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La dette à l'envers, pourquoi l'abolition a indemnisé les maîtres et non les esclaves
En Bref
- Au XIXe siècle, le droit faisait de l'esclave une chose sans droits propres : quand un tiers lui cassait un bras, c'est son maître qui touchait l'indemnité. L'indemnité d'abolition a suivi la même logique et payé les propriétaires.
- L'abolitionniste Victor Schœlcher, qui combattit l'esclavage dans les colonies françaises, jugeait lui-même l'indemnité due aux maîtres : la possession d'esclaves était à ses yeux illégitime mais légale, et l'émancipation une expropriation pour utilité humanitaire.
- L'indemnité devait aussi acheter la coopération des planteurs et pouvait rassurer leurs créanciers, dans des colonies où esclaves et terres servaient de gage aux dettes.
- Une dette envers les esclaves a bien été pensée, sous la forme d'une indemnité pour les années de servitude ou d'une part des fonds réservée aux salaires, mais la réparation de leur servitude a le plus souvent été renvoyée à une question distincte.
Un colon brise le bras d'un esclave qui n'est pas le sien. Une indemnité est due, et c'est le maître qui la reçoit, « pour le membre qu'il a perdu » [1]. La scène, rapportée par un correspondant de la Revue des Deux Mondes, contient en petit toute l'économie des abolitions du XIXe siècle. Le corps blessé n'appartient pas à celui qui souffre ; le dommage s'inscrit dans le patrimoine d'un autre. Le même texte précise que l'esclave ne peut ni réclamer à un Blanc le remboursement d'une dette, ni intenter la moindre action en justice [1]. Dans le droit, il peut figurer comme une perte. Jamais comme un créancier.
Quand les puissances coloniales ont mis fin à l'esclavage, elles ont réglé la question de la réparation selon cette logique. En 1833, la Grande-Bretagne affranchit plus de 700 000 Noirs dans dix-neuf colonies et s'impose un sacrifice de 500 millions de francs pour indemniser les propriétaires dépossédés [2]. En France, la discussion aboutit en 1848 à un projet de décret sur l'indemnité due aux colons [3]. On payait donc la disparition d'une propriété dont les avocats des colons eux-mêmes admettaient qu'elle inspirait une répugnance naturelle [4]. Ce choix n'a rien d'un oubli. Il découle d'un droit qui faisait de l'esclave une chose, d'une concession que des abolitionnistes ont acceptée, et des intérêts que l'argent devait apaiser. La dette inverse, celle qu'on aurait pu devoir aux esclaves, a bien été pensée ; elle a le plus souvent été renvoyée à une autre question.
Une chose sans tête, l'esclave devant la loi
L'indemnité versée au maître n'est pas un accident : elle est la conclusion logique d'un droit où l'esclave n'est pas une personne. Les pages d'Anténor Firmin rapportent cette doctrine sans fard. Les lois refusent à l'esclave jusqu'à une tête, c'est-à-dire la qualité de personne dans l'État ; il ne possède rien, ne peut rien réclamer et ne plaide que si son maître le permet [5]. Le texte ajoute l'argument qui verrouille l'édifice : condamner cet état reviendrait à condamner le droit des gens lui-même, qui admet la servitude [5]. Une telle construction ne laisse qu'un seul titulaire au préjudice. Ce que l'esclave perd, c'est son maître qui le perd.
La conséquence la plus cruelle tient aux dettes du maître. Le roman de Harriet Beecher Stowe, La case de l'oncle Tom, le formule nettement : tant que la loi tiendra les esclaves pour des choses appartenant à un maître, la ruine, l'imprudence ou le malheur d'un possesseur bienveillant suffiront à les précipiter dans une misère sans espérance [6]. La bonté du propriétaire ne protège de rien, puisque sa faillite passe par-dessus elle. L'esclave est un actif, et il suit le sort du patrimoine. Il ne subit pas seulement la volonté d'un homme ; il subit aussi ses comptes.
C'est sur ce terrain que les avocats des colons bâtissent leur réclamation. Augustin Pécoul, qui commente en 1848 le projet de décret sur l'indemnité, soutient que l'affranchissement a fait s'évanouir la chose possédée en même temps que le droit du propriétaire [3]. Il refuse de distinguer la propriété des esclaves de la propriété en général : le colon possède son habitation et son atelier au même titre [3]. La cohérence est implacable. Si l'esclave était une chose, l'abolition est une dépossession comme une autre. Pécoul devine pourtant l'objection : il sait que l'on peut voir dans l'indemnité « une sorte de légitimation posthume de l'esclavage », et il tient cette idée pour une erreur de bonne foi que la rigueur du droit dissipera [4].
L'objection la plus nette prend Pécoul à revers. Dans une adresse que Victor Schœlcher reproduit en 1849, la propriété de l'être humain est décrite comme un privilège créé par la loi, et non antérieur à elle ; elle n'aurait jamais pu être assimilée à celle d'une terre ou d'un établissement industriel [7]. Ce que la loi a créé, la loi peut l'abolir sans rien devoir. La suppression d'un privilège abusif n'ouvre droit à aucun dédommagement, et le seul droit absolu est la liberté de l'esclave [7]. Entre les deux thèses, le désaccord est juridique avant d'être moral. L'esclave était-il une propriété comme une autre, ou une faveur consentie par l'État aux maîtres ?
Schœlcher lui-même ne tranche pas en faveur de l'adresse. Dans Des colonies françaises, il pose que l'indemnité est due parce que, si le fait de posséder des esclaves est illégitime, « il n'en est pas moins légal » [8]. La distinction est capitale. Elle sépare le jugement moral, qui condamne, du droit positif, qui paie. L'abolitionniste va jusqu'à esquisser une méthode de calcul, autour de 1 000 francs par tête d'esclave, tout en jugeant irrationnelle une indemnité pour les terres et les bâtiments [8]. Il signale au passage que les propriétaires du Guatemala ont refusé l'indemnité lors de l'abolition dans cette république [8]. Le refus était donc concevable ; Schœlcher le mentionne, il ne le propose pas.
Une expropriation pour utilité humanitaire
Pour justifier l'indemnité sans justifier l'esclavage, les abolitionnistes ont emprunté une catégorie familière du droit, celle de l'expropriation. Schœlcher écrit que l'esclavage est le malheur des maîtres et non leur faute ; la faute revient à la métropole, qui l'a commandé et encouragé [9]. L'émancipation devient alors, selon le mot d'un habitant des colonies qu'il fait sien, une « expropriation forcée pour cause d'utilité humanitaire », et l'indemnité un droit pour les créoles [9]. Le transfert de responsabilité est décisif. Si la faute est celle de l'État, c'est à l'État de payer. Le maître cesse d'être le bénéficiaire d'un crime pour devenir la victime d'une réforme.
Le modèle venait tout armé du droit commun. En 1839, Laffauris rappelle qu'en France le propriétaire peut être dépossédé pour cause d'utilité publique, moyennant une indemnité préalable ; le rachat des esclaves ne viole donc aucun droit acquis, puisque le maître est payé d'avance [10]. Trois ans plus tard, l'analyse des avis des conseils coloniaux publiée par Adolphe Jollivet donne à l'idée une forme comptable : l'État pourrait racheter les esclaves à l'amiable et éteindre l'esclavage par étapes, comme il éteint un emprunt [11]. Mais les colons, prévient le même texte, ne s'en contenteraient pas. L'argent réglerait l'indemnité, non la sécurité ni la conservation du travail, qui forment à leurs yeux l'essence de la question [11].
Le vocabulaire distingue deux devoirs. Henri Galos, dans la Revue des Deux Mondes, assigne au gouvernement un devoir double : un acte d'humanité envers les Noirs, un acte de justice envers les Blancs [12]. Galos admet qu'il est à peu près impossible au Trésor de faire face à une indemnité réellement équitable, mais il tient les deux obligations pour corrélatives : on ne devait point les séparer [12]. Laffauris en donne la raison politique. Déclarer l'indemnité dette nationale, c'est s'assurer le concours loyal et empressé des colons pour toutes les mesures d'affranchissement [13]. L'indemnité n'est pas seulement le prix d'un bien ; elle achète une coopération.
Derrière le maître se tient un autre ayant droit, son créancier. Un article anonyme de la même revue décrit des colonies où le sol et l'esclave forment ensemble le gage commun du prêteur [14]. Le seul fait que l'abolition soit en discussion, tant que le chiffre de l'indemnité n'est pas fixé, rend l'esclave sans valeur [14]. A. Cochut, favorable à une émancipation bien conduite, en tire la conséquence : si l'indemnité contribuait à éteindre les dettes hypothécaires, si l'argent revenait au taux de 6 % pour qu'on pût établir un fonds de roulement pour les salaires, si la culture et la fabrication étaient perfectionnées, l'abolition serait « un bienfait plus certain pour les maîtres que pour les esclaves » [15]. La phrase est écrite au conditionnel, comme une promesse. Elle dit pourtant en clair : l'argent de la liberté pouvait contribuer à éteindre la dette des plantations.
Retourner la dette, l'indemnité due aux esclaves
Le lien entre liberté et paiement est le point où la position des maîtres a été le plus frontalement contestée. Schœlcher rapporte qu'en 1848 l'indemnité les préoccupait plus que tout, au point qu'ils voulaient renvoyer l'émancipation à la Constituante pour que les deux questions soient réglées ensemble [16]. Dès 1844, George William Alexander et John Scoble, répondant au rapport du duc de Broglie, retournent cette logique. Subordonner l'émancipation à une indemnité versée à ceux qu'ils appellent de prétendus propriétaires est, selon eux, la plus criante injustice faite à l'esclave ; la liberté n'est pas un don mais une restitution [17]. Le geste a pourtant sa limite. S'il faut une compensation, disent-ils, c'est une affaire entre le gouvernement et les planteurs, entièrement distincte de la liberté [17]. La dette du maître n'est pas abolie ; elle cesse seulement d'être un préalable.
L'inversion complète affleure chez Schœlcher, dans une incise plus que dans un programme. Contre le rachat de la liberté par le pécule, il écrit que l'esclave ne doit pas payer sa liberté, et qu'on lui devrait plutôt une indemnité pour tout le temps où il a été retenu en esclavage [18]. Il condamne aussi les projets qui feraient revenir au Trésor l'argent de l'indemnité par un prélèvement sur le salaire de l'affranchi. Ce serait léser deux fois : le maître, qu'on ne paierait pas du bien qu'on lui prend, et l'esclave, à qui l'on ferait payer une liberté qui lui est due [19]. Les deux dettes sont ici tenues ensemble. Mais celle du maître se chiffre, tandis que celle de l'esclave reste au conditionnel.
Le projet le plus précis vient d'un observateur de la transition dans les colonies anglaises. En 1843, Félix Milliroux s'étonne que la loi d'abolition anglaise n'ait pas reconnu le droit de l'esclave [20]. Il propose une indemnité temporaire ou viagère : payer l'éducation des jeunes, suppléer pour les autres à l'impossibilité d'avoir appris un métier, dédommager ceux qui ont vieilli et sont devenus infirmes sous la servitude [20]. Son vocabulaire hésite pourtant entre la réparation et l'assistance, puisqu'il reproche aux Anglais de n'avoir pas soupçonné que les esclaves eussent droit à quelque charité [20]. Envers les maîtres, en revanche, il ne reconnaît aucune dette. A-t-on indemnisé le Saint-Siège après la Réforme, ou l'Inquisition après sa suppression ? « L'avenir ne doit rien au passé », conclut-il, quand ce passé est l'esclavage [21].
L'idée a franchi les livres pour atteindre les commissions officielles. Schœlcher cite en 1849 une commission selon laquelle, si la France doit une indemnité pour un état social qu'elle a toléré et qu'elle supprime, elle la doit à ceux qui en ont souffert autant qu'à ceux qui en ont profité [22]. Le dédommagement devait donc revenir aux colonies tout entières, au travailleur comme au propriétaire [22]. Une première commission aurait même prévu d'employer obligatoirement la moitié de l'indemnité en salaires [23]. Schœlcher ajoute un argument redoutable : s'il s'agissait vraiment de liquider un droit de propriété, il faudrait exclure du compte les esclaves introduits par la traite [23]. La même commission, cependant, pose la question en précisant qu'elle n'a pas à la résoudre [22].
La riposte des colons referme la porte. En 1848, Jules Dejean de La Bâtie reproche à Schœlcher d'avoir voulu que l'indemnité due aux maîtres aille en grande partie à l'esclave, et déplore que le projet du gouvernement en ait repris l'esprit [24]. Sa définition est restrictive : l'indemnité répare le dommage causé par la dépossession, rien de plus. Si l'État croit devoir aux esclaves une réparation pour leur servitude antérieure, c'est là « une question nouvelle » [24]. La formule résume le sort de la dette inverse. Elle n'est pas niée. Elle est déplacée hors du champ de l'indemnité, vers un avenir que personne ne fixe.
La nue-propriété de la liberté
Restait le sort des affranchis, et c'est un propriétaire d'esclaves qui en formule le plus crûment le problème. En 1836, Louis Vitalis, dans une pétition à la Chambre qui associe abolition, division des terres et indemnité, demande ce qu'est la liberté sans la propriété ou son équivalent : un bien dont les riches ont l'usufruit et que le pauvre perd sans en avoir joui [25]. Tant qu'elle ne procure aux esclaves que « la nue-propriété de la liberté », la philanthropie n'a fait que la moitié de son œuvre [25]. Le langage du droit civil se retourne ici contre ceux qui l'invoquaient. Aux riches allait l'usufruit de la liberté ; à l'affranchi, on laissait un titre sans usage.
Chassée du côté des esclaves, la dette revient sous une autre forme : le travail. En 1847, Henri Pain, partisan d'une émancipation immédiate avec association et indemnité, fait du travail la dette commune que chaque membre doit à la société ; un affranchi qui n'obéirait qu'à sa volonté romprait, selon lui, toute obligation sociale [26]. L'homme libéré n'entre pas dans la liberté en créancier, mais déjà en débiteur. Vitalis, lui, rappelle l'autre face du compte. Les habitants qui redoutent de devoir payer des salaires ont, écrit-il, recueilli gratis pendant de longues années tout le travail de leurs esclaves [27]. Ce travail non payé est la dette que personne ne chiffre.
Là où la liberté a été proclamée sans moyens, la servitude a survécu sous d'autres noms. Schœlcher rejette un régime transitoire qui, comme l'apprentissage britannique, ne pourrait être qu'« un esclavage continué » [28]. Aux États-Unis, Ernest Duvergier de Hauranne demande à quoi bon proclamer l'abolition si les Noirs, exclus de la société civile et politique, sont internés dans les plantations et rendus à leur ancien labeur pour des salaires fixés par leurs anciens maîtres [29]. Un récit du Tour du Monde décrit des tenanciers noirs du Sud que la loi et la coutume retiennent dans un esclavage économique [30]. Aucun de ces textes ne parle d'indemnité. Tous montrent pourtant ce que devient une liberté reçue sans terre ni salaire : un statut, sans la substance qui l'aurait rendu réel.
Au XIXe siècle, abolir l'esclavage a souvent voulu dire payer, mais payer les propriétaires. Ce choix procède d'un droit qui faisait de l'esclave une chose : seul le maître pouvait subir une perte, jusqu'au bras cassé de l'homme qu'il possédait [1, 5]. Les défenseurs des colons ont plaidé que la propriété d'un être humain valait toute autre propriété ; l'abolitionniste Schœlcher a concédé qu'elle était illégitime mais légale, et a traité l'émancipation comme une expropriation pour utilité humanitaire [3, 8, 9]. L'indemnité achetait en outre le concours des planteurs et pouvait apaiser leurs créanciers, dans des colonies où l'esclave servait de gage aux dettes [13, 14, 15].
L'autre dette n'a pas manqué de voix. Certains ont écrit que la liberté était une restitution et non un don ; d'autres ont imaginé une indemnité viagère pour les années de servitude, ou la moitié des fonds versée en salaires [17, 20, 23]. Mais la réparation due aux esclaves a été le plus souvent rangée parmi les questions à résoudre plus tard, tandis que le travail était présenté comme la première obligation de l'affranchi [24, 22, 26]. Les abolitions ont soldé le compte de la propriété. Elles ont laissé ouvert celui de la servitude.
