“ O loyauté de l'âge d'or, tu t'es retrouvée au fond d'un désert entre un bohémien, un bandit et une jeune fille! Voilà Léonce, ce que le curé bourru appelle un état de péché mortel, et ce que votre noble lady ne comprendrait jamais, elle qui méprise tant la vie de misère et de désordre. Hélas! pourrait-elle comprendre le coeur de Madeleine! Cette sainte ingénuité qui ne sait pas seulement qu'elle est un trésor, et cette confiance sublime que Sabina elle-même, avec toute la puissance de son esprit et de sa beauté, n'a point ébranlée! ”
Résumé
« Teverino », œuvre de George Sand, explore les tensions entre amour, amitié et classes sociales à travers les destins entrelacés de Léonce, Sabina, Madeleine et Gracieuse. Ce roman, publié dans un contexte où les rapports de pouvoir et les stéréotypes sociaux sont mis à jour, mêle réflexions sur l'art, la beauté et la nature.
Les dialogues percutants et les descriptions poétiques soulignent l'ambiguïté des sentiments humains, tandis que les thèmes de l'oisiveté, du curé et du marquis révèlent une critique subtile des normes. L'œuvre, riche en contrastes, pose la question de l'authenticité dans un monde en mouvement.
Citations de Teverino (George Sand)
“ Depuis quelque temps, Madeleine apprivoise les aigles : je l’ai vu. Son esprit va toujours en augmentant, et bientôt elle apprivoisera les ours, j’en suis sûr. — Non, non, jamais, répondit l’oiselière avec une sorte d’effroi et de dégoût peinte dans tous ses traits. Mon esprit ne s’accorde qu’avec ce qui vole dans l’air. — Eh bien, que vous disais-je ? s’écria Léonce frappé de cette parole. Elle sent, bien qu’elle ne puisse en rendre compte ni aux autres, ni à elle-même, que d’indéfinissables affinités donnent de l’attrait à certains êtres pour elle. ”
“ Oui, l'amour, c'est l'amitié portée jusqu'à l'enthousiasme. On dit que l'amour seul est aveugle! Là où l'amitié est clairvoyante, elle est si froide, qu'elle est bien près de mourir. Croyez-moi, si votre faute me semblait grave et impardonnable, si un instant de trouble et de défaillance vous rendait, à mes yeux, indigne de connaître et de ressentir l'amour, je ne serais pas votre ami, et vous devriez repousser mes consolations au lieu de les accepter. Dans la jeunesse, on n'aime pas la femme qu'on ne désire plus et qu'on voit sans jalousie dans les bras d'un autre. ”
“ Léonce se dit que les joies de la vie passaient aussi rapides, aussi insaisissables, et que, comme cette réflection de l’image voyageuse, elles n’étaient que des ombres. Puis il se trouva ridicule de faire ainsi des métaphores germaniques, et envia la tranquillité d’âme du curé, qui, dans ce beau lac, n’eût vu qu’un beau réservoir de truites. Un léger bruit se fit entendre au-dessus de lui. Un instant il crut que Sabina venait le rejoindre ; mais le battement de son cœur s’apaisa bien vite à la vue du personnage qui descendait les degrés du roc, dont il occupait le dernier degré. ”
“ Il n’en est rien pourtant, puisque nous voici cœur à cœur, pleurant à l’idée de nous quitter et sentant que cela nous est impossible. — Eh bien, vous avez raison, Léonce, dit lady G... en essuyant une larme et en passant ses belles mains sur les yeux de Léonce, peut-être par tendresse naïve, peut-être pour se convaincre que c’étaient de vraies larmes aussi qu’elle y voyait briller. Nous avons fait de l’art, n’est-ce pas ? et il ne nous reste plus qu’à décider lequel de nous a été le plus habile, c’est-à-dire le plus menteur. ”
“ Non, on ne peut pas se promener hors du monde, le monde vous suit partout, quand on est du grand monde. Et puis, qu’y a-t-il hors du monde ? des bourgeois, race vulgaire et insolente ; du peuple, race abrutie et malpropre ; des artistes, race ambitieuse et profondément égoïste. Tout cela ne vaut pas mieux que nous, Léonce. Et puis, si vous voulez que je me confesse, je vous dirai que je crois un peu à l’excellence de notre sang patricien. Si tout n’était pas dégénéré et corrompu dans le genre humain, c’est encore là qu’il faudrait espérer de trouver des types élevés et des natures d’élite. ”
“ Si vous voulez garder votre fluide magnétique, laissez-moi croire que vous avez dans le coeur des trésors de passion et de tendresse, dont notre paisible amitié n'est que l'ombre.—Et si vous le croyiez, vous m'aimeriez, Sabina! Il est donc certain pour moi que vous ne le croyez pas.—Je puis vous en dire autant. Faut-il en conclure que si nous sommes seulement amis, c'est parce que nous n'avons pas grande opinion l'un de l'autre?«Elle est piquée, pensa Léonce, et voilà que nous sommes au moment de nous haïr ou de nous aimer.» ”
“ Si mon bon ami est ingrat pour moi, je l’enverrai vers vous, et je suis sûre que vous lui parlerez si saintement qu’il ne voudra plus m’affliger. — Tu te sens de la confiance et de l’amitié pour moi ? — Oh ! beaucoup, dit l’oiselière en pressant naïvement le bras de Léonce contre son cœur. — Oui-da ! dit le curé en sortant du fourré, si chargé de champignons qu’il pouvait à peine se porter ; vous voici bras dessus bras dessous comme compère et compagnon ! Doucement, Madeleine, doucement, vous êtes une tête sans cervelle, ma fille ; tout ceci tournera mal pour vous ! ”
“ Ta route est toute frayée, et tu y marcheras avec majesté ; moi, je ne connais que la ligne brisée et la course à tire-d’aile, comme ma petite Madeleine. — Et Madeleine, à propos ? Voilà où ta philosophie devient effrayante, et ton crime imminent, Hier, tu dormais dans sa chaumière ; aujourd’hui, tu t’abrites sous la voûte du couvent ; demain, tu erreras sur le pavé des villes ; et cette enfant sera brisée, si elle ne l’est déjà ! — Tenez ! dit le bohémien arrêtant Léonce devant une arcade, regardez ce torrent qui roule là-bas au fond du ravin. ”
“ Le véritable artiste est celui qui a le sentiment de la vie, qui jouit de toutes choses, qui obéit à l'inspiration sans la raisonner, et qui aime tout ce qui est beau sans faire de catégories. Que lui importe le nom, la parure et les habitudes de la beauté qui le frappe? Le sceau divin peut lui apparaître dans un cadre abject, et la fleur de l'innocence rustique résider quelquefois sur le front d'une reine de la terre. C'est à lui, créateur, de faire de celle qui le charme une bergère ou une impératrice, selon les dispositions de son âme et les besoins de son coeur. ”
George Sand,
Teverino
(1846)
“ Avec Madeleine, sans doute ? – Pourquoi non ? – Eh bien ! l'amitié a ses jalousies comme l'amour, vous n'irez pas sans moi. – Partons donc ! – Partons ! Lady G... se leva avec une sorte d'impétuosité, et prit le bras de l'oiselière sous le sien, comme si elle eût voulu s'emparer d'une proie. En un clin-d'oeil les enfants reportèrent dans la voiture l'attirail du déjeûner. Tout fut lavé, rangé et emballé comme par magie. La négresse, semblable à une sibylle affairée, présidait a l'opération ; la libéralité de Léonce donnait des ailes aux plus paresseux et de l'adresse aux plus gauches. ”
“ Vous m’avez traité de docteur subtil, admirable, vous m’avez investi du droit de vous guérir, ne fût-ce que pour un jour... — De me guérir en m’amusant, et ce que vous allez me dire m’ennuiera, je le sais. — Inutile défaite d’une pudeur qu’un tendre soupirant trouverait charmante, mais que votre grave médecin trouve souverainement puérile ! — Eh bien, si vous êtes cassant et brutal, je vous aime mieux ainsi. Parlez donc. — L’absence d’amour vous exaspère, votre ennui est l’impatience et non le dégoût de vivre, votre fierté exagérée trahit une faiblesse incroyable. Il faut aimer, Sabina. ”
“ Eh bien, vous avez un immense orgueil allié à une immense vanité, répliqua Léonce avec une irritation croissante. Vous voulez qu'on sache bien que vous êtes impeccable, et que le cristal le plus pur est souillé auprès de votre gloire. Mais cela ne vous suffit pas. Il faut encore qu'on croie que vous avez l'âme tendre et ardente, et qu'il n'y a rien d'aussi puissant que votre amour, si ce n'est votre propre force. Si l'on est paisible et recueilli en présence de votre sagesse, vous êtes inquiète et mécontente. ”
“ Loin de moi une telle honte!—De quoi vous justifiez-vous donc, Léonce? Est-ce que je me plains de n'avoir que votre amitié? est-ce que j'ai jamais désiré autre chose?—Non, mais de ce que je m'observe si scrupuleusement, vous pourriez conclure que je suis une brute, si vous ne me deviniez pas.—A quoi bon vous observer tant, puisqu'il n'y a rien à craindre? L'amour est spontané. Il surprend et envahit, il ne raisonne point, il n'a pas besoin de s'interroger, ni de s'entourer de prévisions, de plans d'attaque et de projets de retraite; il se trahit, et c'est alors qu'il s'impose. ”
“ De temps en temps, Léonce, placé non loin de ce sofa, se retournait et la contemplait, admirant ce repos de l’innocence, cette pose facile, et cette expression angélique, qui n’appartiennent qu’au jeune âge. On était au dessert, et le marquis, exclusivement occupé de lady G..., parlait sur toutes choses avec un esprit supérieur ; du moins c’était un genre de supériorité que les femmes peuvent apprécier : plus d’imagination que de science, une originalité poétique, une sensibilité exaltée. Sabina retomba peu à peu sous le charme de sa parole et de son regard. ”
“ La misère, Monsieur, est toute une philosophie. C’est le stoïcisme, et l’âme stoïque est faite toute d’une pièce. Que ma maîtresse me soit enlevée par un homme puissant (la puissance de ce siècle c’est la richesse) , je courbe la tête, et mon orgueil n’en souffre pas. Ce cœur, auquel mon cœur n’a pas suffi, ne me semble digne ni de regret ni de colère. Si je pouvais soutenir la lutte et donner à mon infidèle les jouissances de la vie, je pourrais alors connaître la jalousie et m’indigner de ma défaite. ”
“ Eh ! tenez, Signora, de quelque race qu’elle soit, une femme est toujours femme avant tout. L’instinct de la vérité est plus puissant sur elle que les lois de la convenance et du bon goût. Votre amitié, c’est-à-dire votre dédain pour mon noble ami, ne repose que sur une erreur. Vous ne vous apercevez pas de son amour, et vous le punissez de son silence par votre estime. Si vous lisiez dans son cœur, vous répondriez à ce qu’il éprouve. — Marquis, je vous trouve fort étrange de vous charger ainsi des déclarations de Léonce. ”
George Sand,
Teverino
(1846)
“ Je suis artiste, répondit-il ; je sens partout la présence de Dieu, même devant ces grossières images du moyen-âge, qui font ressembler le lieu où nous sommes à quelque pagode barbare. – Vous êtes plus impie que moi : ces fétiches affreux, ces ex voto cyniques me font peur, – Je vois, le passé est votre effroi ; il vous gâte le présent. Que ne comprenez vous l'avenir ? Vous seriez dans l'idéal. – Tenez, artiste, regardez ! lui dit Sabina en attirant son attention sur une figure agenouillée sur le pavé, dans la profondeur sombre d'une chapelle funéraire. ”
“ Alors il lui dit, reprit Léonce: Sachez, princesse Gracieuse, que vous n'êtes point assez savante pour gouverner le monde de vos fantaisies; vous les semez à pleines mains sur le sol aride de la réalité, et là, plus agiles et plus fines que vous, elles vous échappent et vous trahissent. Sans moi, elles allaient se perdre comme l'insecte que l'oeil poursuit en vain dans ses mystérieuses retraites de gazon et de feuillage; et alors vous vous retrouviez seule avec la peur et le regret, dans ce lieu solitaire et désenchanté. ”
“ Je donnerais tout ce que j'ai vécu, tout ce que je vivrai encore, pour un jour de cet amour sans bornes, sans arrière-pensée, sans hésitation, aveuglément sublime, où la vie divine pénètre en nous par tous les pores.—Certes, elle vit dans l'extase, dit Léonce, et sa passion la transfigure. Voyez comme elle est belle, en parlant de celui qu'elle aime, malgré que la nature ne lui ait rien donné de ce qui fait de vous la plus belle des femmes! Eh bien! pourtant, à cette heure, Sabina, elle est beaucoup plus belle que vous. ”
George Sand,
Teverino
(1846)
“ Mon cher Léonce, dit Sabina, qui comprit l'épigramme effacée sous l'intonation mélancolique de son ami, apercevoir, c'est tout au plus remarquer ; ce n'est, à coup sûr, pas se soumettre. Permettez-moi de vous parler de votre ami comme d'un étranger, et de vous dire que c'est la statue d'argile aux veines d'or. – C'est possible, reprit-il ; mais l'or est chose si précieuse et si tentante qu'on le cherche parfois même dans la fange. – Voilà un mot qui fait frémir. – Prenez que j'ai dit argile, emblême de fragilité ; seulement n'en faites aucune application au caractère du marquis. ”
“ Léonce la trouva plus belle que jamais ; il saisit sa main, et la sentant réellement agitée d’un frisson glacé, il la porta à ses lèvres pour la ranimer. Un torrent de larmes brisa la poitrine de Sabina ; et, se penchant sur l’épaule de son ami, elle fut reçue dans ses bras qui la serrèrent passionnément. Léonce garda le silence ; il lui était impossible de dire un mot. Les préjugés de son orgueil luttaient contre l’élan de son cœur. S’il ne se fût agi en réalité que du pardon de l’amitié, rien ne lui eût été plus facile que de prodiguer de tendres consolations ”
“ Plus j’accepte l’égalité future, moins je me sens capable de chérir et de caresser ce que l’inégalité a souillé dans le passé. Voilà toute ma théorie, Léonce, vous n’avez donc pas lieu de me prêcher. Voulez-vous que je me fasse sœur de charité ? Je ne demande pas mieux que de surmonter mes dégoûts en vue de la charité ; mais vous voulez que je cherche le bonheur de l’amour, là où je ne vois à pratiquer que l’immolation de la pénitence ! — Je ne vous prêcherai rien, Sabina ; je ne vaux ni mieux ni moins que vous ”
George Sand,
Teverino
(1846)
“ Eh bien ! racontez-la moi en marchant, et suivez moi, dit Léonce. Nous allons reporter à nous deux cette valise dans ma voiture. – Vous êtes en voyage, signor ? – Non, mais en promenade, et pour plusieurs jours peut-être. Voulez-vous être de la partie ? – Ah ! de grand coeur, d'autant plus que je peux vous être à la fois utile et agréable. J'ai plusieurs petits talents, et je connais déjà à fond ces montagnes dans lesquelles j'erre depuis huit jours. Je ne puis rester nulle part. Ma tête emporte sans cesse mes jambes pour se venger de mon coeur, qui l'emporte elle-même à chaque instant. ”
“ Tantôt je dédaignais de me tirer d'affaire, sentant que mes inspirations d'artiste n'étaient pas arrivées à leur apogée, et préférant jeûner que de mal déclamer ou de mal chanter. C'est là une grande jouissance, Monsieur, que de sentir son génie captivé par le respect qu'on lui porte! D'autres fois, l'amour me dominait, et je me plaisais à prodiguer mon or à mon idole, heureux encore plus et enivré au delà de toute expression, lorsque, ruiné, je la voyais s'attacher à ma misère, et me chérir d'autant plus que je n'avais plus rien à lui donner. ”
“ Il était aux prises avec une passion bien autrement exigeante et jalouse, et il souffrait de véritables tortures en songeant qu’à deux pas de lui se trouvait un homme qui avait réussi, en un instant, à bouleverser ce cœur fermé pour lui depuis des années. Malgré ce combat intérieur, Léonce était vaincu sans se l’avouer ; car il était né généreux, et de plus, il éprouvait le sentiment qui devient en nous le plus généreux de tous, quand nous réussissons à dégager sa divine essence des souillures de l’égoïsme et de la vanité. — Ne m’interrogez pas, dit-il à Sabina ; et moi aussi, je souffre... ”
“ Et puis, Léonce, nous ne pouvons pas voir de même la beauté idéale. Vous êtes homme et artiste, c’est-à-dire que vous avez un sentiment à la fois plus matériel et plus exalté de la forme ; votre art est matérialiste. C’est le divin Raphaël épris de la robuste Fornarina. Eh bien, oui ! la maîtresse du Titien me paraît aussi une belle grosse femme sensuelle, nullement idéale... Nous autres, patriciennes, nous ne concevons pas... Mais, grand Dieu ! voici un équipage qui vient à nous, et qui ressemble tout à fait à celui de la marquise ! ”
“ Je pleure notre amitié perdue, répondit-elle en se penchant vers lui et en laissant tomber quelques larmes sur ses beaux cheveux. Nous nous sommes mortellement blessés, Léonce; nous ne nous aimons plus. Mais puisque c'en est fait, et que nous n'avons plus à craindre que l'amour nous gâte le passé, laissez-moi pleurer sur ce passé si pur et si beau! laissez-moi vous dire ce qu'apparemment vous ne compreniez pas, puisque vous avez pu, de gaieté de coeur, entamer cette lutte meurtrière. Je vous aimais d'une douce et véritable amitié; je me reposais sur votre coeur comme sur celui d'un frère ”
George Sand,
Teverino
(1846)
“ J'ai un bon ami, altesse, ajouta-t-elle en s'adressant à Sabina. Voilà toute l'affaire. – En juger la gravité n'est pas aussi facile qu'on le pense, dit lady G... à Léonce. Tant de candeur rend les questions embarrassantes. – Pas tant que vous croyez, répondit-il. Voyons, Madeleine, t'aime-t-il beaucoup ? – Il m'aime autant que je l'aime. – Et toi, ne l'aimes-tu pas trop ? reprit lady G... – Trop ? s'écria Madeleine ; voilà une drôle de question ! J'aime tant que je peux, je ne sais si c'est trop ou pas assez. ”
George Sand,
Teverino
(1846)
“ Est-ce que c'est une déclaration, Léonce ? dit Sabina avec une hauteur ironique. – Non, madame, c'est tout le contraire, répondit-il tranquillement. – Une impertinence, peut-être ? – Nullement. Je suis votre ami depuis longtemps, et un ami sérieux, vous le savez bien, quoique vous soyez une femme étrange et parfois injuste. Nous nous sommes connus enfants : notre affection fut toujours loyale et douce. Vous l'avez cultivée avec franchise, moi avec dévoûment. Peu d'hommes sont autant mes amis que vous, et je ne recherche la société d'aucun d'eux avec autant d'attrait que la vôtre. ”
“ Vous n’y passerez pas. — Milady, voulez-vous vous fier à moi ? dit Teverino. Nous passerons, je vous en réponds. Que ceux qui ont peur descendent. — Je demande à descendre ! s’écria le curé en s’élançant sur le marchepied. La négresse le suivit, et le jockey, partagé entre le point d’honneur et la crainte de se noyer, se plaça devant les chevaux en attendant qu’on eût pris un parti. — Sabina, dit Léonce d’un ton d’autorité, descendez. — Je ne descendrai pas, répondit-elle ; c’est la première fois que je sens le plaisir qu’on peut trouver dans le péril. Je veux me donner cette émotion. ”
“ Vous sauriez que la femme est l’être le plus impressionnable de la création, et par conséquent celui qui peut nous donner le plus de jouissance et le moins de droits, le plus d’ivresse et le moins de sécurité. — C’est une philosophie de bohémien, s’écria Léonce, et je me sens incapable d’aimer ainsi. Tu es tout tendresse et tout tolérance, Teverino ; mais tu ne portes pas dans l’amour l’instinct de dignité que tu possèdes à l’endroit de l’honneur. — Je ne place pas l’honneur où il n’est pas, et ne cherche dans l’amour que l’amour. ”
“ Mais vous n’aurez pas honte de m’avoir connu, et le nom de Teverino ne vous sera jamais odieux, je vous le jure. — Je sens que vous ne me trompez pas, répondit Léonce, quoique votre inconstance m’effraie. Voyons, pouvez-vous vous engager à vivre vingt-quatre heures de ma vie et à vous transformer des pieds à la tête, moralement parlant, en homme du monde, comme vous l’êtes déjà matériellement ? — Rien ne me sera plus facile ; j’aurai d’aussi belles manières et d’aussi nobles procédés que vous-même ; car depuis une heure que je suis avec vous, je vous possède déjà. ”
“ Léonce s’éloigna et se mit à errer dans les décombres, plongé, en apparence, dans la contemplation d’une si belle nuit et d’un si beau lieu. — Je crois bien, dit Teverino en essayant la force de ses doigts sur un débris de ciment qu’il ramassa sous ses pieds, que cette construction est d’origine romaine. — Je n’en veux rien savoir, répondit Sabina ; j’aime mieux n’en pas douter, et rêver ici un passé grandiose, que de faire des observations archéologiques. On ne jouit de rien quand on veut s’assurer de quelque chose. ”
“ Dites exquises, Madame ; dites parfumées, fraîches, succulentes ! Dieu ne les a point faites pour l’amusement des yeux, mais bien pour les délices de l’estomac de l’homme. — Ah ! pardon, monsieur le curé, dit Teverino en jetant loin de lui un individu suspect ; voici une fausse oronge. — Peut-être, peut-être ! dit le curé. Dans la précipitation de butiner, on peut se tromper. — Vous vous connaissez donc en toutes choses ? dit Sabina en adressant un doux regard au marquis. Que ne savez-vous pas ? — Eh bien, comment le trouvez vous, mon marquis ? lui demanda Léonce en l’attirant à l’écart. ”
“ Admirez, vous autres qui êtes artistes aussi par le sentiment et l’intelligence, et convenez qu’aucune beauté de convention, aucune femme du monde ne pourrait se montrer aussi suave et aussi pure dans le sommeil. — Je suis complètement de votre avis, répondit Sabina d’un ton de désintéressement admirable, et je gage que c’est aussi l’avis du marquis. — Aucune ? À Dieu ne plaise que je m’associe à un pareil blasphème ! répondit Teverino. ”
“ Ce que je me suis cru le droit de poétiser un peu dans Teverino, c’est l’excessive délicatesse des sentiments et la candeur de l’âme aux prises avec les expédients de la misère. Il ne faudrait pas prendre au pied de la lettre les paradoxes qui séduisent l’imagination de ce personnage, et croire que l’auteur a été assez pédant pour vouloir prouver que la perfection de l’âme est dans une liberté qui va jusqu’au désordre. La fantaisie ne peut rien prouver, et l’artiste qui se livre à une fantaisie pure ne doit prétendre à rien de semblable. ”
“ Comme l’aventurier, au fort de ses dithyrambes, parlait haut dans la nuit sonore, Sabina fut un peu effrayée de voir reparaître Léonce au bas du rempart. — Voici Léonce ! dit-elle pour réprimer sa faconde. — Il est bien soucieux et rêveur, ce soir, le pauvre Léonce ! dit Teverino en baissant la voix. — Je ne l’ai jamais vu si maussade, reprit-elle ; on dirait qu’il s’ennuie avec nous. — Non, Madame ; il est amoureux et jaloux. — De l’oiselière, sans doute ? dit-elle d’un ton dédaigneux. — Non, de vous ; vous le savez bien. — Vous vous trompez, marquis. ”
