“A ce patron figurez nostre microcosme, id est, petit monde, c'est l'home, en tous ses membres, prestans, empruntans, doibuans, c'est à dire en son naturel. Car nature n'a créé l'home que pour prester & emprunter. Plus grande n'est l'harmonie des cieux, que fera de sa police.”
“Veu que il est le nostre Tout, tout ce que sommes, tout ce que viuons, tout ce que auons, tout ce que esperons est luy, en luy, de luy, par luy. C'est le bon Pan, le grand pasteur qui comme atteste le bergier passionné Corydon, non seulement a en amour & affection ses brebis, mais aussi ses bergiers. A la mort duquel feurent plaincts, souspirs, effroys, & lamentations en toute la machine de l'Vniuers, cieulx, terre, mer, enfers. A ceste miene interprétation compete le temps. Car cestuy tresbon tresgrand Pan, nostre vnique Seruateur, mourut lez Hierusalem, regnant en Rome Tibere Cæsar.”
“La vie consiste en fang. Sang est le siege de l'ame. Pourtant vn seul labeur poine ce monde, c'est torger fang continuellement. En ceste forge font tous membres en office propre : & est leur hierarchie telle que sans cesse l'vn de l'autre emprunte, l'vn à l'autre preste, l'vn à l'autre est debteur. La matiere & metal conuenable pour estre en fang transmué, est baillée par nature : Pain & Vin. En ces deux font comprinfes toutes especes des alimens.”
“Mercure ne vouldra foy asseruir es aultres, plus ne fera leur Camille, comme en langue Hetrufque estoit nommé. Car il ne leurs est en rien debteur. Venus ne fera venerée, car elle n'aura rien presté. La Lune restera sanglante & tenebreuse. A quel propous luy departiroit le Soleil sa lumiere? Il n'y estoit en rien tenu. Le Soleil ne luyra fus leur terre: les Astres ne y feront influence bonne. Car la terre deliftoit leurs pretter nourrissement par vapeurs & exhalations : des quelles disoit Heraclitus, prouuoient les Stoiciens, Ciceron maintenoit estre les estoilles alimentées.”
“Car comme le mirouoir est dict bon & perfaict, non celluy qui plus est orné de dorures & pierreries, mais celluy qui véritablement repræsente les formes obiectes : aussi celle femme n'est la plus à estimer, laquelle feroit riche, belle, elegante, extraicte de noble race : mais celle qui plus s'efforce auecques Dieu foy former en bonne grace, & conformer aux meurs de son mary. Voyez comment la Lune ne prent lumiere ne de Mercure, ne de luppiter, ne de Mars, ne d'aultre planette ou estoille qui soyt on ciel.”
“Tu ferois pis que les Géants. Vien ça, couillaud. Aimerois tu mieulx estre ialous sans cause, que coqu sans congnoissance ? le ne vouldrois (respondit Panurge) estre ne l'vn ne l'autre. Mais si i'en suys vne fois aduerty, ie y donneray bon ordre, ou bastons fauldront on monde. Ma foy, frere Ian, mon meilleur fera poinct ne me marier. Escoute que me disent les cloches à cesse heure que sommes plus près. Marie poinct, marie poina, poina, poina, poina, poina. Si tu te marie : marie poinct, marie poinct, poinct, poinct, poinct, poinct : tu t'en repentiras, tiras, tiras : coqu feras.”
“Seule Minerue feut de retenue pour fouldroier auecques luppiter, comme Déesse des letres & de guerre : de conseil & execution : Déesse née armée, Déesse redoubtée on ciel, en l'air, en la mer, & en terre. Ventre guoy (dist Panurge) seroys ie bien Vulcan, duquel parle le poëte ? Non. le ne suys ne boiteux, ne faulx monnoieur, ne forgeron, comme il estoit. Par aduenture ma femme fera aussi belle & aduenente comme sa Venus : mais non ribaulde comme elle : ne moy coqu comme luy. Le villain iambe torte se seist declairer coqu par arrest & en veute figure de tous les Dieux.”
“Il n'auoit rien presté, on ne luy debuoit rien. Personne n'a interest en sa conflagration, en son naufrage, en sa ruine, en sa mort. Aussi bien ne prestoit il rien. Aussi bien n'eust il par apres rien presté. Brief de cestuy monde feront bannies Foy, Esperance, Charité. Car les homes font nez pour l'ayde & secours des homes. En lieu d'elles succederont Defiance, Mespris, Rancune, auecques la cohorte de tous maulx, toutes maledictions, & toutes miseres. Vous penserez proprement que là eust Pandora versé sa bouteille. Les homes feront loups es homes.”
“Car l'vn ne se reputera obligé à l'autre, il ne luy auoit rien presté. De terre ne fera faicte eau : l'eaue en aër ne fera transmuée: de l'aër ne fera faict feu : le feu n'efchauffera la terre. La terre rien ne produira que monstres, Titanes, Aloides, Geans : Il n'y pluyra pluye, n'y luyra lumiere, n'y ventera vent, n'y fera esté ne automne. Lucifer se defliera, & sortant du profond d'enfer auecques les Furies, les Poines, & Diables cornuz, vouldra deniger des cieulx tous les dieux tant des maieurs comme des mineurs peuples.”
“Voire, par Dieu, iectez vous au plonge dedans le profond de l'eau, ia ne ferez pourtant mouillé. Faictez en bottes d'hyuer : iamais ne prendront eau. Faictez en des nasses pour apprendre les ieunes gens à naiger. Ilz apprendront sans dangier. Sa peau doncques, dift Pantagruel, seroit comme l'herbe dicte Cheueu de Venus, laquelle iamais n'est mouillee ne remoytie : tous iours est seiche, encores qu'elle feust on profond de l'eau tant que vouldrez. Pourtant est diae Adiantos. Panurge mon amy, dift frere Ian, n'aye iamais paour de l'eau, le t'en prie. Par element contraire fera ta vie terminee.”
“Il fera plus que maistre mousche, qui de cestuy an me fera estre de fongeailles. Ne souper poinct, de par le Diable? Cancre. Allons, frere Ian, defieuner. Quand i'ay bien à poinct defieuné, & mon stomach est bien à poinct affené & agrené, encores pour vn besoing & en cas de necessité me passeroys ie de dipner. Mais ne soupper poinct? Cancre. C'est erreur. C'est scandale en nature. Nature a faict le iour pour foy exercer, pour trauailler, & vacquer chascun en sa neguociation : & pour ce plus aptement faire, elle nous fournist de chandelle, c'est la claire & soyeuse lumiere du Soleil.”
“En fin quand tout le pain feut baufré, le Roustisseur happe le Faquin au collet, & vouloit qu'il luy payast la fumée de son roust. Le Faquin disoit en rien n'auoir les viandes endommaigé : rien n'auoir du fien prins : en rien ne luy estre debiteur. La fumée dont estoit question, euaporoit par dehors : ainsi comme ainsi se perdoit elle : iamais n'auoit esté ouy que dedans Paris on eust vendu fumée de roust en rue. Le Roustiffeur replicquoit que de fumée de son roust n'estoit tenu nourrir les Faquins : & renïoit en cas qu'il ne le payast, qu'il luy housteroit ses crochetz.”
“Pourtant laissons ce propos, & dorenauant ne vous atachez à créditeurs : du patte ie vous deliure. Le moins de mon plus (dist Panurge) en cestuy article fera vous remercier : & si les remercimens doibuent estre mesurez par l'affection des biensfaiéteurs, ce fera infiniment, sempiternellement : car l'amour que de vostre grace me portez, est hors le dez d'estimation, il transcende tout poix, tout nombre, toute mesure : il est infiny, sempiternel.”
“Ce qu'à aultruy tu auras faict, foys certain qu'aultruy te fera. Dictez vous, demanda Panurge, cela sans exception? Sans exception il le dict, respondit Pantagruel. Ho ho (disl Panurge) de par le petit diable. Il entend en ce monde, ou en l'aultre. Voyre mais puis que de femme ne me peuz passer en plus qu'vn aueugle de baston (Car il fault que le virolet trote, aultrement viure ne fçauroys) n'est ce le mieulx que ie me associe quelque honeste & preude femme, qu'ainsi changer de iour en iour auecques continuel dangier de quelque coup de baston, ou de la verolle pour le pire?”
“Seulement vous diray que petite ne est la louange des preudes femmes, les quelles ont vescu pudicquement & sans blasme, & ont eu la vertus de ranger cestuy effrené animal à l'obeissance de raison. Et feray fin si vous adioufte, que cestuy animal assouy (si affouy peut estre) par l'aliment que Nature luy a præparé en l'home, font tous ses particuliers mouuemens à but : font tous ses appetitz assopiz : font toutes ses furies appaifées.”
“Ne prioient ilz continuellement leur grand Dieu Mercure, auecques Dis le pere aux escuz, longuement en fanté les conferuer? N'estoient ilz soingneux de bien les traiaer & seruir? Car ensemble pouoient ilz viure au moins iusques à la mort. Croyez qu'en plus feruente deuotion vos crediteurs priront Dieu que vivez, craindront que mourez, d'autant que plus ayment la manche que le braz, & la denare que la vie. Tesmoings les vfuriers de Landerouffe, qui n'a gueres se pendirent, voyans les bleds & vins raualler en pris, & bon temps retourner. Pantagruel rien ne respondent, continua Panurge.”
“Le Diable m'emport, si ie ne le croy. Le naturel des femmes est tel. Comme la fouldre ne brife & ne brusle, sinon les matieres dures, solides, refiftentes : elle ne se arreste es choses molles, vuides, & cedentes elle bruslera l'espée d'assier, sans endommaiger le fourreau de velours : elle consumera les os des corps sans entommer la chair qui les couure : ainsi ne bendent les femmes iamais la contention, subtilité, & contradidion de leurs espritz, si non enuers ce que congnoittront leurs estre prohibé & deferidu.”
“Maintenant par laps de temps & fus la declination du monde, paouure & deserte comme voyez. En celle obscure forest que voyez longue & ample de plus de soixante & dixhuict mille Parasanges est l'habitation des Dæmons & Heroes. Les quelz font deuenuz vieulx, & croyons plus ne luisant le comete præsentement, lequel nous appareut par trois entiers iours præce- dens, que hier en soit mort quelqu'vn. Au trespas duquel soyt excitee celle horrible tempeste que auez pati. Car eulx viuens tout bien abonde en ce lieu & aultres isles voisines : & en mer est bonache & serenité continuelle.”
“Les Elephans, les Lions, les Rhinocerotes, les Ours, les Cheuaulx, les Chiens, il faict danser, baller, voltiger, combatre, nager, foy cacher, aporter ce qu'il veult, prendre ce qu'il veult. Et tout pour la trippe. Les poissons tant de mer comme d'eaue doulce, balaines & monstres marins, sortir il faict du bas abisme, les Loups iecte hors des boys, les Ours hors les rochiers, les Renards hors les tefnieres, les Serpens lance hors la Terre. Et tout pout la trippe.”
“Mais ne en æquité naturelle, ne en droict des gens, ne en loy Imperiale quelconques, n'a esté trouuée rubricque, paragraphe, poinct, ne tiltre, par lequel fut poine ou torture à tel faict interminée: Raison obsistante, Nature repugnante. Car home vertueux on monde n'est, qui naturellement & par raison plus ne foit en son sens perturbé, oyant les nouuelles du rapt, diffame, & deshonneur de sa fille, que de sa mort.”
“Car comme est la sentence de Homere, chose griefue, abhorrente, & denaturee est perir en mer. De saict Æneas en la tempeste de laquelle feut le conuoy de ses nauires pres Sicile surprins, regretoit n'estre mort de la main du fort Diomedes, & disoit ceulx estre troys & quatre foys heureux qui estoient mortz en la conflagration de Troie. Il n'est ceans mort persone. Dieu feruateur en soit éternellement loué.”
“Allons, allons, allons, tous iours. Ainsi ne poyrons nous iamais de giste. Allons. Nous les facmenterons trestous. Descendons. Le Diable y ayt part, dift Panurge. Ce Diable de moine icy, ce moine de Diable enraigé ne crainct rien. Il est hazardeux comme tous les Diables, & poinct des aultres ne se soucie. Il luy est aduis, que tout le monde est moine comme luy. Va, ladre verd, respondit frere Ian, à tous les millions de Diables, qui te puissent anatomizer la ceruelle, & en faire des entommeures.”
“Pantagruel n'en tint compte, car aultres assez pareilz, voyre encores plus enormes, auoit veu en l'Océan Gallicque. Condescendit toutesfoys descendre en l'isle Farouche, pour feicher, & refraischir aulcuns de ses gens mouillez & fouillez par le vilain Physetere, à vn petit port defert vers le midy situé lez vne touche de boys haulte, belle, & plaisante : de laquelle sortoit vn delicieux ruisseau d'eaue doulce, claire, & argentine. Là dessoubs belles tentes feurent les cuisines dressees, sans espargne de boys. Chascun mué de vestemens à son plaisir, feut par frere lan la campanelle sonnee.”
“Car les cieulx tombans, toutes feroient prinses. Aussi la redoubtoient iadis les Celtes voisins du Rin : ce font les nobles, vaillans, cheualereux, bellicqueux, & triumphans François : les quelz interrogez par Alexandre le grand, quelle chose plus en ce monde craignoient, esperant bien que de luy seul feroient exception, en contemplation de ses grandes prouesses, viaoires, conquestes, & triumphes : refpondirent rien ne craindre, si non que le ciel tombait. Non toutes foys faire refus d'entrer en ligue, confederation, & amitié auecques vn si preux & magnanime Roy.”