, resolution, prudence, contemplation, et toute operation de l’ame. ”
“ Il y en a de spirituelles et corporelles : non qu’ à vray dire, elles soyent separées ; car elles sont toutes de l’homme entier et de tout le subject composé, et une partie de nous n’en a poinct de si propres que l’autre ne s’en sente, tant que dure le mariage et amoureuse liaison de l’esprit et du corps en ce monde. Mais bien y en a ausquelles l’esprit a plus de part que le corps, dont conviennent mieux à l’homme qu’aux bestes, et sont plus durables, comme celles qui entrent en nous par les sens de la veuë et de l’ouye, qui sont deux portes de l’esprit ”
“ La tierce opinion, comme moyenne et plus suivie, tenue par plusieurs de toutes nations, est qu’il y a une ame en chaque animal sans plus : en toutes ces opinions il y a de la difficulté. Je laisse la première comme trop refutée et rejettée. La pluralité d’ames en chaque animal et homme, d’une part, semble bien estrange et absurde en la philosophie, car c’est donner plusieurs formes à une mesme chose, et dire qu’il y a plusieurs substances et subjects en un, deux bestes en une, trois hommes en un : d’autre part, elle facilite fort la créance de l’immortalité de l’intellectuelle ”
“ Tout ainsi que le soleil ne manque pas, ains demeure en soy tout mesme et entier ; encores que durant une pleine eclipse, il n’esclaire ny eschaufe, et ne face ses autres effects aux lieux subjects à icelle. Ayant demonstré l’unité de l’ame en chasque subject, voyons d’où elle vient, et comment elle entre au corps. L’origine des ames n’est pas tenue pareille de tous, j’entends des humaines ; car la vegetative et sensitive des plantes et des bestes, est par l’advis de tous, toute materielle, et en la semence, dont aussi est-elle mortelle ”
“ Le corps est faict pour servir à l’esprit. Si l’esprit s’affligeoit pour ce qui arrive au corps, l’esprit serviroit au corps. Celuy-là ne seroit-il pas trop delicat qui crieroit et hueroit, pource que l’on luy auroit gasté sa robbe, que quelque espine la luy auroit accrochée, quelqu’un en passant la luy auroit dechirée ? Un vil frippier peust-estre s’en plaindroit, qui en voudroit faire son profict : mais un grand et riche s’en riroit et n’en feroit compte, comparant ceste perte au reste des biens qu’il a. ”
“ Mais pource que derechef en ceste ame il y a deux parties bien differentes *, « la haute, pure, intellectuelle et divine, en laquelle la beste n'a aucune part ; et la basse, sensitive et bestiale, qui tient du corps et de la matiere », l'on peut par une distinction plus morale et politique, remarquer trois parties et degrés en l'homme : l'esprit, l'ame, la chair, dans l'esprit et la chair tiennent les bouts et extremités, « comme le ciel et la terre ; l’ame mitoyenne ou se font les meteores, le bruit et la tempete ». ”
“ La nature nous a donné le corps comme instrument necessaire à la vie : il faut que l’esprit, comme le principal, prenne la tutele du corps. Il ne le doibt pas servir ; ce seroit la plus vile, injuste, honteuse et onereuse servitude de toutes ; mais l’assister, le conseiller, et luy estre comme mary. Il luy doibt donc du soin, et non du service ; il le doibt traicter comme seigneur, non comme tyran ; le nourrir, non l’engraisser, luy monstrant qu’il ne vit pas pour luy, mais qu’il ne peust vivre icy bas sans luy. ”
“ Mais pour en dire au vray ce qui en est, outre que la difficulté, comme est dict par nous ailleurs, n’est pas vraye, ny juste et legitime cause d’estimer une chose, il est certain qu’en chose pareille le naturel vaut mieux que l’acquis ; qu’il est bien plus noble, plus excellent et divin d’agir par nature que par art ; aisement, equablement et uniformement, que peniblement, inegalement avec doubte et danger ; Dieu est bon en la premiere façon, c’est la naturelle et essentielle bonté ”
“ La verité et l’estre des choses n’entre ny ne loge chez nous de soy-mesme, de sa propre force et authorité : s’il estoit ainsi, toutes choses seroient reçeues de tous, toutes pareilles et de mesme façon, sauf peu plus, peu moins ; tous seroient de mesme creance : et la verité, qui n’est jamais qu’une et uniforme, seroit embrassée de tout le monde. Or il y a si grande diversité, voire contrarieté d’opinions par le monde, et n’y a chose aucune de laquelle tous soyent generallement d’accord, pas mesme les sçavans et les mieux nays ”
“ Tu n’es meschant, car tu n’oses, et crains d’estre battu : je veux que tu oses, mais que tu ne veuilles, quand bien serois asseuré de n’en estre jamais tansé. Tu fais l’homme de bien, affin que l’on te paye, et l’on t’en dise grand mercy : je veux que tu le sois, quand l’on n’en debvroit jamais rien sçavoir : je veux que tu sois homme de bien, pource que nature et la raison (c’est Dieu) le veust : l’ordre et la police generalle du monde, dont tu es une piece, le requiert ainsi, pource que tu ne peux consentir d’estre autre, que tu n’ailles contre toy-mesme, ton estre, ton bien, ta fin ”
“ Toutes les religions ont cela, qu’elles sont estranges et horribles au sens commun ; car elles proposent et sont basties et composées de pieces, desquelles les unes semblent, au jugement humain, basses, indignes et messeantes, dont l’esprit un peu fort et vigoureux s’en mocque ; ou bien trop hautes, esclatantes, miraculeuses et mysterieuses, où il ne peust rien cognoistre, dont il s’en offense. Or l’esprit humain n’est capable que des choses mediocres, mesprise et desdaigne les petites, s’estonne et se transsit des grandes ”
“ En ces choses ne luy faut quitter ou dissimuler aucunement, mais le presser et tenir subject. Secondement il doibt le duyre et façonner à une honneste curiosité de sçavoir tout, par laquelle premierement il aye les yeux par-tout à considerer tout ce qui se dira, faira et remuera à l’entour de luy, et ne laisser rien passer qu’il ne juge et repasse en son esprit ; puis qu’il s’enquiere tout doucement des autres choses, tant du droict que du faict. Qui ne demande rien ne sçait rien, dit-on : qui ne remuë son esprit, il s’enrouille et demeure sot ”
“ Qu’il y en aye trois essentiellement distinctes, c’est l’opinion des Égyptiens, et d’aucuns grecs comme platoniciens. Mais c’est chose estrange qu’une mesme chose aye plusieurs formes essentielles. Que les ames soient singulieres, et à chascun homme la sienne ; c’est l’opinion de plusieurs, contre laquelle l’on dict qu’il faudroit ou qu’elle fust toute mortelle, ou bien en partie mortelle en la vegetative et sensitive, et en partie immortelle en la raisonnable, et ainsi seroit divisible. Qu’il n’y en aye qu’une seule raisonnable generalement de tous hommes ”
“ C’est une question grande, si les bestes sont privées de toutes ces facultés spirituelles. L’opinion qui tient qu’elles n’en sont pas privées, ains qu’elles les ont, est la plus authentique et plus vraye : elle est tenue des plus graves philosophes, mesmement Democrite, Anaxagoras, des stoïciens Galien, Porphyre, Plutarque : soustenue par ceste raison, la composition du cerveau, qui est la partie de laquelle l’ame se sert pour ratiociner [292] , est toute pareille et mesme aux bestes qu’aux hommes : confirmée par experience, les bestes des singuliers concluent les universels ”
“ Par les non naturelles nous n’entendons pas seulement celles qui sont contre nature, et le droict usage approuvé par les loix ; mais encore les naturelles mesme, si elles degenerent en trop grand excez et superfluité, qui n’est poinct du roolle de la nature, qui se contente de remedier à la necessité, à quoy l’on peust encore adjouster la bienseance et honnesteté commune. C’est bien volupté naturelle d’estre clos et couvert par maison et vestemens, contre la rigueur des elemens et injure des meschans : mais que ce soit d’or, d’argent, de jaspe et porphyre, il n’est pas naturel. ”
“ Il sembleroit peut-estre à aucuns qu’il suffiroit de dire que la sagesse consiste à estre constamment bien réglé et modéré en toutes choses, sans y adjouster bien se cognoistre : mais je ne suis pas de cet advis ; car advenant que par une grande bonté , douceur et soupplesse de nature, ou par une attentive imitation d’autruy, quelqu’un se comportat moderement en toutes choses, ignorant cependant et mescognoissant soy-mesme, et l’humaine condition , ce qu’il a et ce qu’il n’a pas ; il ne seroit pourtant sage, veu que sagesse n’est pas sans cognoissance, sans discours, et sans estude. ”
“ Or ce moyen de s’enrichir et se rendre content est très-juste et en la main d’un chascun ; il ne faut poinct chercher ailleurs et hors de soy le contentement, demandons-le et l’obtenons de nous-mesmes : arrestons le cours de nos desirs : il est inique et injuste d’aller importuner Dieu, nature, le monde, par voeux et prieres, de nous donner quelque chose, puis que nous avons en main si beau moyen d’y pourvoir. Pourquoy demanderay-je plustost à autruy qu’il me donne, qu’ à moy que je ne desire ? ”
“ Il n’y a poinct de meilleur remede que de vouloir ce qu’elle veust, et, selon l’advis de sagesse, faire de necessité vertu : (...) . En nous voulant escrimer ou disputer contre elle, nous ne faisons qu’aigrir et irriter le mal : (...) . Outre que nous en aurons meilleur marché, nous ferons ce que nous debvons, qui est de suyvre nostre general et souverain, qui l’a ainsi ordonné. (...) . Contre les maux privez qui nous viennent du faict d’autruy, et nous penetrent plus, il faut premierement bien les distinguer, affin de ne se mescompter. Il y a desplaisir, il y a offense. ”
“ Un autre, interrogé du moyen de vivre libre, respondit : mesprisant la mort. Et un autre enfant, prins et vendu pour serf, dict à son acheteur : tu verras ce que tu as acheté ; je serois bien sot de vivre serf, puis que je puis estre libre : et ce disant, se jetta de la maison en bas. Et disoit un sage à un autre, deliberant de quitter ceste vie pour se delivrer d’un mal qui le pressoit : tu ne deliberes pas de grande chose : ce n’est pas grande chose de vivre, et tes valets et tes bestes vivent ; mais c’est grande chose de mourir honnestement, sagement, constamment. ”
“ Mais ils doibvent (demeurant partisans d’affection s’ils veulent, car la pensée et l’affection est toute nostre) estre communs en actions, offensifs à nuls, officieux et gracieux à tous, se complaignant du malheur commun. Tels ne se font poinct d’ennemis, et ne perdent leurs amis. Ils sont propres à estre mediateurs et amiables compositeurs, qui sont encore meilleurs que les communs. Ainsi des non partisans qui sont quatre, deux sont mauvais, les neutres et les inconstans ; et deux bons, les communs et les mediateurs, mais tousiours l’un plus que l’autre ”
“ Mais les sens ne sont pas seuls outils de la cognoissance, ny les nostres mesmes ne sont pas seuls à consulter et croire ; car si les bestes par leurs sens jugent autrement des choses que nous par les nostres, comme elles font, qui en sera creu ? Nostre salive nettoye et desseiche nos playes, elle tue aussi le serpent [126] : qui sera la vraye qualité de la salive ? Desseicher, et nettoyer ou tuer ? Pour bien juger des operations des sens, il faut estre d’accord avec les bestes, mais bien avec nous-mesmes ; nostre œil pressé et serré voyt autrement qu’en son estat ordinaire ”
“ Quelqu’un a dict cecy un peu autrement et plus briefvement, que les lettres gastent les cerveaux et esprits foibles, parfont les forts et bons naturels. Or voyci la leçon et l’advis que je donne icy ; il ne faut pas s’amuser à retenir et garder les opinions et le sçavoir d’autruy, pour puis le rapporter et en faire monstre et parade à autruy, ou pour profict sordide et mercenaire ; mais il les faut faire nostres. Il ne faut pas les loger en nostre ame, mais les incorporer et transsubstantier. ”
“ Elle loge dedans le sein de Dieu, c’est là son giste et sa retraicte : l’homme ne sçait et n’entend rien à droict, au pur et au vray comme il faut, tournoyant tousjours, et tastonnant à l’entour des apparences, qui se trouvent par tout aussi bien au fauls qu’au vray : nous sommes nais à quester [21] la verité : la posseder appartient à une plus haute et grande puissance. Ce n’est pas à qui mettra dedans, mais à qui fera de plus belles courses. Quand il adviendroit que quelque verité se rencontrast entre ses mains, ce seroit par hasard ”
“ Je n’entends pas cet assez, à proportion de la grandeur de Dieu, qui ne reçoit point de pro-pro pro-portion, estant infini ; et ainsi est-il impossible de les avoir assez pour ce regard : mais j’entends assez pour le regard de ce que pouvons et debvons. Nous n’eslevons ny ne guindons pas assez haut et ne roidissons assez la poincte de nostre esprit, quand nous imaginons la Divinité : comment assez ! Nous la concepvons tres-bassement ; nous la servons de mesme tres-indignement ; nous agissons avec elle plus vilement qu’avec certaines creatures. ”
“ Mais il nous faut toucher plus particulierement les conditions et le naturel de cest esprit, autant difficile à cognoistre, comme un visage à peindre au vif, lequel sans cesse se remueroit. Premierement c’est un agent perpetuel ; l’esprit ne peust estre sans agir : il se forge plustost des subjects faux et fantastiques, se pippant [166] à son escient, et allant contre sa propre creance, que d’estre sans agir. Comme les terres oisives, si elles sont grasses et fertiles, foisonnent en mille sortes d’herbes sauvages et inutiles, et les faut assubjectir à certaines semences ”
“ Il est aussi universel qui se mesle par-tout ; il n’a poinct de subject ny de ressort limité ; il n’y a chose où il ne puisse jouer son roolle, aussi bien aux subjects vains et de neant, comme aux nobles et de poids, et en ceux que nous pouvons entendre, que ceux que nous n’entendons : car recognoistre que l’on ne le peust entendre ny penetrer au dedans, et qu’il faut demeurer au bord et à l’escorce, c’est très beau traict de jugement ; la science, voire la verité, peuvent loger chez nous sans jugement, et le jugement sans elles ”
“ Finalement il doibt luy apprendre à ne rien recepvoir à credit et par authorité, c’est estre beste et se laisser conduire comme un buffle ; mais d’examiner tout avec la raison, luy proposer tout, et puis qu’il choisisse. S’il ne sçait choisir, qu’il doubte, c’est peust-estre le meilleur, le plus sain et le plus seur ; mais luy apprendre aussi à ne rien resouldre tout seul, et se deffier de soy. Après l’ame vient le corps ; il en faut avoir soin tout quant et quant l’esprit, et n’en faire poinct à deux fois : tous deux font l’homme entier. ”
