“ « Oh ! ce mandarin, qui ne travaille guère, ne pense qu’à Tchoun-Hyang ; mais elle est comme le sapin et le bambou qui ne changent jamais, elle reste fidèle à son mari. — Que c’est donc malheureux d’avoir eu, après le bon mandarin d’autrefois, ce méchant au cœur dur, qui est pareil à un hameçon crochant le pauvre peuple. — Cette Tchoun-Hyang a donc été mariée ? — dit le premier jeune homme. — Oui, elle a été mariée au fils du précédent mandarin. Quel cochon que ce fils ! Une fois marié il a abandonné la pauvre jeune fille, il a été plus féroce qu’un tigre. » ”
Anonyme
Citations de Printemps parfumé (Anonyme)
“ I-Toreng se déguisa en femme... « Je veux vous réciter une poésie que j’ai faite. Et voyant Tchoun-Hyang attentive : « La vie est comme un fleuve qui s’écoule, et c’est pourquoi la vue de l’eau suscite ma mélancolie ; mais le salut des saules que le vent incline me console. » Tchoun-Hyang, en entendant ces choses, fut triste et répondit tout en marchant : « Le monde est comme un rêve de printemps, et nous ne pouvons être jeunes qu’une fois. Ne jamais s’amuser, ne jamais sortir c’est bien triste, et, puisque nous ne pouvons être jeunes qu’une fois, il faut égayer notre jeunesse. » ”
“ Que faites-vous là ? — s’écria-t-il, — Si vous agissez ainsi dès l’abord, j’aurai tout à craindre de votre père et il me punira certainement. Calmez-vous, s’il vous plaît, rentrez chez vous et nous aviserons ensuite à quelque moyen de vous satisfaire : mais ne vous abandonnez pas dès premier jour. — Vous avez raison, — répondit I-Toreng, — mais songez que la vie est instable que nous sommes heureux aujourd’hui, malheureux demain : qui sait si je ne serai pas mort demain, et alors pourquoi ne profiterais-je pas de l’occasion qui m’est offerte de parler à cette jeune fille ? ”
“ Je veux le faire,» s’écria I-Toreng. Ils allèrent tous deux. Arrivé près de la balançoire, I-Toreng regarda attentivement la jeune fille. Elle était très belle ; derrière les bandeaux de ses cheveux noirs que le vent ramenait sur sa face, elle apparaissait au jeune homme comme la lune entre deux nuages. « Qu’elle est belle ! » pensait I-Toreng. Un sourire ouvrit les lèvres de la joueuse, sa bouche fut pareille à la fleur du nénuphar entre-close sur les eaux, et, toujours se balançant, elle allait par l’espace comme une hirondelle qui vole. ”
“ « Les cierges resplendissants dont les pleurs coulent, ce sont les larmes de tout un peuple affligé. « Ces chants retentissants des courtisanes ne s’élèvent pas plus haut que les gémissements et les cris de reproche du peuple qu’on pressure odieusement. » « Oh ! — s’écria Yong-Tchang, fort effrayé à cette lecture, — voilà : qui est contre nous. » Et il passa le papier au mandarin de Nam-Hyong. Celui-ci lut à son tour, puis demanda : « Qui donc a fait cela ? — C’est ce jeune mendiant, » dit Yong-Tchang, désignant I-Toreng. ”
“ Ici, elle rappela la vieille femme : « Pourquoi ne restez-vous pas auprès de moi, — lui demanda-t-elle. — Ne vous éloignez donc pas ainsi. La vieille femme répondit : — Hélas ! je suis vieille, et les vieilles personnes sont des êtres inutiles. — Pourquoi dites-vous cela ? — reprit Tchoun-Hyang. — J’ai connu votre âge, — gémit la vieille femme, — et je me sens vieille et inutile parmi vos jeux et vos causeries, c’est pourquoi je me suis éloignée. » I-Toreng et Tchoun-Hvans se rendirent à la justesse de cet argument, mais ils la consolèrent tout de même de bon cœur. ”
“ « Ah ! une balançoire — s’exclama-t-il, — voulez-vous que nous nous balançions ? » Tchoun-Hyang accepta avec plaisir. Ils se balancèrent donc et I-Toreng dit : « Je regrette beaucoup que vous ne soyez pas un jeune homme, car, si vous l’étiez, je vous aimerais infiniment et nous nous épouserions. — Je pense comme vous, — répondit Tchoun-Hyang ; — moi aussi, je souhaiterais que vous soyez jeune homme pour vous épouser. « ... Voulez-vous que nous nous promenions quelques moments... ? » — Oh ! je ne puis vous croire, — reprit I-Toreng. ”
“ Le domestique le pressait, très ennuyé. I-Toreng le suppliait d’attendre encore. Cela menaçait de s’éterniser et le domestique grommelait, regardant Tchoun-Hyang agiter son mouchoir ; enfin n’y tenant plus, il prit le bras d’I-Toreng et l’entraîna derrière le coteau d’où il ne pouvait plus voir la jeune fille. « Hélas, hélas ! — s’écria alors Tchoun-Hyang, — voilà mon amant parti ; je ne le vois plus. Ah ! la maudite montagne qui me dérobe l’adoré ; quand je vivrais un siècle, je garderais encore rancune à cette montagne. » ”
“ Tchoun-Hyang est à plusieurs égards une œuvre d’opposition ; non seulement les chants des cultivateurs et des écoliers, la poésie remise par I-Toreng au mandarin de Oun-Pong protestent contre l’arbitraire gouvernemental, mais le mariage même d’un fils de mandarin avec une pauvre fille du peuple est un acte de haut courage en lutte contre les coutumes. Toute l’idylle respire la bonté : l’héroïne est parfaite. Elle aime de l’amour le plus dévoué, mais elle trouve la force de maintenir I-Toreng dans le devoir. ”
“ Voilà qui est fort, — dit-elle. — vous allez bientôt mourir, vous allez fermer pour toujours vos yeux à la lumière, et vous embrassez ainsi un misérable mendiant ! — Si je suis un mendiant par l’habit, — répliqua I-Toreng courroucé, — je n’en ai ni la figure ni le cœur ! Comment osez-vous m’insulter ainsi. — Oh ! maman, — dit Tchoun-Hyang, — pourquoi dire ces paroles peu polies à un homme comme I-Toreng ? Oubliez-vous que, souvent, les héros d’autrefois traversaient de dures épreuves et tombaient dans le malheur ? Irais-je renier mon doux, mon seul I-Toreng parce qu’il est humilié ? ”
“ Le traducteur de ce récit fait remonter son origine, avec la plus entière certitude, à l’établissement en Corée de Hong le Savant, lettré Chinois, envoyé auprès du roi de Corée par l’empereur de la Chine, il y a 3,500 ans. La règle est de ne jamais laisser sans secours un parent pauvre, même très éloigné. On se doit, dans l’ordre coréen, à ses parents, à son maître, à ses amis et à ses consanguins. L’amitié est sacrée ; elle dure autant que la vie, ou du moins faut-il des motifs graves pour la rompre. ”
“ L'Émissaire, derrière son rideau, dès que Tchoun-Hyang fut là... — Ce qu’il y a, — dit-elle, — mais d’abord l’injustice du mandarin et puis que vous, l’Émissaire du roi, qui devez aide et protection aux malheureux, vous songiez immédiatement à condamner à mort une pauvre fille que vous désirez. Voilà ce qui est triste pour le peuple. Jamais on ne vit chose plus inique. » I-Toreng, s’adressant alors aux courtisanes qui étaient demeurées dans la salle : « Défaites les cordes qui lient les mains de Tchoun-Hyang, — dit-il, — coupez-les avec vos dents. » ”
“ Le domestique l’engagea alors à rentrer, disant qu’il valait mieux s’en tenir là, afin que son père ne sût rien ; mais qu’il trouverait moyen de lui ménager une entrevue pour un autre jour. « C’est vrai, impossible de rester. » balbutia I-Toreng. Et il rentra chez lui comme un homme ivre. Il alla tout de suite voir ses parents et mangea avec eux. Ils lui demandèrent s’il s’était bien amusé. « Oui, mon père, j’ai vu une chose ravissante, — s’écria I-Toreng, — oh ! l’exquise Tchoun-Hyang [7] . — Que parlez-vous de Tchoun-Hyang ? » fit le père. ”
“ Je me promenais dans un chemin près de la montagne ; — je vis un beau pêcher en fleurs ; — le vent impétueux soufflait dans ses branches, — et, les agitant, faisait tomber les blancs pétales comme une neige parfumée ; — et ils voletaient tout pareils à des papillons au cœur froid, — puis je vis des saules et leurs fleurs cotonneuses faisaient chaud au cœur des petits oiseaux qui chantaient sur l’arbre ; — et je me dis : nous sommes ainsi que ces fleurs, nous nous flétrissons. — mais pour toujours, sans pouvoir, comme elles, refleurir au printemps nouveau. ”
“ Voyez cette admirable nature, — dit-il, — le cœur me manque pour travailler quand je la vois si belle, et que je songe que celui-là même qui vivrait jusqu’aux limites de la vie, qui vivrait un siècle, ne vivrait que trente-six mille jours, voués à la tristesse, à la pauvreté ou à la maladie. Ah ! ne serait-il préférable de vivre au moins quelques jours parfaitement heureux. ”
“ Tchoun-Hyang répondit : « Je sais, je sais, Confucius a dit : « Un cœur soupçonneux soupçonne toujours les autres. » C’est pourquoi vous ne me croyez pas. C’est vous qui me trompez, j’en suis sûre. — Oh ! — fit I-Toreng en riant, — je veux bien admettre que je vous trompe ! Ainsi vous pensez vraiment comme moi. ”
“ Le domestique répondit que c’était une fille du peuple, nommée Tchoun-Hyang [7] . « Voulez-vous, — reprit I-Toreng. — prier cette jeune fille de venir ici ? » Le domestique objecta que la chose offrait la plus grande difficulté. I-Toreng s’étonna de son opposition, persuadé que rien n’était au contraire plus simple que de faire venir auprès de lui une jeune fille du peuple. Alors le domestique fit l’éloge de la chasteté, de la haute vertu de cette jeune fille, disant qu’il ne serait pas facile de la convaincre de venir trouver un jeune homme. ”
“ Ne vous mettez pas contre moi, je vous prie, et ne parlez pas de cela à mon père. Vous me feriez grand tort. Je veux arranger cette affaire avec vous. — Pourquoi ne pas avoir recours à votre père ? — répliqua le domestique; — rien ne lui serait plus facile que d’appeler cette jeune fille auprès de lui, tandis que, malgré toute ma bonne volonté, je ne puis vous satisfaire. — Trouvez quelque autre moyen, — dit I-Toreng ; — je désire que mon père ne soit pas mêlé à tout ceci. — Fort bien ; mais pour employer un autre moyen il vous faudra dépenser beaucoup d’argent. ”
“ « Que désirez-vous de moi ? Je vous accorderai tout ce que vous voudrez. Voulez-vous être mandarin, gouverneur ? — Je souhaite d’être nommé Émissaire royal [13] », dit I-Toreng. Le roi, alors, lui donna le sceau et les riches vêtements afférents à son emploi, et I-Toreng se mit en route, après avoir été saluer ses parents. Il travestit ses domestiques et se travestit lui-même, en mendiants. Il explora ainsi le pays, interrogeant partout le peuple pour connaître ses besoins et pour contrôler l’administration des mandarins. Il arriva bientôt aux environs de Nam-Hyong. ”
“ Quand la femme est noble, elle instruit ses bâtards, mais ne pouvant aspirer aux fonctions publiques, ils s’aigrissent, se retirent dans la montagne, y vivent de la vie des anachorètes, écrivent des œuvres plus ou moins bien inspirées, mais toujours amères contre l’état social. Autrefois boudhistes, les Coréens suivent aujourd’hui, pour la plupart, les préceptes de Confucius. La famille est la base de l’État. L’enfant reste toute sa vie soumis à ses parents. Déjà marié, le fils s’incline encore avec respect, rend compte de ses actes. ”
“ « C’est par hasard que nous avons fait connaissance aujourd’hui, — dit I-Toreng à Tchoun-Hyang ; — Dieu a voulu notre amitié, il a fait nos âmes l’une pour l’autre. — C’est vrai, — répondit Tchoun-Hyang, — notre rencontre s’est faite par hasard. » ”
“ « En songeant tout le temps à notre amour, vous n’étudierez pas, — dit-elle, — vous ne serez pas assez instruit, vous rendrez le peuple malheureux, vos parents seront attristés et, de plus, vos visites trop fréquentes auprès de moi affaibliront votre corps. » Les premières années du mariage coréen s’écoulent très souvent dans la chasteté. Le jeune mari conquiert sa femme en même temps que ses grades, et son amour sert ses études. ”
“ Et l’amant n’est plus qu’un vagabond sordide ! Pour sobres, les traits de mœurs sont bien saisis : le domestique avide et artificieux, la vieille entremetteuse plaintive, l’aveugle nécromancien qui refuse énergiquement de la main droite tandis que sa gauche s’avance pour accepter... Les quelques descriptions renseignent avec clarté : c’est le tremblement des ombres sur le sol, les oiseaux qui ne peuvent dormir dans le bruit des bambous entrechoqués, les poissons qui sommeillent à l’ombre des branches. ”
“ Il est vrai qu’à votre âge vous ne pouvez y voir aussi loin que moi, cette jeune fille a une charmante figure ; elle est vêtue si magnifiquement qu’il est impossible qu’elle soit d’ici où nous sommes tous de pauvres gens. ”
“ « Crois-tu que je n’en souffre pas autant que toi ; mais il faut que tu deviennes un homme. » Une femme, qui agirait autrement, serait blâmée et le mari, qui se fâcherait, encourrait la terrible colère paternelle. D’ailleurs, le mariage est une affaire sérieuse qui se règle entre les parents. L’Histoire de Tchoun-Hyang rompt la coutume d’unir des gens qui ne se connaissent pas. ”
“ Pourquoi toujours travailler, toujours étudier ! Il fait si beau, je veux me promener. Indiquez-moi donc un endroit à visiter dans cette ville. » Le domestique lui dit d’aller à Couang-hoa-lou [2] , qui est situé sur un pont, et d’où l’on voit le panorama des montagnes et de la rivière. « Je veux voir cela, — répondit I-Toreng ; — conduisez-moi donc. » Alors le domestique [3] l’accompagna. Ils arrivèrent bientôt sur le pont, entrèrent dans le palais de Couang-hoa-lou et I-Toreng, se promenant sur les terrasses, admira beaucoup le paysage. ”
“ Le domestique s’inclina, et courut remplir sa mission. Tchoun-Hyang était là. Il la fit demander : « Pourquoi me demandez-vous ? — fit la jeune fille, en apparaissant. — Le nouveau mandarin désire vous voir. Venez tout de suite. » Dans l’impossibilité de se soustraire à cet ordre elle l’accompagna. Le nouveau mandarin la regarda attentivement. « Elle est superbe, — pensa-t-il, — malgré ses affreux vêtements. — J’ai beaucoup entendu parler de vous à Séoul dans la capitale, et je le comprends aujourd’hui en vous voyant si belle. Voulez-vous m’épouser ? » ”
“ I-Toreng, — tout honteux, — ne trouvait pas de mots, et dans son angoisse, il s’éveilla : « Mon domestique a dit la vérité. — pensa-t-il ; — cette jeune fille est très vertueuse et il sera difficile de l’approcher. Mais heureux celui qui l’épousera, elle lui sera fidèle. Si je pouvais en faire ma femme, quel bonheur ! » ”
“ La vieille femme réfléchissait que cette jeune fille, qui aimait tant la philosophie de Confucius, devait être très vertueuse, donc difficile à détourner, car la philosophie enseigne la crainte de tout plaisir. ”
“ Il fit donc venir le mandarin de Nam-Hyong. « Dès que vous avez été nommé mandarin de Nam-Yong, — dit l’Émissaire, — vous avez pressuré le peuple, vous l’avez rendu malheureux ; je vous condamne pour tout cela à être envoyé dans une île. » Ensuite I-Toreng fit comparaître l’écolier dont il avait surpris la satire. Il lui donna de l’argent et des gâteaux, l’interrogea sur ses études et lui recommanda de bien travailler. L’écolier remercia et affirma ses bonnes résolutions. I-Toreng termina ainsi toutes les affaires pendantes, dans un grand esprit de justice. ”
“ « Dans trois jours, je célébrerai une grande fête, où j’inviterai tous les mandarins des environs. Ce jour-là je ferai exécuter Tchoun-Hyang. Voici de l’argent pour faire les préparatifs nécessaires. — Bien, » fit le domestique, s'inclinant. Il prit l’argent et s’occupa de préparer tout pour la fête. I-Toreng, sur ces entrefaites, arriva dans la ville et alla vers la maison de Tchoun-Hyang. Tout y était abandonné, en désordre, en ruine. Il appela la mère de la jeune fille. Elle ne le reconnut pas [18] , le prit pour un mendiant. ”
“ Les aventures d’I-Toreng et de Tchoun-Hyang sont offertes comme authentiques : des descendants d’I-Toreng existent encore à Séoul, capitale de la péninsule. Ce récit, si populaire en Corée, est anonyme, et presque tous les romans coréens le sont, parce qu’ils renferment des critiques contre le gouvernement. Beaucoup de romanciers coréens sont des bâtards. La fidélité de la femme est exaltée à ce point que la veuve n’a pas droit à se remarier ; les enfants qu’elle conçoit après la mort de son mari sont illégitimes. ”
Termes fréquents
Œuvres similaires
Le Tour du monde (Henri Zuber)Théâtre antérieur à la Renaissance…Au creux des sillons (Joseph Raîche…La Société nouvelle (N. Nikitine…Exploration du Mékong. — VII.…Le Bois sec refleuri (Le Bois sec refleuri…Fantasmagoriana (Johann Karl August Musäus…La dame aux camélias (Alexandre Dumas…Le Piège aux maris (Marie-Lætitia Bonaparte-Wyse…Théâtre complet (Alexandre Dumas fils…
