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Le tumulte ou le remède, de quoi meurent les républiques
En Bref
- Machiavel, l'auteur du Prince, voyait dans les querelles incessantes entre la plèbe et le sénat romains non une faiblesse mais l'origine des lois qui firent la liberté et la grandeur de Rome.
- Le pouvoir d'exception n'est pas condamné en soi : conférée par de libres suffrages, la dictature romaine passait pour un recours utile face à l'urgence ; le danger naît de sa répétition et de l'exemple qu'elle laisse.
- Sylla, qui s'empara de la dictature à Rome puis la quitta, montre que se retirer ne suffit pas : son abdication sembla rendre vie à la république, mais son exemple lui survécut et les tribuns restèrent réduits au silence.
- Des écrivains français du XIXe siècle décrivent le même cycle dans leur pays : la peur fait accepter n'importe quel régime, et la dictature réparatrice, toujours espérée, reste une illusion.
En 1871, un pamphlet royaliste, Le Roi très chrétien, dresse le constat d'une patrie menacée dans son existence même et d'une République jugée incapable de cicatriser ses plaies. Sa solution vient de Rome. À la place des Français, écrit M.-B. de La Pierre, les Romains auraient créé « un dictateur pour vingt ans » [1]. Le vœu en dit plus qu'il ne croit. Il invoque l'institution d'exception de la république romaine, mais lui prête la durée d'un règne. Sous sa plume, la frontière entre le remède et le régime s'est effacée. C'est pourtant sur cette frontière que se jouent, depuis Rome, la vie et la mort des républiques.
Deux diagnostics se disputent la question. Le premier accuse la division : la multitude ingouvernable, les factions, le désordre qui finit par appeler un maître. Le second regarde ailleurs, vers les pouvoirs extraordinaires qu'une république se donne pour survivre et qu'elle ne parvient plus à reprendre. Machiavel brouille d'emblée le partage. Il tient la discorde romaine pour la source de la perfection des institutions de Rome, et range pourtant la dictature parmi celles qui ont le plus contribué à sa grandeur [2, 3]. Si le tumulte n'est pas le poison et si le remède est bon, la mort vient d'ailleurs. Elle vient du moment où l'exception cesse d'en être une, de l'exemple qui survit à celui qui l'a donné, de la peur qui fait accepter le sauveur.
Machiavel et les tumultes féconds de Rome
La thèse la plus audacieuse jamais formulée sur la république romaine fait de sa discorde une vertu. Machiavel observe que Rome, passée de la royauté au gouvernement populaire, n'a jamais dépouillé entièrement l'un de ses trois pouvoirs au profit d'un autre, et que leur équilibre a produit une république parfaite. Mais cette perfection, ajoute-t-il, n'eut sa source que dans « la désunion du peuple et du sénat » . Rome n'avait pas eu de Lycurgue pour la constituer d'un seul coup. Leur désunion produisit des événements si extraordinaires que le hasard fit pour elle ce que la loi n'avait pas prévu [4]. La liberté romaine n'est pas un plan exécuté. C'est le dépôt d'une querelle.
L'argument relève du calcul, non de l'éloge du désordre. Une Rome plus paisible, écrit Machiavel, aurait été plus faible et se serait fermé les chemins de sa grandeur ; on ne détruit jamais un inconvénient sans en voir naître un autre [5]. Le mécanisme est concret. Quand la plèbe voulait une loi, elle se livrait à des extrémités ou refusait de s'inscrire pour la guerre, et il fallait, pour l'apaiser, la satisfaire sur quelque point [6]. Le refus de servir devient ainsi un instrument législatif. D'où une conclusion qui renverse la crainte des puissants : le désir des nations d'être libres nuit rarement à la liberté, puisqu'il naît de l'oppression ou de la peur de l'être .
L'idée a traversé les siècles comme une maxime des pays libres. Dans la Revue des Deux Mondes, Gaston Boissier rappelle que Rome, malgré sa réputation de sagesse, n'a jamais connu tout à fait la paix intérieure. Le combat entre plébéiens et aristocratie y a commencé au lendemain de l'expulsion des rois et duré jusqu'à l'établissement de l'empire. Il en tire une leçon sans illusion : « La lutte est la vie des pays libres » [7]. Il l'adosse à une règle de Montesquieu, qu'il cite et qui le précède de loin : partout où l'on voit tout le monde tranquille dans un État qui se dit république, la liberté n'y est pas . Le calme devient un symptôme, et non plus un idéal.
Encore faut-il que la querelle reste dans la cité et dans ses formes. Machiavel ne cache pas que les lois agraires, en menaçant les biens des nobles, excitaient chaque fois dans Rome des troubles capables de renverser la république [8]. Montesquieu va plus loin. Lorsque la plèbe tint les patriciens à l'écart de la puissance législative, il parle d'un délire de la liberté, où le peuple, pour établir la démocratie, en choquait les principes mêmes [9]. Ce qui sauva Rome, selon lui, ce furent deux institutions dont l'une réglait et l'autre bornait cette puissance populaire . Le tumulte n'est fécond que canalisé. Sa vertu tient aux digues qui le contiennent, non à sa violence.
Le dictateur selon Machiavel, un remède sous condition
Le même Machiavel qui loue les tumultes fait l'éloge du pouvoir d'exception. Peu d'institutions romaines, juge-t-il, méritent plus d'attention que la dictature, et peu ont davantage contribué à la grandeur de Rome. Sa raison est pratique. Sans un tel recours, un État se défend mal contre les événements extraordinaires, car la marche d'une république est « ordinairement trop lente » . Les deux éloges ne se contredisent pas. Une république qui accepte la lenteur du débat a besoin d'une issue pour l'urgence. La dictature est la soupape de la discorde, non son contraire.
L'éloge porte toutefois sa condition. L'autorité du dictateur, écrit Machiavel, ne fut jamais nuisible à la république romaine, parce que ce qui menace la vie civile est le pouvoir que les citoyens usurpent, non celui qu'ils obtiennent par de libres suffrages [10]. La frontière passe entre le pouvoir conféré et le pouvoir pris. Ailleurs, il entrouvre une porte plus inquiétante. Le retour d'une république à son principe dépend, selon lui, ou d'une loi qui oblige les citoyens à rendre souvent compte de leur conduite, ou d'un homme dont l'excellence supplée à ce que la loi n'a pas fait [11]. Les exemples romains qu'il donne sont tous des lois : les tribuns, les censeurs, les mesures contre l'ambition. Mais l'homme providentiel figure déjà dans l'alternative.
Jean-Jacques Rousseau déplace le danger hors de la ville. La crainte que le dictateur inspirait dans Rome lui paraît mal fondée : la faiblesse de la capitale faisait alors sa sûreté, et un dictateur pouvait en certains cas défendre la liberté publique sans jamais pouvoir y attenter [12]. Les fers de Rome, conclut-il, « ne seroient point forgés dans Rome même, mais dans ses armées ». Il en veut pour preuve le peu de résistance que Marius opposa à Sylla, et Pompée à César . Le péril n'est pas la magistrature d'exception en elle-même. C'est la force armée qui grandit loin de la cité et finit par s'y retourner.
Cette lecture rejoint une crainte que Montesquieu formule à propos des démocraties conquérantes. Une démocratie qui soumet un peuple pour le gouverner en sujet expose sa propre liberté, parce qu'elle confie une puissance trop grande aux magistrats qu'elle envoie dans l'État conquis [13]. Le remède romain se trouve ainsi pris dans la logique même de la grandeur. L'accroissement que la discorde rendait possible fabrique aussi des chefs trop puissants pour la cité qui les a nommés. La menace ne vient pas du forum. Elle vient de l'empire.
Sylla, ou l'exception devenue exemple
Le pouvoir d'exception ne tue pas d'un coup ; il tue par la répétition. Un texte anonyme publié en 1820 dans Le Réveil-matin en trace la chronologie. À mesure que la force des Romains s'accroissait au-dehors et que l'ancienne discipline se relâchait au-dedans, la dictature devint plus fréquente, jusqu'à la magistrature perpétuelle de Sylla [14]. L'auteur en tire une loi : la république fut anéantie lorsqu'on fit « un usage trop fréquent du pouvoir suprême » . L'abdication même de Sylla, note-t-il, ne fit que transmettre ce pouvoir à quiconque aurait assez d'ambition et de talent pour s'en saisir. L'urgence s'est muée en habitude, puis l'habitude en héritage.
Le geste le plus troublant de cette histoire est justement le retrait. Montesquieu reconnaît à Sylla des lois propres à ôter la cause des désordres : elles augmentaient l'autorité du sénat, tempéraient le pouvoir du peuple, réglaient celui des tribuns. Son départ de la dictature sembla rendre la vie à la République [15]. Le verbe compte : sembla. Dans un dialogue de Montesquieu, l'interlocuteur de Sylla lui oppose l'objection décisive : en prenant la dictature, « vous avez donné l'exemple du crime que vous avez puni » [16]. C'est cet exemple qui sera suivi, et non la modération qu'on se contentera d'admirer. Un remède rendu reste un précédent acquis.
La survie des formes rend la pente presque invisible. Louis-Napoléon Bonaparte, dans son Histoire de Jules César, relève que Sylla, tout en gardant la puissance suprême, laissait chaque année nommer les consuls, exemple que suivront plus tard les empereurs [17]. Les magistratures demeurent ; leur sens a changé. Le même auteur parle de l'illusion du dictateur, qui crut qu'un système fondé par la violence sur des intérêts égoïstes pourrait lui survivre . Il est plus facile, ajoute-t-il, de changer les lois que d'arrêter le cours des idées. Le remède voulait figer un ordre ; il n'a légué qu'une méthode.
Ce que le pouvoir d'exception détruit d'abord, ce sont les organes du conflit. Le constat d'Édouard Laboulaye, en 1863, est sans appel : du jour où Sylla s'empare du pouvoir, la tyrannie entre dans Rome pour n'en plus sortir [18]. Ses premiers signes sont précis. Les tribuns sont réduits au silence, les comices dominés, séduits ou supprimés . Or ces tribuns étaient, trois siècles plus tôt sous la plume de Machiavel, l'une des lois par lesquelles Rome se ramenait à son principe . Le remède ne met pas fin au tumulte. Il en supprime les canaux, et la discorde muette ne laisse plus de place qu'à la servitude.
L'objection inverse a ses avocats, et elle porte. Pour Edward Gibbon, la liberté publique se perdit quand la république ouvrit son sein aux autres États d'Italie : aux mains d'une multitude immense, incapable de suivre une même direction, l'autorité souveraine devient une source d'abus et finit par s'évanouir [19]. Xavier de Quirielle, en 1867, va jusqu'à l'apologie. Le pouvoir populaire, resté seul sur le champ de bataille, aurait connu les vertiges d'une tyrannie collective ; Rome n'avait plus que le choix des despotismes et fit acte de sagesse en optant pour celui d'un seul [20]. L'objection limite la thèse sans la renverser. Gibbon accuse moins la discorde que l'élargissement démesuré du corps civique. Quirielle, lui, présente le despotisme d'un seul comme le remède au désordre du nombre : c'est le raisonnement même par lequel l'exception s'installe.
La France du XIXe siècle et la dictature réparatrice
Les écrivains français du XIXe siècle ont relu Rome à la lumière d'une expérience propre, celle d'un pays qui passe d'un excès à l'autre. J. Milsand y voit l'infirmité d'une nation qui va d'une fièvre de dérèglement à une fièvre de réglementation. L'impatience qui se révolte contre tout y cède à une peur ou à une fatigue qui ne se croient jamais assez serviles devant le pouvoir, et toute la Révolution en serait l'épopée [21]. Le marquis de Mun, en 1876, le dit plus crûment de ce qu'il appelle le Français : lorsqu'il a peur, il accepte tout, terreur, réaction, république, monarchie ou empire ; lorsque sa crainte cesse, il renverse tout [22]. Le tumulte et le remède ne sont plus deux causes rivales. Ils forment un cycle, et c'est la peur qui fait passer de l'un à l'autre.
Dans ce cycle, le remède porte un nom. Charles de Mazade, chroniqueur de la Revue des Deux Mondes, décrit un pays désabusé, fatigué de ceux qui perdent tout et de ceux qui laissent tout faire. Ce pays se sent placé entre l'anarchie des agitations radicales et « la vaine illusion de la dictature réparatrice » [23]. Les adjectifs font verdict. Mazade la dit éternelle, parce qu'elle renaît de chaque crise, et vaine, parce qu'elle ne tient pas sa promesse. Le vœu du pamphlétaire royaliste de 1871, un dictateur à la romaine pour vingt ans, en offre l'illustration exacte .
Le césarisme donne à l'exception installée sa forme moderne, et ses critiques en démontent le mécanisme. En 1867, Léonard Guyho en décrit la pente avec précision. Un régime prend pour base la souveraineté du peuple, mais en suspend l'exercice ou en éloigne les manifestations. Les fantaisies du chef de l'État finissent alors par se substituer, dans le silence universel, à la volonté nationale, et ce césarisme conduit à la décadence puis à la ruine [24]. Un chroniqueur anonyme de la Revue des Deux Mondes relève l'ironie de la chute : l'empire est tombé quelques mois après un plébiscite qui l'avait sanctionné par plus de suffrages que la république n'en a jamais recueillis [25]. L'unanimité apparente, conclut-il, est une tentation autant qu'une force, surtout pour les démocraties .
La pente n'exige ni coup de force ni usurpation visible. Charles de Rémusat, à propos de l'Allemagne, en décrit la douceur. À sacrifier les questions de liberté à celles de la dynastie, de l'égalité civile ou de l'amélioration matérielle, on décline peu à peu vers ces systèmes d'absolutisme auxquels l'histoire romaine a prêté un nom classique [26]. On finit par se contenter d'être délivré de l'ancien régime, à n'importe quel prix. C'est, écrit-il, le piège où la démocratie est sujette à se prendre . Le sauveur n'a pas besoin de forcer la porte. On la lui ouvre.
Rien de cela n'autorise à faire du tumulte un bien sans condition, et Victor Hugo trace la limite. En monarchie, écrit-il, l'insurrection est la légitime défense ; en république, elle est « le suicide », l'assassinat du peuple par le peuple [27]. La république a donc le devoir de se défendre, même contre le peuple, car le peuple d'un jour n'est pas la république d'hier et de demain . La distinction recoupe celle que suggérait Rome. Le conflit qui arrache des lois dans le cadre des institutions fortifie la cité ; celui qui se retourne contre elles la détruit. Entre les deux, la défense républicaine reste suspendue à l'exigence posée bien avant par le Florentin : un pouvoir reçu par de libres suffrages, non usurpé .
Rome a légué aux républiques modernes leur grande énigme. Selon Machiavel, sa liberté naquit des querelles incessantes entre la plèbe et le sénat, qui arrachèrent au fil des crises des tribuns, des lois et des garanties. Ses lecteurs les plus attentifs ont vu dans ce conflit sans fin la respiration même des pays libres. Ce qui la tua, aux yeux de beaucoup, ne fut pas cette querelle. Ce fut l'usage répété du pouvoir suprême, l'exemple d'un dictateur, Sylla, qui survécut à son abdication, et les armées de la conquête qui firent du remède une arme. L'objection demeure : une cité trop vaste, un peuple sans contrepoids peuvent eux aussi appeler le maître. Mais ceux qui la soutiennent finissent souvent par plaider le despotisme d'un seul comme remède, et décrivent ainsi, sans le vouloir, l'instant où l'exception devient la règle.
Les Français du XIXe siècle ont reconnu ce mécanisme dans leur propre histoire : la peur qui fait tout accepter, l'unanimité plébiscitaire qui précède de peu l'effondrement, la dictature réparatrice toujours espérée et jamais tenue. Le tumulte use une république. Il lui arrive même de la tuer, quand il se retourne contre ses propres institutions. Mais le plus souvent, elle meurt d'une autre main, celle qu'elle a tendue pour être sauvée. Les républiques survivent à leurs querelles ; elles survivent plus rarement à ceux qu'elles ont appelés pour les faire taire.
