“ Ne croyez pas que je suis insensible.LOUIS—Cependant, tu vas te vendre à mon ennemi, à ce père qui m'a fait!Nul ennemi ne vous a suffi si ce n'est précisément celui-là.LUMÎR—Louis, tout de même, j'existais avant de vous connaître. Et moi aussi, avant que vous soyez là,J'ai un père qui m'a fait.LOUIS—Vous l'aimiez, lui!LUMÎR—Mon père, mon frère et moi.LOUIS—Ici le monde s'arrête.LUMÎR—Mon frère, mon père! Tous deux sont morts et je reste seule, une même chose avec eux.LOUIS.—C'est vous-même que je veux épouser et non point votre frère et votre père.LUMÎR.—Je ne suis pas distincte. ”
Résumé
“Le Pain dur”, est une œuvre de Paul Claudel. Des thèmes tels que LUMÎR, la Pologne ou Comte y sont abordés.
Citations de Le Pain dur (Paul Claudel)
“ LUMÎR, la regardant.—Peut-être. (Silence) .SICHEL, pensive, les yeux baissés.—Vous avez encore une patrie sur terre. Vous avez une place qui de droit est à vous, pas à d'autres. On ne vous a pas extirpés.Mais nous, Juifs, il n'y a pas un petit bout de terre aussi large qu'une pièce d'or,Sur laquelle nous puissions mettre le pied et dire: c'est à nous, c'est nous, c'est chez nous, cela a été fait pour nous. Dieu seul est à nous.Quelle singulière histoire! La prise de Jérusalem (bon Dieu! qui est-ce qui s'occupe de Jérusalem!) ”
“ LOUIS—Et vous avez l'intention de l'accepter?LUMÎR—C'est un homme irrésistible.LOUIS—Que vous a-t-il proposé?LUMÎR—Il a mis son bras à mon service et m'offre de se faire le général et l'homme d'affaires de la Pologne.LOUIS, riant aux éclats.—Ah! ah! ah!LUMÎR—N'est-ce pas, c'est drôle?LOUIS—Le plus grand coquin a dans son cœur un stock des plus nobles sentiments,Dont il regrette de n'avoir jamais pu se servir.C'est comme neuf,LUMÎR—Croyez-vous que je sois incapable de m'en servir? Qui sait?Entre un vieillard et une jeune fille, la partie n'est pas égale. ”
“ Ce n'est pas vous qui avez la terre, c'est la terre qui vous tient par les bottes, une betterave entre les autres.TURELURE—Pourquoi donc est-ce que vous avez tellement envie de ma terre de Dormant?SICHEL—Il n'y a pas de spectacle plus désolant qu'un champ de betteraves.LUMÎR—Ça fait butter les chevaux.LOUIS—Vous avez raison, père Ali! Eh, disons-le, sambleu, il n'y a de vraie propriété que celle qu'on a volée, parce qu'on en avait tellement envie!Un bien qu'on a conquis les armes à la main et qu'on défend à coups de fusil! ”
“ LOUIS—En Pologne?LUMÎR—En Pologne et plus loin que la Pologne. La patrie de tristesse, Ur de Chaldée, la source des larmes dans le cœur de celle que tu aimes. Dans ce pays avec moi qui est plus près que la Pologne.LOUIS—Non, Lumîr. (Silence) .LUMÎR—C'est bien. Épouse la maitresse de ton père.LOUIS—Tu y tiens?LUMÎR—Ne lui as-tu pas fait tort? Ne l'as-tu pas privée de ce Turelure auquel elle avait droit?Toi aussi, tu es un Turelure.Va, je te connais à fond. Tu es un Turelure. Tu es un vrai Français.Est-ce qu'un Français peut se passer de femme? ”
“ Croyez-vous qu'on n'avait pas autre chose à faire de vous?LUMÎR—On ne me demande pas davantage.TURELURE—Louis n'est pas de notre race. Ce n'est pas un Coûfontaine! Il n'a jamais su ce que c'était qu'un Coûfontaine! Il ne pense qu'à ses échéances.Moi, je vous comprends, Mademoiselle. Mon vieux sang s'échauffe quand je vous entends. Que diable! C'est nous qui avons fait la révolution!LUMÎR—C'est la Révolution qui vous a faits.TURELURE—Je ne dis pas non. Mais la chose ne m'amuse plus autant. Et pourtant, faut le dire, parole d'honneur, il y a de bons moments. ”
“ LUMÎR—Mais pourquoi voulez-vous que je vous comprenne?TURELURE—Est-ce ma faute si je suis Pair de France, et Comte, et Maréchal, et Grand Officier de je ne sais quoi, et Président de ça, et Ministre de ceci, et le diable sait quoi!Croyez-vous que je n'aimerais pas mieux autre chose?Ce n'est pas moi qui suis fort et méchant, c'est les autres qui sont si bêtes et si tristes, et qui vous donnent tout avant qu'on leur demande!C'est une comédie où l'on n'a qu'à jouer son rôle avec aplomb et l'on peut tout se permettre quand on connaît les planches. ”
“ LUMÎR—Le pays pacifié, les chemins faits, la terre prête à rendre. Le moment est venu pour votre père et pour Ali de mettre la main dessus.LOUIS—N'essayez pas de me faire perdre la tête. Pour le moment, ce n'est pas ma terre que je suis venu sauver.C'est vous, mon enfant, ma sœur, vierge Lumîr, contessina, mon petit hussard!Ne dites pas qu'il n'est plus personne au monde qui m'aime pour autre chose que son propre intérêt.Ma mère a mieux aimé mourir que de me voir et mon père, dès que je suis né, a mis tout son cœur à me détester. ”
“ LUMÎR—Bon, il y a mille femmes comme moi, ce n'est pas la peine de vivre.LOUIS—Il n'y en a qu'une seule pour moi.LUMÎR—C'est vrai qu'il n'y en a qu'une seule pour toi? Ah, je sais que c'est vrai! Ah, dis ce que tu veux! Il y a tout de même en toi maintenant quelque chose qui me comprend et qui est mon frère!Une rupture, une lassitude, un vide qui ne peut plus être comblé.Tu n'es plus le même qu'aucun autre. Tu es seul.A jamais tu ne peux plus cesser d'avoir fait ce que tu as fait, (doucement) parricide! ”
“ Cet amour dont tu n'as pas voulu, cette chose essentielle que je n'ai pu donner, mon âme.Voici que je la leur apporte, comme un prisonnier lié par tous les membres, qui cherche son frère dans la nuit avec la bouche, une figure humaine dans la nuit pour lui donner ce pain à manger qu'il tient entre les dents!Si je vis, je ne puis être à tous.Mais si je meurs, je suis toute à tous et tous sont un en moi.LOUIS—Ceux qui t'appellent sont fous.LUMÎR—C'est vrai, je les trouve fous aussi, pauvres frères, mais cela ne fait rien. ”
“ Sichel Plus que vous ne pensez. Lumîr Me conseillez-vous un crime ? Sichel Je n’appelle pas cela un crime. Quand un homme nous refuse ce qu’il nous doit, Il dénonce tous nos traités avec lui, nous sommes en état de guerre. Chacun n’a plus qu’à se servir des armes qu’il peut, à ses risques et périls. Et le Comte une belle nuit recevrait une balle dans la tête, qui s’en étonnerait ? Il est terrible avec les braconniers et tous ses domestiques le haïssent. Lumîr, avec un doux sourire. Exécutez-le donc vous-même. Sichel Tout le monde le peut, pas moi. Et d’ailleurs je suis une femme. ”
“ SICHEL—Vous me direz que cela ne vous rend pas vos dix mille francs.LUMÎR—Patience, je les aurai.SICHEL—Vous croyez que dix mille francs, ça ressort comme ça tout seul?LUMÎR—Monsieur le Comte est riche.SICHEL—Pas tant que vous le pensez. Son désordre égale son avarice,Qui ne le cède qu'à son improbité. Ah, c'est un grand seigneur!Et vous croyez que parce qu'on est riche, on a de l'argent comme ça à donner? Votre simplicité m'étonne.Plus l'argent travaille, plus il est difficile de le déranger. Tout est retenu d'avance. ”
“ LUMÎR—Je ne puis rester que si mon argent part à ma place.TURELURE, sévère.—Lumîr, répondez-moi. Aimez-vous réellement votre pays?LUMÎR—Je ne sais. C'est une question que je ne me suis jamais posée.TURELURE—Eh bien, tout de même, vous valez plus pour votre pays que dix mille francs! Il y a autre chose à faire dans la vie que d'être honnête!Il y a autre chose à faire de la vie quand on est jeune que de mourir bêtement comme dans les versions latines, ou autrement de se laisser mettre les fers aux pieds. ”
“ LUMÎR—Je sais qu'il a touché de l'argent de votre père.SICHEL—Oui, vous savez cela? C'est vrai, il a touché vingt mille francs.LUMÎR—Pour la propriété de l'Arbre-Dormant.SICHEL—L'antique manoir des Coûfontaine!Un joli marché que fait mon père! Quelques pans de murs en ruine et des champs de sable! plus, un moulin.LUMÎR—Mais c'est là que l'embranchement de Rheims va s'accrocher.SICHEL—Vous êtes bien renseignée.LUMÎR—J'aurai donc ces vingt mille francs. ”
“ Sur votre terre, veux-je dire.TURELURE—Non, le plus sur est d'arrêter les frais et risques,Et de laisser faire aux gens de cœur.LOUIS—C'est votre idée?TURELURE—Oui, mon fils, c'est mon idée.LOUIS—Et est-ce qu'il ne vous a jamais frappé, Monsieur le Comte,Qu'il peut être dangereux de réduire un homme au désespoir?TURELURE—Je n'ai peur que des optimistes.Il n'y a rien de moins dangereux qu'un homme désespéré;Quand on est hors de sa portée.LOUIS, mettant la main sur le sac—Vous n'êtes pas hors de ma portée.TURELURE—Louis, tu es trop de mon sang pour sauter dans la mare à Gribouille. ”
“ LUMÎR—Elle t'aime. Tu serres les dents?LOUIS—Ce n'est pas une chose agréable à entendre dire.LUMÎR—Elle t'aime. J'ai vu comme elle te regarde aussi tendre et vibrante sous ton œil qu'une corde à violon. Elle te collera au corps avec ses yeux noirs! Elle t'entrera dans le corps comme de la ficelle, le lierre dans du bois de chêne.LOUIS—C'est bien. C'est tout de même moi qui suis le plus fort. ”
“ LUMÎR—La réalité est absente. La vraie vie est absente. Moi, du moins, je suis éveillée pour ce court moment.LOUIS—La vraie vie est présente avec toutes ces choses que nous avons à y faire et qui attendent de nous l'existence.Le passé est mort, la vie s'ouvre et le chemin devant nous est déblayé.LUMÎR—Je n'ai point de goût à cette terre étrangère.LOUIS—La chose qu'on a faite n'est pas une étrangère pour nous. ”
“ Le Maréchal Comte de Coûfontaine, Président du Conseil des Ministres.Faites-en usage.LUMÎR—Quel honneur pour moi, Monsieur le Comte!TURELURE—Savez-vous ce qui me plaît en vous? c'est la tranquillité que je lis dans vos yeux bleus,La chasteté d'une foi si pure qu'aucune contradiction n'y touche, la stupidité délicieuse de la jeunesse!Grâces à Dieu, je ne suis pas encore mort! ”
“ Qui me tende la main et me dise de son gré: «Viens. Sois à moi. Tu es ma femme.»Nous sommes refusés par toute l'humanité, et c'est de ce refus que nous sommes faits.Et je sais, oui, il y a cette autre histoire, celui-ci... (Elle désigne le crucifix sans le regarder) .Eh bien, ce n'est pas la seule erreur judiciaire qu'on ait commise.Et était-ce une erreur? Est-ce qu'on pouvait souffrir qu'il se dise Dieu? C'est un blasphème, dit mon père.Et c'est de plus un mensonge, car il n'y a pas de Dieu.LUMÎR—Son sang est retombé sur le vôtre. Le sang!C'est une grande chose que le sang. ”
“ LUMÎR—Si courte que l'éternité y tienne! Si courte que ce monde y tienne dont nous ne voulons pas et ce bonheur dont les gens font tant d'affaires!Si petite, si serrée, si stricte, si raccourcie, que rien autre chose que nous deux n'y tienne!Va, qu'est-ce que cette Mitidja et cette moisson qui s'en va toute en poussière ne laissant qu'un peu d'or entre les doigts et toutes ces choses à qui nous n'avons pas de proportion? ”
“ Presque tous les hommes ont peur de quelque chose.C'est pour cela qu'il n'ose me chasser.LUMÎR—Touchante union!SICHEL—Croyez-vous que ce soit par amour pour moi qu'il m'ait prise? Non, vous ne devineriez jamais! C'est pour m'empêcher de faire de la musique!Il est incapable de résister à un certain esprit de farce et de taquinerie.J'étais une artiste, connue dans le monde entier, vous savez mon nom. Croyez-vous que depuis deux ans il m'empêche de toucher à un piano?Je suis sa teneuse de livres et il m'a réduite en esclavage comme les anciens Israélites. ”
“ Pensez-vous que votre Pologne m'intéresse? Réjouissez-vous qu'il y ait une frontière de moins. Il n'y a pas de Pologne, il n'y a pas de judaïsme, il n'y a que des hommes et des femmes vivants, pas de Dieu et le même droit pour tous! Dieu n'est pas, il n'y a pas de Messie à attendre, on nous a tous trompés et notre espérance a été vaine.C'est pourquoi les choses qui existent sont importantes et je n'en serai pas exclue.LUMÎR—Personne ne vous dispute votre Pair de France. ”
“ C'est une chose courte mais elle tient tout le bonheur que je pouvais avoir. Un bonheur court.LOUIS—Il sera long si tu veux.LUMÎR—Je ne suis pas très belle. Si j'étais très belle, peut-être cela vaudrait la peine de vivre.Je ne sais pas m'habiller. Je n'ai aucun des arts de la femme.J'ai toujours vécu comme un garçon. Rien, que des hommes autour de moi.Regarde comme tout tient sur moi. C'est foutu on ne sait comment.LOUIS—C'est bien ainsi.LUMÎR—Cependant, je ne suis tout de même pas si mal. J'aurais voulu une fois que tu me voies avec une belle toilette. Une toilette toute rouge. ”
“ LUMÎR—Sans père, sans patrie, sans Dieu, sans lien, sans bien, sans avenir, sans amour!Rien autour de moi que la pluie sempiternelle, ou ce soleil blanc plus effrayant que la mort,Qui ne me montre rien autour de moi que des figures aussi vaines que le sable, un peuple d'ombres nulles. ”
“ LOUIS—Voilà le chemin de fer qui va toucher Coûfontaine.Il n'y a plus qu'à raser la baraque et à tout bazarder.Quelle stupidité de tenir tellement à cette vieille terre, quand il y en a d'autres, toutes neuves et toutes chaudes, qui vous rapportent ce que vous voulez! ”
“ Et pour moi elle a été un ange ! non, je dis vrai ! un ange par le sens qu’elle a des affaires, et plus de force dans le petit doigt que le chien d’une carabine ! C’est comme pour la musique, quelle artiste, si vous l’entendiez ! dire que je ne puis plus obtenir d’elle qu’elle ouvre son piano ! C’est l’art qui a été le premier lien entre nous. Si vous aviez entendu ce que fait le piano déchaîné sous ses phalanges de fer et cet ouragan de notes, on entend distinctement chacune d’elles ! ”
“ LUMÎR—Rendez-moi mon argent à moi, Monsieur le mouton, et je vous tiens quitte du reste.TURELURE—Mais il est ruiné dans ce cas et vous ne pouvez l'épouser.LUMÎR, baissant les yeux.—Naturellement, je ne puis l'épouser sans argent.TURELURE—Vous ne l'aimez donc pas?LUMÎR—Ma vie est trop courte pour que je m'attache tellement à aucun homme.TURELURE—Vous avez raison. Il ne vous aime pas. Il a trop d'idées dans l'esprit. ”
“ LUMÎR—Il n'est pas permis de réfléchir et il n'y a qu'une voie.LOUIS—Le cœur me lève à l'idée de porter la main sur le vieux Monsieur.LUMÎR, doucement—Louis, sauve-moi. Je suis seule sur la terre.LOUIS—Tu as confiance en moi? ”
“ LUMÎR, ouvre le sac et en tire deux pistolets.—Fais attention!Il y a dedans deux pistolets, l'un grand, l'autre petit.Je les ai chargés moi-même ce matin.LOUIS—Bien.LUMÎR—Tu vois? Les amorces sont mises. Maintenant, écoute bien.Le petit est chargé à blanc, il n'y a pas de balle. Tu as entendu ce que je te dis?LOUIS—Le petit est chargé à blanc, il n'y a pas de balle.LUMÎR—Le petit, tu entends? Pas d'erreur.Le vieux est lâche. Je suis sûre que la peur suffira et qu'il n'y aura pas besoin d'en venir aux extrémités.Il vient de toucher 20.000 francs d'Ali. C'est Sichel qui me l'a dit. ”
“ LUMÎR—On m'a raconté certaines choses.TURELURE—Elle était meilleure que moi, ce n'est pas une raison pour me mépriser.Ces gens qui ne savent que mépriser, à quoi cela sert-il? Le mépris est le masque des faibles.Un homme fort ne méprise rien. Il a usage de tout.LUMÎR—Eh bien, c'est qu'elle était la plus faible, vous le lui avez bien fait voir. ”
“ LUMÎR—Les pauvres restent entre eux.TURELURE—Eh bien, les gens de la Race Sacrée, ils s'entendaient si tellement bien entre eux autrefoisQue pour leur imposer la paix il leur fallait aller chercher au dehors quelqu'un qui fût absolument incapable de les comprendre. Jamais un Polonais n'a pu venir à bout de la Pologne. ”
“ LOUIS—N'est-ce pas? un enfant, c'est comme un autre soi-même que l'on peut regarder de ses deux yeux,Soi-même et quelque chose d'autre et d'intrus,La conscience hors de vous qui s'anime et qui agite les bras et les jambes,Une conséquence vivante sur laquelle tu ne peux plus rien, papa! ”
Termes fréquents
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