“ À la fin, les traits de Nastasia Philippovna prirent une expression sinistre ; son regard, devenu tenace, dur et presque haineux, ne quittait pas une seconde le visage de la visiteuse. Aglaé était troublée sans doute, mais non intimidée. En entrant, elle regarda à peine sa rivale et, après s’être assise, resta d’abord les yeux baissés, comme si elle ne savait à quoi se décider. Deux fois, sans le vouloir, semblait-il, elle examina la chambre ; un sentiment de dégoût très-accusé se manifesta sur son visage : la jeune fille paraissait craindre de se salir en cet endroit. ”
Nastasia Philippovna
Définition et enjeux
Citations sur “Nastasia Philippovna”
Fiodor Dostoïevski,
L'Idiot
(1874)
“ Quant à moi, je venais pour régler avec Aglaé Ivanovna les conditions d’une entrevue entre elle et Nastasia Philippovna ! — Et Nastasia Philippovna ! s’écria le prince. — Ah ! Il paraît que vous perdez votre flegme et que vous commencez à vous étonner ? Je vois avec plaisir que vous voulez ressembler à un homme. En récompense je vais vous amuser. Voyez ce que c’est que de rendre service à de jeunes demoiselles d’une âme haute : aujourd’hui j’ai reçu d’elle un soufflet. ”
Fiodor Dostoïevski,
L'Idiot
(1874)
“ Allons, assez... Il y a des femmes qui sont bonnes comme maîtresses, mais qui ne valent rien comme épouses. Je ne dis pas que j’aie été l’amant de Nastasia Philippovna. Si elle veut vivre en paix avec moi, je vivrai en paix avec elle ; si elle s’insurge, je la lâcherai tout de suite et j’emporterai l’argent avec moi. Je n’entends pas être ridicule ; c’est ce que je veux éviter avant tout. — Il me semble toujours que Nastasia Philippovna est intelligente, reprit avec précaution le prince. ”
“ Nastasia Philippovna ne renouvela pas l’expérience. Durant les derniers jours qui précédèrent le mariage, on la vit fort soucieuse. Elle finissait toujours par secouer sa tristesse, mais, si elle redevenait gaie, sa gaieté était moins expansive que par le passé. Le prince redoubla d’attention. Il lui semblait singulier qu’elle ne lui parlât jamais de Rogojine. Une fois seulement, cinq jours avant la noce, Daria Alexievna lui fit dire de passer immédiatement chez elle, parce que Nastasia Philippovna était fort mal. ”
Fiodor Dostoïevski,
L'Idiot
(1874)
“ Il y avait toujours eu dans le visage de cette femme quelque chose de déchirant pour Muichkine : en causant avec Parfène Séménitch, il avait traduit cette sensation par les mots de « compassion infinie », et c’était la vérité : rien qu’à voir le portrait de Nastasia Philippovna, il avait eu le cœur pris d’une pitié allant jusqu’à la souffrance. Cette sympathie douloureuse, poignante, persistait maintenant encore ; elle était même plus forte qu’autrefois. ”
“ Laisser se perdre des facultés peut-être brillantes pour s’abîmer dans la stérile contemplation de son chagrin, c’était là une sorte de romantisme indigne à la fois et de l’esprit sensé et du cœur noble de Nastasia Philippovna. Après avoir de nouveau répété que ce sujet était plus délicat à traiter pour lui que pour tout autre, il termina en disant qu’il voulait encore espérer que Nastasia Philippovna ne lui répondrait pas par le mépris, si, dans le désir sincère d’assurer son avenir, il lui offrait une somme de soixante-quinze mille roubles. ”
Fiodor Dostoïevski,
L'Idiot
(1874)
“ Eh bien, oui, cela ne signifie rien ! Seulement elle serait morte, c’est certain. Je vois maintenant que ce mariage avec Rogojine était une folie ! À présent j’ai compris tout ce que je ne comprenais pas auparavant, et voyez : ce jour-là, quand elles étaient toutes deux en face l’une de l’autre, je n’ai pas pu supporter le visage de Nastasia Philippovna... Vous ne le savez pas, Eugène Pavlovitch (le prince baissa mystérieusement la voix) , je n’ai jamais dit cela à personne, pas même à Aglaé, mais je ne puis supporter le visage de Nastasia Philippovna... ”
Fiodor Dostoïevski,
L'Idiot
(1874)
“ Gania et Ivan Fédorovitch jetèrent sur le prince un regard surpris... — Comment, Nastasia Philippovna ? Est-ce que vous connaissez aussi Nastasia Philippovna ? demanda le général. — Oui ; je ne suis que depuis vingt-quatre heures en Russie et je connais déjà cette belle personne, répondit le prince ; là-dessus, il rapporta sa rencontre avec Rogojine et tout ce que ce dernier lui avait raconté. — Voilà encore des nouvelles ! dit le général repris par l’inquiétude : il avait écouté fort attentivement le récit du prince, et maintenant ses yeux semblaient vouloir fouiller dans l’âme de Gania. ”
Fiodor Dostoïevski,
L'Idiot
(1874)
“ Mais, quant à Rogojine, Nastasia Philippovna s’est moquée de lui, soyez-en sûr, je m’en suis bien aperçu. Cela était évident. Tantôt j’ai eu un peu peur, mais à présent je vois ce qui en est. Peut-être aussi m’objecterez-vous sa manière d’être avec ma mère, avec mon père et avec Varia ? — Et avec vous. — Soit ; mais il y avait ici une vieille rancune féminine, et rien de plus. C’est une femme terriblement irascible, vindicative et orgueilleuse. On dirait un employé victime d’un passe-droit ! Elle voulait se montrer, afficher son mépris pour eux... ”
“ Personne jusqu’à présent ne m’avait parlé ainsi, dit Nastasia Philippovna. — On n’a jamais songé qu’à m’acheter, et aucun homme comme il faut ne m’avait encore demandée en mariage. Vous avez entendu, Afanase Ivanovitch ? Comment trouvez-vous le langage du prince ? Presque inconvenant, n’est-ce pas ?... Rogojine ! ne t’en va pas tout de suite. Du reste, je vois que tu n’es pas pressé de t’en aller. Je partirai peut-être encore avec toi. Où voulais-tu m’emmener ? — À Ékatérinhoff, répondit de son coin Lébédeff. Rogojine tremblant ne put que regarder Nastasia Philippovna avec de grands yeux ”
“ Mais, nonobstant toutes ces inquiétudes et tous ces doutes, il finit par entrer et demanda Nastasia Philippovna. À son grand étonnement, la bonne à qui il s’adressa (la maîtresse du logis n’avait à son service que des femmes) l’écouta jusqu’au bout sans manifester la moindre surprise. Elle n’eut pas une seconde d’hésitation devant les sales bottes du visiteur, son chapeau à larges bords, son manteau sans manches et sa mine confuse. Après avoir débarrassé le prince de son manteau, elle l’invita à entrer dans un salon d’attente et alla aussitôt l’annoncer. ”
Fiodor Dostoïevski,
L'Idiot
(1874)
“ À quoi bon caresser des chimères ? Moi-même, vois-tu, j’y suis portée ! Est-ce que moi-même je n’ai pas rêvé de toi ? Tu as raison, il y a longtemps que ces rêves hantent mon esprit ; pendant ces cinq ans que j’ai passés toute seule dans le village de Totzky, bien des fois je me suis figuré qu’un homme comme toi, honorable, bon, beau, un peu bête même, viendrait tout à coup me dire : « Ce n’est pas votre faute, Nastasia Philippovna, et je vous adore ! » ”
“ Nastasia Philippovna ne put pas ne pas entendre la question et la réponse, mais elle n’en devint que plus gaie, et immédiatement elle se remit à accabler de questions le général. Cinq minutes après, celui-ci, fort en train, pérorait au milieu des éclats de rire de l’assistance. Kolia tira le prince par la basque de son vêtement. — Mais emmenez-le ! Est-ce que cela est possible ? Je vous en prie ! — Et des larmes d’indignation brillaient dans les yeux du pauvre garçon. — Oh ! maudit Ganka ! ajouta-t-il à part soi. ”
“ Nastasia Philippovna le toisa d’un regard hautain et moqueur ; mais, après avoir successivement jeté les yeux sur Varia, sur Nina Alexandrovna et sur Gania, elle prit soudain une autre attitude. — Pas du tout. Qu’est-ce que vous avez ? Et à quel propos l’idée vous est-elle venue de me demander cela ? répondit-elle d’un ton bas et sérieux où semblait percer un certain étonnement. — Non ? non ! ! s’écria Rogojine, transporté de joie : — ainsi c’est non ? Mais ils m’avaient dit... Ah ! allons !... Nastasia Philippovna ! Ils prétendent que vous avez promis votre main à Ganka ! À lui ? ”
“ Afanase Ivanovitch eut recours à un moyen très-ingénieux pour briser ses chaînes : il entoura adroitement la jeune femme des types les plus propres à agir sur une imagination féminine ; sans en avoir l’air, il la mit en rapport avec des princes, des hussards, des secrétaires d’ambassade, des poètes, des romanciers, et même des socialistes. Rien n’y fit, il semblait que Nastasia Philippovna eût une pierre à la place du cœur et que toute sensibilité fût morte en elle. Vivant assez retirée, elle passait son temps à lire, à étudier, à faire de la musique. ”
“ Cependant le général continuait à répondre d’abondance aux questions de Nastasia Philippovna : — J’ai été, en effet, très-lié avec Ivan Fédorovitch Épantchine. Moi, lui et le feu prince Léon Nikolaïévitch Muichkine, dont j’ai embrassé aujourd’hui le fils, que je n’avais pas vu depuis vingt ans, nous étions trois inséparables, quelque chose comme les trois mousquetaires : Athos, Porthos et Aramis. Mais, hélas ! l’un est dans la tombe, tué par une calomnie et par une balle, l’autre est devant vous, luttant encore contre les calomnies et les balles... ”
Fiodor Dostoïevski,
L'Idiot
(1874)
“ Varia rentra dans la chambre et présenta silencieusement à sa mère le portrait de Nastasia Philippovna. La vieille dame frissonna et pendant quelque temps considéra la photographie, d’abord avec effroi, puis avec une sensation de douleur amère. À la fin, elle leva les yeux sur Varia comme pour solliciter une explication. — Elle-même lui en a fait cadeau aujourd’hui, dit la jeune fille, — et ce soir tout sera décidé pour eux. — Ce soir ! répéta à demi-voix Nina Alexandrovna avec un accent désespéré ; — pourquoi ? dès maintenant il n’y a plus de doute et il ne reste non plus aucune espérance ”
“ En voyant la mine déconfite de Rogojine, Nastasia Philippovna partit d’un éclat de rire. — Dix-huit mille roubles, à moi ? Voilà qui sent bien son moujik ! dit-elle avec un sans-gêne effronté, et elle se leva comme pour s’en aller. Gania, le cœur glacé, observait toute cette scène. ”
Fiodor Dostoïevski,
L'Idiot
(1874)
“ Ils se rendirent ensemble chez Nastasia Philippovna, et Totzky commença par lui avouer sans détour son épouvantable situation ; il s’imputa tous les torts ; il dit franchement qu’il ne pouvait se repentir de la façon dont il s’était conduit autrefois envers elle, parce qu’il était un fieffé débauché et un homme incapable de résister à ses passions, mais qu’à présent il voulait se marier, que ce mariage, des plus convenables à tous les égards, était entre les mains de Nastasia Philippovna, qu’en un mot il attendait tout de son noble cœur. ”
Fiodor Dostoïevski,
L'Idiot
(1874)
“ Si pourtant Nastasia Philippovna consentait à admettre que Totzky, indépendamment du désir égoïste d’assurer son propre bonheur, lui portait aussi à elle-même quelque intérêt, elle comprendrait qu’il la vît avec peine mener cette existence solitaire : pourquoi ce morne détachement de toutes choses et cette incrédulité systématique à l’égard de la vie, qui, dans l’amour, dans la famille, pouvait renaître si belle et trouver ainsi un nouveau but ? ”
Fiodor Dostoïevski,
L'Idiot
(1874)
“ Et, quittant sa place, il alla embrasser le prince. Les autres se levèrent à leur tour et s’approchèrent aussi de Muichkine. Même les compagnons de Rogojine qui s’étaient esquivés du salon commençaient à y rentrer. C’était un pêle-mêle d’exclamations confuses ; des voix s’élevaient pour demander du Champagne, tout le monde se bousculait. Durant un instant Nastasia Philippovna fut presque oubliée, ses invités ne songeaient plus qu’ils se trouvaient en soirée chez elle. Mais peu à peu tous se rappelèrent presque simultanément que le prince venait de lui proposer le mariage. ”
“ Le prince fixa un regard triste, sévère et pénétrant sur le visage de Nastasia Philippovna, qui continuait à l’examiner. — En voilà encore un qui s’est rencontré ! reprit-elle tout à coup en s’adressant de nouveau à Daria Alexievna ; — et ce qu’il en dit, c’est de bon cœur, je le connais. J’ai trouvé un bienfaiteur ! Mais, du reste, on a peut-être raison quand on dit que... qu’il n’est pas comme un autre. De quoi vivras-tu, si tu es assez amoureux pour épouser, toi, prince, la maîtresse de Rogojine ?... ”
“ Il n’avait pas menti en disant à Eugène Pavlovitch qu’il l’aimait sincèrement, de tout son cœur, et que cet amour ressemblait à l’intérêt qu’inspire un enfant chétif et valétudinaire : on s’attache à lui parce qu’il est difficile, impossible de l’abandonner à lui-même. Le prince n’expliquait à personne la nature de ses sentiments pour sa future, il n’aimait pas à parler de cela, même quand il ne pouvait faire autrement. Entre Nastasia Philippovna et lui il n’était jamais question d’amour, on aurait dit que tous deux s’étaient donné le mot pour écarter ce sujet d’entretien. ”
“ La beauté est une énigme. — C’est-à-dire que vous proposez une énigme à Aglaé, dit Adélaïde, — devine, Aglaé. Mais est-elle belle, prince ? — Extraordinairement ! répondit-il en considérant d’un œil ravi celle dont il parlait ; — presque comme Nastasia Philippovna, quoique le visage soit tout différent... Étonnement des dames Épantchine, qui se regardèrent les unes les autres. — Comme qui ? fit d’une voix traînante la générale : — comme Nastasia Philippovna ? Quelle Nastasia Philippovna ? — Tantôt Gabriel Ardalionovitch a montré son portrait à Ivan Fédorovitch. ”
Fiodor Dostoïevski,
L'Idiot
(1874)
“ Les uns fronçaient le sourcil, les autres souriaient d’un air louche, quelques-uns soulevaient des objections, mais sans trop y insister ; au nombre de ceux-ci se trouvait, notamment, Ivan Fédorovitch, qui n’osait se poser en adversaire résolu d’une idée dont il voyait que la maîtresse de la maison était férue. Quand une fois Nastasia Philippovna s’était décidée à manifester un désir, il faillait, coûte que coûte, que ce désir s’accomplît, fût-il le plus insensé et le plus préjudiciable à elle-même. ”
“ Le prince était sûr que Nastasia Philippovna ne parlerait pas des lettres, mais il aurait donné la moitié de sa vie pour qu’Aglaé n’en parlât pas non plus. Cependant la jeune fille parut recouvrer tout d’un coup son empire sur elle-même. — Vous ne m’avez pas bien comprise, dit-elle, — je ne suis pas venue pour... disputer avec vous, quoique je ne vous aime pas. Je... je suis venue... pour vous tenir un langage humain. ”
“ « Elle n’est pas de ton bord, me dit-il ; c’est une princesse, on l’appelle Nastasia Philippovna Barachkoff et elle vit avec Totzky. Maintenant celui-ci voudrait à tout prix se débarrasser d’elle, parce que, malgré ses cinquante-cinq ans, il a en vue un mariage avec la première beauté de tout Pétersbourg. » Zaliojeff ajouta que si j’allais ce soir-là au Grand Théâtre pour la représentation du ballet, je pourrais apercevoir Nastasia Philippovna dans une baignoire. Chez nous, il ne faisait pas bon aller voir un ballet, c’était s’exposer à être roué de coups par le père. ”
Fiodor Dostoïevski,
L'Idiot
(1874)
“ Nastasia Philippovna a donné aujourd’hui son portrait à Gabriel Ardalionovitch et celui-ci est venu le montrer. — Je veux le voir ! reprit vivement Elisabeth Prokofievna : — où est ce portrait ? Si elle le lui a donné, il doit l’avoir et sans doute il est encore dans le cabinet du général. Il vient toujours travailler le mercredi et jamais il ne s’en va avant quatre heures. Qu’on fasse venir tout de suite Gabriel Ardalionovitch ! Non, je ne tiens pas tant que cela à le voir. Ayez la bonté, cher prince, d’aller lui demander ce portrait et de l’apporter ici. Dites qu’on veut le voir. ”
“ Pourquoi donc êtes-vous honteuse et voulez-vous partir avec Rogojine ? C’est un accès de fièvre... Vous avez rendu soixante-quinze mille roubles à monsieur Totzky et vous annoncez l’intention de lui laisser tout ce qui est chez vous, personne ici ne serait capable d’en faire autant. Je vous... Nastasia Philippovna... je vous aime. Je mourrais pour vous, Nastasia Philippovna. Je ne permets à personne de dire un mot sur vous, Nastasia Philippovna... Si nous sommes pauvres, je travaillerai, Nastasia Philippovna... ”
