“ Elle ne distinguait plus l’illusion de la réalité, et lorsqu’elle commençait à s’assoupir un instant, elle se réveillait en sursaut, croyant sentir le baiser de Teverino sur ses lèvres, au sommet de la tour. Des applaudissements moqueurs et des rires de mépris frappaient son oreille, la tour s’écroulait avec fracas, et elle se trouvait dans une rue fangeuse, au bras du saltimbanque, en face de Léonce, qui leur jetait l’aumône de sa pitié en détournant la tête. ”
Citations sur “Teverino”
“ Aux clameurs du bonhomme, Léonce et Teverino accoururent et préservèrent la négresse, qui avait perdu la tête et ne savait plus par où s’enfuir pour éviter le chandelier du curé roulant à grand bruit à travers la chambre. Tout s’expliqua. La tremblante Lélé motiva comme elle le voulut sa promenade nocturne ; Teverino la menaça de la dénoncer à milady, si elle ne se tenait pas coite dans sa chambre, où il retourna l’emprisonner, et le curé, enchanté d’avoir échappé aux griffes de Satan, reprit son vertueux somme jusqu’au grand jour. ”
“ Un petit moment, gracieux public, dit Teverino après avoir apaisé la rumeur par des gestes mêlés d'impertinence et d'humilité, prenez pitié d'un pauvre artiste qui a osé profiter de la circonstance pour vous exhiber ses petits talents. S'il ne réussit pas à vous amuser, il s'offrira lui-même à votre courroux et tendra le dos aux poignées de monnaie dont il vous plaira de l'accabler.Tout public est capricieux et mobile. Les lazzis de Teverino eurent bientôt adouci celui de la petite ville, et, à défaut du grand chanteur, on consentit à écouter le misérable saltimbanque. ”
George Sand,
Teverino
(1846)
“ Dieu ne les a point faites pour l'amusement des yeux, mais bien pour les délices de l'estomac de l'homme. Ah ! pardon, Monsieur le curé, dit Teverino en jetant loin de lui un individu suspect ; voici une fausse oronge. – Peut-être, peut-être ! dit le curé. Dans la précipitation de butiner, on peut se tromper. – Vous vous connaissez donc en toutes choses ? dit Sabina en adressant un doux regard au marquis. Que ne savez-vous pas ? – Eh bien ! comment le trouvez-vous, mon marquis ? lui demanda Léonce en l'attirant à l'écart. ”
“ Tout le monde avait mis pied à terre, excepté Sabina, qui pria Léonce de rester auprès d’elle dans le fond du wurst. Le jockey se tint à portée des chevaux, la négresse folâtrait le long des fossés, poursuivant les papillons avec une certaine grâce sauvage qui faisait ressortir la finesse et la force de ses formes voluptueuses. Le curé, qui avait décidément horreur de cette mauricaude, de ce lucifer en cotillons, comme il l’appelait, marchait devant avec Teverino. ”
“ Léonce s’éloigna et se mit à errer dans les décombres, plongé, en apparence, dans la contemplation d’une si belle nuit et d’un si beau lieu. — Je crois bien, dit Teverino en essayant la force de ses doigts sur un débris de ciment qu’il ramassa sous ses pieds, que cette construction est d’origine romaine. — Je n’en veux rien savoir, répondit Sabina ; j’aime mieux n’en pas douter, et rêver ici un passé grandiose, que de faire des observations archéologiques. On ne jouit de rien quand on veut s’assurer de quelque chose. ”
“ J’ai parfaitement reconnu votre illustrissime Seigneurie aussitôt qu’elle est descendue de voiture, répondit l’hôte, incapable d’avouer qu’il ne se souvenait pas d’avoir jamais vu la figure de Teverino ; si je ne l’ai pas saluée par son nom, c’est que j’ai craint de trahir l’incognito que les personnes de qualité ont parfois la fantaisie de garder en voyage. ”
“ C'est par un tel flux de phrases élogieuses que Teverino versa le poison de la flatterie dans l'âme de la fière lady. Il y avait loin de cette admiration sans bornes et manifestée avec cet entrain italien qui ressemble tant à l'émotion, à la philosophique taquinerie de Léonce. Ce qui lui prêtait un charme irrésistible, c'est que Teverino était à peu près convaincu de ce qu'il disait. Il n'avait guère rencontré de femmes cultivées à ce point, et cette nouveauté avait pour son esprit de recherche avide et d'observation incessante un attrait véritable. ”
“ Mais vous n’aurez pas honte de m’avoir connu, et le nom de Teverino ne vous sera jamais odieux, je vous le jure. — Je sens que vous ne me trompez pas, répondit Léonce, quoique votre inconstance m’effraie. Voyons, pouvez-vous vous engager à vivre vingt-quatre heures de ma vie et à vous transformer des pieds à la tête, moralement parlant, en homme du monde, comme vous l’êtes déjà matériellement ? — Rien ne me sera plus facile ; j’aurai d’aussi belles manières et d’aussi nobles procédés que vous-même ; car depuis une heure que je suis avec vous, je vous possède déjà. ”
“ Vous n’y passerez pas. — Milady, voulez-vous vous fier à moi ? dit Teverino. Nous passerons, je vous en réponds. Que ceux qui ont peur descendent. — Je demande à descendre ! s’écria le curé en s’élançant sur le marchepied. La négresse le suivit, et le jockey, partagé entre le point d’honneur et la crainte de se noyer, se plaça devant les chevaux en attendant qu’on eût pris un parti. — Sabina, dit Léonce d’un ton d’autorité, descendez. — Je ne descendrai pas, répondit-elle ; c’est la première fois que je sens le plaisir qu’on peut trouver dans le péril. Je veux me donner cette émotion. ”
“ Après le repas, il demanda, pour les hommes au moins, la permission de visiter l’église et les cloîtres intérieurs, et, de cette façon, il procura à Léonce un nouveau et paisible tête-à-tête avec Sabina, que ce dernier ne voulut pas laisser seule. « Ce sont de nouveaux mariés, dit Teverino tout bas au prieur ; vous avez ici des moines qui m’ont l’air de fort beaux jeunes gens. Mylord est jaloux, même d’un regard innocent et respectueux lancé sur sa noble épouse. » Tout moine aime les petits secrets et les délicates confidences. ”
“ Admirez, vous autres qui êtes artistes aussi par le sentiment et l’intelligence, et convenez qu’aucune beauté de convention, aucune femme du monde ne pourrait se montrer aussi suave et aussi pure dans le sommeil. — Je suis complètement de votre avis, répondit Sabina d’un ton de désintéressement admirable, et je gage que c’est aussi l’avis du marquis. — Aucune ? À Dieu ne plaise que je m’associe à un pareil blasphème ! répondit Teverino. ”
“ Tu sentiras alors ce cœur blessé redevenir calme et naïf comme celui d’un petit enfant. — Vous allez donc encore nous conduire ? dit le curé en voyant Teverino monter sur le siège. Serez-vous plus sage qu’hier, au moins ? ”
“ Sabina ne s'éveilla qu'à la cabane du douanier; mais, avant qu'elle eût songé à se dégager de la longue et silencieuse étreinte de Léonce, le regard perçant de Teverino avait surpris le chaste mystère de cette réconciliation. Léonce vit son sourire amical, et, comme il essayait de n'y répondre qu'avec réserve, le bohémien, lui montrant le ciel, et reprenant le récitatif de Tancredi, qu'il avait entonné la veille au même endroit, il chanta ce seul mot, où, en trois notes, Rossini a su concentrer tant de douleur et de tendresse: Amenaïde! ”
“ Comme l’aventurier, au fort de ses dithyrambes, parlait haut dans la nuit sonore, Sabina fut un peu effrayée de voir reparaître Léonce au bas du rempart. — Voici Léonce ! dit-elle pour réprimer sa faconde. — Il est bien soucieux et rêveur, ce soir, le pauvre Léonce ! dit Teverino en baissant la voix. — Je ne l’ai jamais vu si maussade, reprit-elle ; on dirait qu’il s’ennuie avec nous. — Non, Madame ; il est amoureux et jaloux. — De l’oiselière, sans doute ? dit-elle d’un ton dédaigneux. — Non, de vous ; vous le savez bien. — Vous vous trompez, marquis. ”
“ Toutes nos chambres donnent sur cette galerie qui longe la place. Tenez-vous dans la vôtre en regardant par la fente de votre porte, et ne me trahissez pas, vous, Léonce, en ayant l’air de me connaître. Quand tout fut disposé comme l’entendait Teverino, Sabina, cachée avec Léonce derrière un rideau, vit paraître, sur la galerie éclairée, un personnage misérable, les cheveux en désordre, la barbe hérissée, l’œil hagard, la démarche traînante, et vêtu de méchants habits beaucoup trop étroits pour lui. ”
“ Le marquis se retourna et regarda Léonce avec des yeux flamboyants. — Vous voulez dire que vous êtes deux fous, dit Sabina, essayant de cacher l’effroi que lui causait cette querelle. Je cède à votre sollicitude, Léonce ; marquis, vous descendrez aussi. Le jockey, qui nage comme un poisson, peut se risquer seul à faire passer la voiture. — Je nage mieux que tous les jockeys et que tous les poissons du monde, reprit Teverino, et je ne vois d’ailleurs pas pourquoi la vie de cet enfant serait exposée plutôt que la mienne. ”
“ Sabina était assez fière pour affronter la mort plutôt que de sourciller. Elle s’efforça donc de rire et de railler le curé, bien qu’au fond de l’âme elle fût encore moins rassurée que lui. Mais bientôt la peur fit place en elle à une sorte de courage exalté ; car elle vit que Léonce était quelque peu jaloux de l’incroyable adresse du marquis, et comme, après tout, le danger était vaincu à chaque instant, elle y trouva une nouvelle occasion d’admirer Teverino, qui se retournait souvent vers elle, comme pour puiser de nouvelles forces dans son approbation. — Il va comme un fou ! ”
George Sand,
Teverino
(1846)
“ Partout, nulle part, au diable, si bon te semble ! répondit Léonce du même ton. – En ce cas, à tous les diables ! reprit Teverino, et, fouettant de nouveau, il laissa maugréer le curé que la peur rendit bientôt pâle et muet Une telle épouvante n'était pas trop mal fondée. Teverino était plus adroit qu'expérimenté. Naturellement téméraire, et doué d'une présence d'esprit, d'une agile té et d'une force de corps supérieures à celles de la plupart des hommes, il méprisait le danger, et ne connaissait pas d'obstacles moraux ou matériels qu'il ne pût tourner ou franchir. ”
“ Paternelle sollicitude ! dit Teverino en s’éloignant avec Léonce de la chambre de l’oiselière. Oui, c’est le mot, le vrai mot, Léonce ! En entendant marcher dans la galerie, j’ai craint quelque danger pour l’enfant sans défense et sans prévision du mal ; quelque ignoble valet, que sais-je, votre jockey à la mine effrontée !... Je réponds de Madeleine à ce brave contrebandier qui, depuis huit jours, me confie saintement la garde de sa sœur et de sa chaumière. Ô loyauté de l’âge d’or, tu tes retrouvée au fond d’un désert entre un bohémien, un bandit et une jeune fille ! ”
“ Que Panurge s’en tire comme il pourra ! se dit Léonce en voyant Teverino assis avec Sabina sur un groupe de rochers à quelque distance. S’il dit quelque sottise, je ne veux pas en avoir la honte, et j’aime mieux subir les résultats de l’épreuve que de les affronter. Il emmena le curé et Madeleine, qui parut pourtant ne les suivre qu’à regret, sous prétexte que tous les champignons étaient empoisonnés et ne pouvaient servir qu’à tuer les mouches. ”
“ La faculté d’aimer naïvement, sans orgueil et sans défiance. En disant ces paroles, elle s’était levée pour aller à la rencontre de Léonce, et, à la manière dont elle s’appuya avec abandon sur le bras de Teverino, celui-ci se dit : « Vaincre ce grand courage n’est pas si difficile que je croyais. » Sabina s’était imaginé parler bien bas ; mais, comme elle venait de descendre les degrés qui conduisaient dans l’amphithéâtre verdoyant des anciens fossés, elle ne se rendit pas compte de la sonorité de ce lieu, et elle ne se douta point que Léonce eût tout entendu. ”
“ En ce cas, redoublons la dose ! Marche donc, Marquis ! tu t’endors ! Teverino donna un tel élan, que le curé se renversa au fond de la voiture, aux trois quarts évanoui de peur, et ne songea plus qu’à dire son In manus. Sabina fit un éclat de rire, la négresse un signe de croix. Quant à Madeleine, elle était véritablement la seule vraiment brave et complètement indifférente au danger. Elle regardait les nuages d’or du couchant où passaient et repassaient les vautours, agités par l’approche du soir. ”
“ Je ne connais plus rien au pays ; la vue est bornée de toutes parts. Mais, autant que je puis m’orienter, nous ne marchons guère du côté de mon clocher. — Soyez tranquille, l’abbé ! dit Teverino ; tout chemin conduit à Rome, et en suivant cette traverse un peu cahoteuse, nous évitons un long circuit de la rampe. — Si nous pouvons passer le torrent, objecta Madeleine avec tranquillité. — Qui parle de torrent ? s’écria le marquis. Est-ce toi petite ? — C’est moi, reprit la jeune fille. Si les eaux sont basses, nous le traverserons. Sinon... ”
“ Tes protecteurs ont dû être jusqu’ici injustes ou parcimonieux, puisque tu as la protection d’autrui en horreur ! Mais une amitié éclairée, délicate, digne de toi, j’ose le dire, ne peut-elle donc t’offrir les moyens de commencer et d’établir ta fortune ? L’argent et l’appui des maîtres sont des moyens nécessaires. Accepte mes offres, viens me trouver à Paris, où je serai dans deux mois, et je te réponds que l’hiver ne se passera pas sans que tu sois à la place qui te convient dans le monde. — Merci, cher Léonce, merci, dit Teverino en lui pressant la main. ”
George Sand,
Teverino
(1846)
“ Dans mon opinion, madame, un homme en vaut un autre, et si j'ai voulu risquer le passage, c'est à moi d'en subir seul les conséquences. Combien valent vos chevaux, Léonce ? ajouta-t-il d'un air d'opulence fanfaronne. – Je t'en fais présent, dit Léonce, noye-les, si tu veux. Mais je te dirai deux mots sur l'autre rive, ajouta-t-il à voix basse. – Vous ne me direz rien du tout ; mais demain à deux heures de l'après-midi, c'est moi qui vous parlerai, répondit Teverino. Vous êtes l'agresseur, j'ai le droit de choisir le moment, et, en échange, je vous laisse le choix des armes. ”
“ Heureusement le curé égaya le déjeuner par le récit de la terrible aventure qui l’avait mis aux prises avec Satan. Le marquis eut beaucoup d’esprit, Léonce fut préoccupé, et Sabina lui en sut gré. Il lui semblait que Teverino avait l’insolence d’un amant heureux, et elle le haïssait. Pourtant rien n’était plus éloigné de la pensée du bohémien ; il faisait bien meilleur marché de la faute de lady G... qu’elle-même ”
George Sand,
Teverino
(1846)
“ L'amitié a ses jalousies comme l'amour. C'est vous qui l'avez dit ce matin. – Eh bien ! soit ; cela orne et anime l'amitié, dit Sabina avec un irrésistible mouvement de coquetterie. Elle était effrayée d'avoir failli aimer Teverino, et elle s'efforçait de se créer un préservatif en stimulant l'affection problématique de Léonce. Elle n'y réussit que trop. Il prit sa main et l'échauffa dans les siennes, jusqu'à ce qu'elle la retirât brûlante Madeleine paraissait assoupie ; pourtant elle s'éveilla à ce mouvement, et lady G... se sentit confuse du regard étonné de l'oiselière. ”
“ Beaucoup de gens ont connu une espèce de Teverino mâle ou femelle dans le cours de leur vie. Il est vrai qu’en revanche, pour un de ces êtres privilégiés qui restent grands dans la vie de bohémien, il en est cent autres qui y contractent des vices incurables ; cette classe d’aventuriers est nombreuse dans la carrière des arts. Elle se dégrade plus souvent qu’elle ne s’élève ; mais les individus peuvent toujours s’élever, et même se relever quand ils ont du cœur et de l’intelligence. ”
“ Le douanier regarda d'un air de surprise et de doute la figure du vagabond que, huit jours auparavant, il avait laissé passer après mille formalités, quoique sa feuille de route fût en règle. Mais Teverino vit bien, en cette rencontre, qu'une bonne mine et de beaux habits sont les meilleures lettres de créance; car, à peine Léonce eut-il exhibé ses papiers et répondu de toutes les personnes qui se trouvaient avec lui, que le vagabond put passer son chemin la tête haute. ”
